TO BUILD A FIRE (CONSTRUIRE UN FEU)

Le wilderness – la grande étendue sauvage – est une des composantes essentielles de l’identité américaine, même si elle n’a plus guère de sens à l’heure de notre monde cartographié jusque dans ses moindres recoins, largement déforesté, parcouru de routes en tous sens et où le danger face à l’inconnu et l’immensité ont laissé la place au GPS et au téléphone mobile. Il n’empêche que jusqu’au début du XXe siècle, le wilderness a été évoqué à des degrés divers dans presque toutes les productions de la culture littéraire et artistique du Nouveau Monde ; dans le cas de certains auteurs, la part qu’ils y ont consacré dans leur œuvre est si significative qu’ils ont acquis dans la culture populaire du monde entier le statut de véritables emblèmes du wild nord-américain : James Fenimore Cooper pour la partie Est du continent, puis les récits de la conquête de l’Ouest à la suite d’Astoria pour la partie centrale et Pacifique, et enfin Jack London pour l’épopée du Grand Nord. Certes, ce dernier n’est pas le seul écrivain à avoir célébré la grande aventure subarctique : James Oliver Curwood et Robert William Service tiennent une place de prestige égal au sien dans le Panthéon des bardes de la neige et des chiens de traîneau ; mais parce que c’est souvent par L’appel de la forêt et Croc-Blanc que nous avons tous débuté à l’âge de 10 ou 12 ans notre découverte émerveillée de ce sous-genre romanesque, que c’est le plus souvent le nom de Jack London qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque la rude existence sur les immensités enneigées. Et sans doute aussi parce que London fut l’un des tous premiers : parti en juillet 1897 vers le Klondike lors de la grande ruée vers l’or, il passera tout l’hiver dans le Yukon ; atteint de scorbut, il regagnera San Francisco au printemps suivant et commencera à coucher par écrit ses récits nordiques. Curieusement, London a peu prospecté une fois arrivé sur place, et revint à Oakland avec moins de cinq dollars : durant cet hiver passé dans les régions froides et sauvages du Canada, le futur écrivain de 21 ans passa en vérité l’essentiel de son temps à lire, et surtout à écouter les récits des mineurs venus s’abriter dans sa cabane durant ces tempêtes de neige hivernales qui pouvaient durer des semaines ; Jack London écrira plus tard y avoir « appris à saisir ce qui est intéressant, à percevoir la véritable dimension romantique des choses et à comprendre les personnes que je côtoie ». Il entama dès son retour sa carrière d’écrivain et vendit en 1898 une première nouvelle sur le Klondike, À l’homme sur la piste, bientôt suivie de recueils ayant toujours pour sujet cette existence rude dans un environnement sauvage et hostile, et qui commencèrent à beaucoup plaire aux lecteurs : l’aventure de la ruée vers l’or avait pris fin en 1900, elle était donc prête à céder la place à la légende. En 1903, c’est la consécration pour Jack London : la publication de L’appel de la forêt lui vaut une réputation internationale ; mais entre-temps, il avait publié l’année précédente une nouvelle intitulée To build a fire, passée alors relativement inaperçue mais qui allait six ans plus tard trouver un regain d’intérêt à la faveur d’une nouvelle version proposée par l’écrivain, qui allait rapidement devenir un texte parmi les plus célèbres et emblématiques de cet imaginaire lié au Grand Nord. Et c’est donc de cette nouvelle tout à fait marquante – ainsi que de quelques-unes de ses nombreuses adaptations cinématographiques – dont il va s’agir aujourd’hui.

TO BUILD A FIRE (DAVID COBHAM 1969 UK)

https://www.imdb.com/title/tt2629506/

 

TO BUILD A FIRE (ROBERT STITZEL 1975 USA)

https://www.acmi.net.au/works/96811–jack-londons-to-build-a-fire/

 

TO BUILD A FIRE (LUCA ARMENIA 2003 FRANCE)

https://www.imdb.com/fr/title/tt0387635/

 

JOUR BLANC (GERMINAL ALVAREZ 2004 FRANCE)

https://www.imdb.com/fr/title/tt0435089/

 

TO BUILD A FIRE (OLIVIER VANDEN BUSSCHE 2014 BELGIQUE)

https://www.imdb.com/fr/title/tt4141804/

 

COLD (IVAN MARTIN RUEDAS 2015 ESPAGNE)

https://www.imdb.com/fr/title/tt4707788/

 

TO BUILD A FIRE (FX GOBY 2016 FRANCE)

https://www.imdb.com/fr/title/tt5693634/

 

TO BUILD A FIRE (EMMANUEL VOZOS 2017 USA)

https://www.imdb.com/fr/title/tt6632378/

 

TO BUILD A FIRE (AMIN LARI 2022 USA)

https://www.imdb.com/fr/title/tt20446860/

 

TO BUILD A FIRE (JENNINGS BARMORE 2023 USA)

https://www.imdb.com/fr/title/tt28067561/

On peut fort bien être fort bien admiratif d’un écrivain – de son œuvre, de sa personne ou des deux à la fois – et ressentir tout à fois un profond agacement à son sujet : c’est mon cas pour Jack London. Par cette réflexion je ne fais pas allusion à mon enfance, qu’il a émerveillée par ses récits d’aventures dans la neige, mais à sa redécouverte à l’âge adulte : par exemple la lecture de Martin Eden, récit très largement autobiographique, m’a laissé des impressions assez ambivalentes. Car si j’ai certes été ébloui par le style énergique de ce passionnant témoignage que j’ai lu quasiment d’un seul trait, j’ai ressenti une certaine gêne à voir l’écrivain se présenter à chaque page – par le mince biais d’un alter ego – comme une sorte de surhomme aux qualités aussi complètes qu’étendues, et qui finira par se donner la mort par honte de vivre parmi des semblables aussi médiocres… Martin Eden ne fait cependant pas mystère de la principale motivation qu’eut Jack London d’écrire des romans et des nouvelles, qui était de gagner de l’argent ; et en toute honnêteté, on ne saurait lui reprocher de telles visées commerciales, qui n’ont par ailleurs jamais exclu le talent : après tout, l’art pour l’art, ça n’est bon que pour ceux qui n’ont jamais dû manger de la vache enragée, et en la matière London avait ingurgité sa double ration. Cet état d’esprit très pécunier de l’écrivain eut néanmoins d’importantes répercussions sur son œuvre, et donc sur l’appréciation qu’a pu en avoir la critique : publiant la plupart de ses récits du Grand Nord dans des magazines à sensation, avec une frénésie qui tournait à l’abattage, Jack London a fini par s’attirer une suspicion légitime face au caractère très inégal de son œuvre ; en plus de sa vantardise, on lui reproche volontiers un style parfois bâclé, des intrigues puériles et l’indistinction qui caractérise ses recueils, dans lesquels le meilleur côtoie le pire en qualité littéraire. Or à ce sujet, l’existence de deux versions assez différentes de To build a fire, publiées en 1902 et 1908, traduit parfaitement l’aspect versatile de cet écrivain qui, selon les buts qu’il recherchait (sonnants et trébuchants, ou bien de prestige littéraire), pouvait donner de la même histoire des versions de valeur et d’aspect fort dissemblables. Ainsi la première version de cette nouvelle, aujourd’hui à peu près oubliée, parut en mai 1902 dans The youth’s companion, un magazine à destination de la jeunesse ; la seconde fut publiée en août 1908 dans The century magazine, puis dans sa version définitive en 1910 (avec des modifications très marginales) dans le recueil Lost face : c’est celle-ci qui est devenue célèbre, et sa mise en regard avec la version antérieure montre de manière très claire l’évolution d’un écrivain talentueux qui, désormais moins soucieux de rentabilité à court terme, sait apporter le soin nécessaire à la création d’une œuvre durable. Le texte de 1908-1910 fut traduit une première fois dans notre langue en 1914 ; depuis, il a connu de multiples rééditions, généralement sous le titre Construire un feu. J’ai pour ma part pris connaissance de ce court récit dans la dernière édition française en date, parue à L’Extrême contemporain, et pour laquelle le traducteur a choisi – en prenant le soin de s’en expliquer – d’adopter pour sa part le titre Monter un feu ; c’est donc celui que j’adopterai dans ces paragraphes. Par ailleurs, et puisqu’il est toujours bon de faire un peu de publicité pour un éditeur relativement modeste mais dont le travail est soigné, je ne saurais que vous recommander de vous procurer le texte chez eux, ne serait-ce que parce qu’ils le font précéder – et je crois que c’est une première – d’une traduction française de la version de 1908 ; sachant qu’ils ont également adjoint ces deux versions dans leur langue anglaise originale, ainsi qu’une préface consistante et même quelques repères scientifiques (conversions d’unités), vous admettrez qu’il est difficile de faire mieux en matière de qualité éditoriale. C’est donc chez L’Extrême contemporain, ça coûte dix euros et c’est encore disponible, chez votre libraire de quartier bien sûr et pas chez ces abrutisseurs d’Amazon, de la Fnac ou de Cultura.


Dans les ouvrages généraux, il est de bon ton de parler de Monter un feu comme un digne représentant du naturalisme en littérature ; évidemment, une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose, même si s’exprimer en « -isme » donne toujours l’effet d’avoir compris beaucoup de choses. D’autant plus qu’il n’y a rien de plus vague que cette notion de naturalisme : si par exemple vous parvenez à m’expliquer clairement pourquoi Zola est davantage naturaliste que réaliste, je vous tirerai mon chapeau… Pour ne rien arranger, alors qu’en matière romanesque ce qu’on écrivait en France à la fin du XIXe siècle ressemblait fort peu à ce qu’on écrivait de l’autre côté de l’Atlantique au même moment, ceux à qui il importe de faire œuvre de catégorisation vous disent généralement que le naturalisme français se montre fort différent du naturalisme américain – et vous voilà bien avancés. Mais lorsqu’on a réussi à acculer ces doctes classificateurs à nous cracher enfin le morceau, voilà ce qu’il en ressort grosso modo : naturalisme = réalisme + darwinisme + déterminisme. C’était donc cela ! Bref, pas de libre arbitre, tout est déterminé par une objectivité d’ordre scientifique, et que le meilleur gagne (« survival of the fittest ») ; autant dire qu’on ne rigole pas tous les jours, chez les naturalistes… Or comme nous sommes en Amérique, wilderness oblige, c’est le thème de l’homme en lutte contre la nature hostile qui revient le plus souvent dans ces années à la charnière du XIXe et du XXe siècle ; d’où le choix récurrent du Bateau ouvert de Stephen Crane (à lire absolument, aussitôt après L’insigne rouge du courage) et de Monter un feu de Jack London comme illustrations pertinentes de ce « naturalisme » outre-Atlantique. Mais à vrai dire, ce genre de boîte à insectes littéraire dans lesquelles on a épinglé l’œuvre n’offre pas la moindre plus-value sur le plaisir qu’en procure la simple lecture ; mieux vaut dès lors envisager une approche plus triviale mais tangible pour toucher du doigt les enjeux que présente un texte comme Monter un feu. Et voici ce qui apparaît : alors que sa première version de 1902 n’était qu’un plaisant récit pour enfants, la seconde mouture de cette nouvelle prend la tournure d’une parabole méditative où s’entrecroisent quelques thématiques fondamentales comme l’opposition entre réflexion et instinct, entre perception et imagination, entre orgueil et sagesse. En effet, la manière qu’a à de nombreuses reprises le récit de mettre en avant certains préceptes généraux lui donnent une fonction édificatrice qui le placent résolument du côté de la fable, ou plutôt de la parabole puisqu’il ne va pas jusqu’à faire usage de la prosopopée ; Monter un feu présente toutefois une tendance clairement allégorique, notamment par le fait que contrairement à la version de 1908 qui donnait un nom (Tom Vincent) au protagoniste de l’histoire, Jack London décide dans la version finale de désigner celui-ci par le terme plus générique et abstrait de « l’homme ». Hormis ce détail et le fait que la nouvelle de 1908 est nettement plus longue, la différence entre les deux versions réside dans deux points essentiels : d’une part la fin tragique, d’autre part la présence du chien. Concernant le dénouement, on peut supputer que si dans la nouvelle de 1902, l’homme s’en sort avec quelques séquelles importantes mais tout de même avec la vie sauve, c’est vraisemblablement que la fable ne devait pas déboucher sur un fatalisme trop angoissant pour le jeune public à qui elle était destinée ; évidemment, la mort du personnage dans la version plus tardive, décrite avec force dans tous ses symptômes avant-coureurs, physiques et psychologiques, donne beaucoup plus de force à la parabole dont elle pousse la logique conséquentielle jusqu’à son plus sombre achèvement. On peut d’ailleurs voir là une manifestation de ce déterminisme qui est censé caractériser ce mouvement naturaliste auquel on rattache Monter un feu, d’autant plus que la mort du personnage paraît de plus en plus inéluctable au fur et à mesure du récit. Pour autant, on ne saurait parler d’absence de libre arbitre, et j’ai même lu un texte fort intéressant qui plaçait la nouvelle de Jack London dans le champ de la philosophie existentialiste, quand bien même le texte en question définissait celle-ci d’après un tout autre critère – celui du « caractère unique de l’individu et de son isolement dans un univers hostile ou indifférent ». Si je raillais un peu plus haut le caractère assez vaporeux de la notion de naturalisme, que dire alors de l’existentialisme… Il est vrai qu’en matière de philosophie, mon érudition ne dépasse guère celle qui prévaut au comptoir du bistrot où je mange le jeudi midi ; mais je crois tout de même avoir entendu dire un jour que la notion de libre arbitre prévalait chez les existentialistes. Et donc, pour en revenir à nos moutons gelés : Jack London insiste bel et bien sur le fait qu’il ne faut pas s’aventurer seul dans le wilderness du Yukon par -45°C, mais que l’homme a choisi de le faire quand même ; en préalable de tout déterminisme, il y a donc là un libre arbitre, d’autant plus évident que les conséquences de ce choix inconsidéré vont s’avérer on ne peut plus radicales. Bref, sitôt que l’on a eu la satisfaction d’avoir étiqueté le texte avec un « -isme » savant, on s’aperçoit qu’on pourrait tout aussi bien lui accoler le « -isme » contraire ; au fond c’est peut-être pour cela que je n’ai jamais eu de goût pour la philosophie : à force de ne jamais savoir sur quel concept danser, on a le cerveau qui finit par faire la culbute. C’est comme la fois où j’ai demandé à un ami de m’expliquer quel plaisir il pouvait bien trouver à écouter pérorer Deleuze dans son Abécédaire ; je lui sais gré d’avoir eu l’honnêteté de me répondre : « Parce qu’on n’y comprend rien. » CQFD.

Quant à la seconde différence majeure entre les deux versions du texte – la présence du chien, donc -, elle est loin d’être un simple accessoire narratif : en nous exposant le point de vue de l’animal à chaque étape de son récit, Jack London en fait tout à la fois un contrepoint à la folie inconsciente de l’homme et un témoin silencieux, distant et presque ironique, du drame qui est en train de se jouer ; le chien est donc un élément essentiel pour tirer la nouvelle vers la fable. Comme nous le verrons après, pour des raisons diverses, c’est au sujet de cet animal que se situe le contresens principal commis par les adaptations cinématographiques de Monter un feu – à l’exception notable d’une seule. Dans cette confrontation entre un homme trop sûr de ces facultés et la puissance écrasante de la nature, la nouvelle de 1908 situe clairement le chien du côté de la seconde : l’animal est décrit comme « un grand chien husky du pays, un vrai chien-loup au pelage gris et sans différence d’apparence ou de tempérament avec son frère le loup sauvage ». Il accompagne l’homme mais pour autant, on ne saurait le qualifier de compagnon : ce chien n’est pas plus solidaire de l’être humain qu’il ne lui est hostile, et son impassibilité muette est la même que celle des arbres, de la neige et de l’air froid qui environnent le marcheur ; il n’est qu’un opportuniste sans affect apparent qui ne voit dans les hommes que des « pourvoyeurs de nourriture et de feu », ne se montrant obéissant à leurs injonctions que par la crainte du fouet. Jack London explicite très clairement ce qui se joue dans cette opposition silencieuse entre l’homme et l’animal : le premier est condamné à périr parce qu’il croit naïvement à la toute-puissance de sa faculté de réflexion, parce qu’il est persuadé que l’astuce peut lui faire surmonter toutes les épreuves ; le second survivra parce qu’il ne possède que son instinct primitif, parce que sa barrière cognitive le met à l’abri des spéculations trop hasardeuses. L’homme comprend certes la situation et se fait fort de parvenir à en chiffrer les données avec une certaine exactitude (température, distance, temps) ; mais curieusement, il se refuse à faire entrer leur portée concrète dans ses calculs : c’est ce que London nomme son « manque d’imagination ». Il en va différemment du chien qui trotte à ses côtés, à qui l’absence de réflexion permet d’éviter ce travers : l’animal condense données et implications dans la simple ordonnance que lui promulgue son instinct ancestral, ce qui lui fait prendre spontanément les bonnes décisions – à moins que l’homme qui l’a soumis ne le contraigne à le suivre dans sa propre déroute. Ce chien incarne donc une sorte de sagesse résignée, spectateur dubitatif d’un destin tragique qui ne le concerne pas, qu’il ne peut appréhender que dans la stricte mesure de sa propre survie et qui contraste avec la fébrilité inopérante de l’homme gagné par la panique, au fur et à mesure que ce dernier envisage la mort comme une issue de plus en plus probable. Entre l’homme et le chien se situe un personnage intermédiaire, situé en hors-champ du récit : c’est ce « vieux de Sulphur Creek » que le jeune imprudent convoque par la pensée à intermèdes réguliers, tout d’abord pour se moquer des recommandations qu’il en a reçues puis pour reconnaître – alors qu’il est déjà trop tard – que ces avertissements étaient parfaitement fondés. De toute évidence, la prudence du vieux briscard est à rapprocher de celle du chien, ne serait-ce que parce qu’elles conduisent à des conclusions similaires : ne pas partir seul par -50°C pour le premier, ne pas partir du tout pour le second ; résultant de l’expérience acquise, la sagesse du vieux de Sulphur Creek apparaît donc avoir un statut intermédiaire entre la capacité de réflexion propre à l’homme et l’instinct naturel auquel obéit l’animal. Et puisque Monter un feu est au fond une fable, elle est censée acquérir une portée au-delà d’elle-même ; il s’agirait donc pour elle d’illustrer le fait que la présomption de l’homme quant à sa capacité d’invention n’est qu’une vanité face à la force implacable de la nature, une nature que Jack London rend d’autant plus abstraite qu’il lui donne une dimension cosmique : ainsi évoque-t-il à plusieurs reprises « le froid de l’espace » que doit endurer ce voyageur trop sûr de lui, sans qu’un seul nuage ne vienne s’interposer pour le protéger du « vide de l’espace d’où ce froid descendait ». Dès lors, il n’est pas interdit à tout un chacun de concevoir, à partir de cet apologue, sa propre correspondance allégorique : pour ma part – mais c’est tout à fait personnel – je n’ai pu m’empêcher de voir un parallèle avec notre destinée commune, à l’heure de la surexploitation suicidaire des ressources que nous offrait jusqu’ici la planète sans aucune contrepartie ; saisis à l’instar du voyageur solitaire de Jack London d’un orgueil suicidaire, nous imaginons que nos capacités d’innovation technique pourront venir à bout d’une situation environnementale dont la vitesse de dégradation commence clairement à nous dépasser, et où notre mort en tant qu’espèce commence à se faire entrevoir comme aboutissement inéluctable, dans un nombre de générations dont le compte se tient peut-être déjà sur les doigts d’une main. En nous émerveillant devant les performances de nos intelligences artificielles, de nos voitures électriques et de nos stations spatiales, nous sommes possiblement entrés dans le même stade d’aveuglement et de désespoir que lorsque l’homme de Monter un feu, après avoir craqué sans succès sa dernière allumette, se met à courir vainement sur la piste comme un lapin affolé, alors qu’il ne sent déjà plus ses pieds. Le chien-loup, lui, souhaitait tout simplement rebrousser chemin : aujourd’hui, pour nous persuader que tout ira bien, nous autres consommateurs des sociétés surdéveloppées avons entrepris depuis une dizaine d’années de vouer un culte dérisoire au mot « résilience », par lequel on clôt désormais chaque grande discussion ; il n’y a pas de pire tort qu’on puisse faire à notre entendement que d’écouter Boris Cyrulnik.

Hep là ! Nous ne sommes pas sur Warning Zone pour refaire le monde, hein, alors il serait temps de parler cinéma. Sans surprise, étant donné la notoriété de la nouvelle et le grand bol d’air (froid) qu’elle propose, Monter un feu a donné lieu à de très nombreuses adaptations pour l’écran ; ce qui est en revanche très surprenant, c’est qu’à deux notables exceptions près, elles sont toutes postérieures à l’année 2003, date à laquelle le septième art est subitement pris d’une véritable frénésie, et tout le monde y va alors de son petit court-métrage : To build a fire, c’est devenu en quelque sorte le film de fin d’études pour n’importe quel apprenti cinéaste. Nous verrons ce qu’il en résulte, mais auparavant, il convient de dire un mot des quelques essais qui ont précédé cette déferlante : le tout premier d’entre eux date de 1928, il était semble-t-il fort intéressant bien que nous ne puissions plus en juger aujourd’hui. Pour la cinéphilie de surface, le nom de Claude Autant-Lara évoque tout au plus La traversée de Paris, quelques autres adaptations littéraires et un certain anarchisme de droite ; beaucoup moins celui d’un expérimentateur précoce, admirateur de Méliès, qui a débuté aux côtés de Marcel Lherbier et René Clair. A l’affût de toutes les innovations formelles ou techniques, Autant-Lara avait signé en 1923 un tout premier film – intitulé Fait divers – dans lequel il montrait une fascination évidente pour le trucage et l’effet visuel ; après deux autres court-métrages, il fit la connaissance en 1927 d’Henri Chrétien, un astronome qui venait d’inventer un curieux système optique d’anamorphose : l’« hypergonar », dont le brevet sera plus tard (1952) racheté par la 20th Century Fox pour lancer le Cinémascope. Il s’agit donc de pouvoir obtenir des images au format large (sans modifier le ratio de la pellicule), ce qui va immédiatement enthousiasmer Autant-Lara ; le réalisateur se propose ainsi de réaliser le premier essai concret de film en hypergonar, et il choisit pour cela d’adapter Monter un feu de Jack London, traduit et paru en France trois ans plus tôt. Ce choix discutable est sans doute à l’origine de l’échec du film : lorsqu’on expérimente un matériel nouveau, mieux vaut éviter des conditions de tournage difficiles… Après six mois passés à tourner péniblement l’équivalent de deux bobines à peine, Autant-Lara va amener ses rushes en studio de montage ; l’opération s’avère difficile du fait de ce nouveau format d’image et des expérimentations – par ailleurs intéressantes – que le réalisateur entend mener pour l’occasion : il utilise par exemple l’écran large pour faire cohabiter les intertitres avec l’image en mouvement, ce qui atteste du fait que l’hypergonar fut notamment pensé en termes de « split-screen ». Bref, tout cela prend un temps fou et lorsque le film parvient enfin à sortir en 1930, c’est la catastrophe : non seulement le cinéma est entre-temps devenu sonore, mais le syndicat des exploitants met des bâtons dans les roues du seul cinéma ayant investi dans le procédé d’écran large et qui projette Construire un feu, avec un motif spécieux de concurrence déloyale. La malchance va poursuivre ce malheureux film, puisque nous autres cinéphiles du XXIe siècle ne pouvons même pas l’apprécier et lui donner le succès qu’il aurait peut-être dû avoir : considéré comme perdu, il n’en existerait plus que quelques photogrammes dont j’ai vainement essayé de trouver la trace sur la toile : quand ça veut pas, ben ça veut pas… Bref, passons : pour voir quelque chose de tangible, il nous faut donc faire un saut 40 années pour voir enfin ressurgir l’idée d’adapter pour l’écran le formidable texte de London ; et la bonne nouvelle, c’est que le résultat va se montrer tout à fait réussi.

Produit et réalisé en 1969 par le britannique David Cobham, To build a fire se distingue de toutes les autres adaptations par sa longueur : presque une heure, alors qu’on tourne plutôt autour des 15 minutes pour toutes les autres versions que je vous propose ici ; à titre d’indication, la nouvelle de Jack London (version 1908) tient sur à peine 40 pages. On comprend dès lors que Cobham s’est donné les moyens de restituer scrupuleusement le récit imaginé par l’écrivain, tout au moins en ce qui concerne l’exhaustivité des péripéties : c’est effectivement le cas, et nous voici donc en présence de l’adaptation fidèle d’une œuvre littéraire, ce qui n’est pas si courant que cela au cinéma – mais l’est davantage à la télévision, pour ces raisons de longueur. La télé, justement : c’est de là que vient David Cobham, dont je n’ai pu dénombrer que deux incursions dans le monde des salles obscures, à l’exception d’une poignée de court-métrages documentaires ; tout le reste de sa filmographie fut exclusivement consacré au petit écran. D’ailleurs, To build a fire présente des aspects télévisuels très nets : en premier lieu son format d’image en 4/3, à l’inverse de ce qu’avait tenté auparavant Claude Autant-Lara ; en second lieu, comme on peut s’en douter, David Cobham n’a pas eu à embaucher un directeur de casting dispendieux en vue de lui fournir une ample figuration pour les scènes de foule… On remarquera également que l’unique interprète du film, Ian Hogg, a lui aussi une carrière placée sous le signe presque exclusif du petit écran, à l’instar des membres de l’équipe technique (opérateur, etc) ; et pour être tout à fait franc, j’ai en vérité de sérieux doutes sur le fait que cette œuvre ait été projetée un jour en salle, et je suppute qu’il doit s’agir plus vraisemblablement d’un téléfilm de la BBC que l’on ne mentionne plus comme tel. Un fait particulièrement notable est la présence au générique d’Orson Welles, qui officie à la voix-off ; il ne s’agit pas de donner cette information uniquement pour ce qu’elle est (le star-system, on s’en fiche), mais elle a son importance car on oublie trop qu’à défaut d’être un acteur toujours convaincant, Welles fut sans conteste un formidable narrateur : pour rappel, sa notoriété auprès du grand public avait débuté avec sa saisissante adaptation radiophonique de La guerre des mondes, au sujet de laquelle – je dis cela en passant – il faudrait qu’on cesse un jour de raconter que les auditeurs de 1938 sortaient dans la rue paniqués, car c’est là une légende médiatique aussi fantaisiste que l’invasion martienne que narrait Welles dans le micro de CBS. Mais je m’égare… Retournons dans le Yukon : je n’ai pas trouvé d’information concernant la fortune critique et commerciale de ce To build a fire de 1969, mais l’œuvre a certainement dû avoir un petit retentissement puisque 12 ans plus tard, Cobham mettra en images de nouvelles aventures nordiques d’après Jack London – et toujours avec la participation d’Orson Welles – dans le cadre d’une série télévisée intitulée Tales of the Klondike. Le résultat obtenu pour son adaptation de Monter un feu est en tout cas plus qu’honorable et garde parfaitement l’esprit de la nouvelle, même si cela se fait au prix d’une voix-off omniprésente qui tend à délayer l’aspect cinématographique dans quelque chose qui tient davantage du programme radiophonique illustré – mais fort bien illustré, pour le coup : les décors naturels sont adéquats et les accessoires crédibles, tout comme l’est l’interprétation de Ian Hogg, jusqu’à la glace qui se forme sur sa barbe et ses sourcils. Le rythme du film prend son temps sans rendre l’ensemble ennuyeux ; bref, c’est une authentique réussite, à laquelle je n’accolerais qu’un unique bémol : le chien joue terriblement mal… On aime généralement dire que nos amies les bêtes sont des interprètes hors pair ; or le dresseur n’est visiblement pas parvenu à faire comprendre à ce husky pas assez loup qu’il s’agissait là d’un film tout à fait sérieux : au lieu de jouer, ce brave animal bien trop domestique ne cesse de vouloir jouer, oui, mais dans l’autre sens du terme… Et toutes ces galipettes affectueuses qu’il ne cesse de faire autour de Ian Hogg ne sont guère en rapport avec l’attitude méfiante et détachée du chien à demi-sauvage décrit par Jack London, dont la réserve farouche s’avère nécessaire pour incarner ce jugement implicite formulé par la nature à l’encontre de la présomption inconsidérée de l’homme ; or le gentil toutou sélectionné par Cobham semble quant à lui ne songer qu’à aller chercher la baballe.

Après cet essai globalement concluant, il faut maintenant se transporter au XXIe siècle pour trouver de nouvelles adaptations de Monter un feu ; et autant vous le dire d’emblée, à une notable exception près, l’avalanche de court-métrages basés sur ce texte qui s’abat à partir de 2003 fait l’effet d’une douche aussi glacée que peut l’être le vent sur la piste près du Klondike : dans le meilleur des cas il s’agit d’œuvres insipides et approximatives, et dans le pire, on touche réellement le fond de la crevasse sous la congère… Tous ces films échouent à faire ressentir un seul instant la dimension méditative recherchée par l’écrivain, soit qu’ils ne semblent pas même l’avoir perçue, soit que le manque criant de savoir-faire ou bien l’écrasante banalité de leur mise en scène (Armenia, 2003, Stitzel, 1975) échouent à provoquer le moindre enthousiasme chez le spectateur. On peut à la limite avoir un début de sympathie pour ce qu’entreprend un certain Jennings Barmore en 2023, qui a le mérite de prendre quelques initiatives visuelles originales en vue d’éviter le traditionnel recours à une voix-off explicative ; l’intention est louable, mais l’accumulation de maladresses de forme ou de scénario (le chien qui éteint le feu, et ce qui s’ensuit) finit par annihiler la tentative. Dans certains cas (Ruedas, 2015, Bussche, 2014), on n’a même pas cru bon de mettre un chien aux côtés de l’homme, réduisant ainsi l’argument à si peu de choses qu’on ne saisit plus très bien pourquoi le film a été envisagé. Dans un autre (Germinal Alvarez, 2004), il s’agit d’un scénario « librement adapté de To build a fire » (dixit le générique) : pourquoi pas, c’est tout à fait le droit du cinéaste, sauf qu’à force d’enrobage, c’est l’histoire originelle qui finit par paraître superflue ; dès lors on ne comprend plus du tout ce que vient faire la nouvelle de Jack London dans ce mélodrame poisseux à base de frustration sexuelle, par ailleurs pas convaincant pour deux sous. Pour en finir avec cette série désastreuse, mentionnons ses deux plus mauvais rejetons, qui auront au moins le mérite de vous faire rire – à leurs dépens bien entendu : dans le premier (Amin Lari, 2022), on semble vouloir essayer de mourir congelé par +6°C, revêtu d’un poncho et accompagné d’un chien à poil ras ; le recours du film à des flash-backs n’est pas en soi une mauvaise idée pour nous faire comprendre les enjeux de l’intrigue, si ce n’était la laideur des cadrages, l’ineptie des dialogues et cette idée particulièrement saugrenue de ce personnage qui, pour bien signifier à son ami à quel point le temps est glacial, sort le lui expliquer dehors en petit pull et chapeau de paille… Et si vous n’êtes toujours pas convaincu que c’est nul, attendez donc la fin du court-métrage : lors de la scène de panique, vous y entendrez la voix-off déclamer le texte de la nouvelle : « Il courait et c’est comme s’il volait au-dessus de la surface », tandis que les images vous montreront le type en train de ramper dans la neige. Mais la palme de la stupidité revient sans conteste au film d’E. Vozos (2017), dans lequel l’animal qui accompagne l’homme perdu sur les pistes du Yukon est un de ces petits cabots décoratifs comme en ont ces vieilles bourgeoises esseulées, qu’on voit descendre à heure fixe au bas de la rue pour faire pisser Pipounet, qu’elles vont ensuite porter sous le bras pour l’emmener chez le toiletteur… Il ne paraît pas concevable que le réalisateur n’ait pas cherché à nous faire là une bonne blague, en parodiant avec fantaisie l’austère récit de Jack London : mais non, pas du tout, et le reste du film dénote de toute évidence l’intention de se montrer sérieux et appliqué ; en tout cas, pris au second degré, le résultat est assez drôle. Pour finir, je vous propose de retrouver de la dignité en évoquant plus en détail ce que je mentionnais plus haut, à savoir cette exception salvatrice qui parvient à s’extirper brillamment du marasme affligeant constitué par ces trop nombreuses adaptations de Monter un feu réalisées en ce début de XXIe siècle. Car les bonnes surprises peuvent même parfois pousser au milieu des champs de navets, et celle-ci était pour moi d’autant plus inattendue que j’ai pour habitude de ne jamais parier un kopeck sur ces films d’animation numériques que réalisent des cinéas… euh, pardon, des informaticiens qui les signent ensuite en prenant des surnoms de DJ : en général, le résultat de leurs efforts est aussi passionnant qu’une table trigonométrique. Eh bien, le croirez-vous, mais un certain monsieur FX Goby (sans doute le fils caché de R2D2 et Z6PO) a mis en sc… euh, pardon, a programmé pour Nexus (sic) une adaptation de Monter un feu tout à fait remarquable, et sans doute même supérieure à ce qu’avait réalisé David Cobham en son temps puisqu’elle réussit l’exploit cinématographique de transcrire toute la profondeur de la fable sans avoir recours à la moindre voix-off ou artifice, si ce n’est un seul petit intertitre en introduction : autant vous dire que cela constitue un authentique tour de force, dès lors que l’on accepte le genre de stylisation liée à la technique numérique (le visage, les arbres). Voici donc un geek qui a du goût ; et de la même manière que des effets de style (la répétition, notamment) parfaitement maîtrisés par Jack London permettent à l’écrivain de faire ressentir avec force à son lecteur le froid terrible qui s’abat sur le Klondike, les subtils effets graphiques concoctés par Goby et son équipe y parviennent avec tout autant d’élégance, aidés en cela par une bande-son de haute volée qu’a composée un certain Mathieu Alvado qu’il convient saluer tout autant que son comparse à souris et clavier. Au vu du résultat, il ne fait aucun doute que la nouvelle de Jack London avait été au préalable soigneusement lue, comprise et ressentie par les auteurs de ce petit film étonnant ; en guise d’exemple, la scène finale est stupéfiante, notamment la gestuelle parfaitement étudiée du chien qui observe la mort de l’homme et part ensuite seul sur la piste : le résultat est fidèle dans la lettre et dans l’esprit à la moindre virgule de l’écrivain, et cela sans qu’un mot ne soit écrit ou prononcé à l’écran. Bravo ; et moi, je n’aurai plus jamais d’a priori négatif sur les informaticiens publicitaires qui adoptent des noms bizarres après qu’ils ont revu Matrix pour la neuvième fois.

Et en bonus, une version audio immersive :

Construire un feu (Atelier de Création Radiophonique 2022 France)

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-experience/construire-un-feu-5519506

Si on m’avait dit qu’un jour je proposerai dix adaptations d’un même livre en un seul envoi, j’aurais cru à une moquerie ; eh bien c’est pourtant ce que j’ai fait ici, le tout emballé dans un fichier zip. Et au cas où quelques grincheux trouveraient cela encore insuffisant, je vous propose un bonus audio : vous vous souvenez de l’Atelier de Création Radiophonique ? Oui, vous savez, ce truc bizarre qu’on écoutait sur France Culture le dimanche soir en ayant l’impression d’avoir fumé la moquette… Bien qu’arrêté en 2018, l’ACR ressurgit sporadiquement et propose de temps à autres quelques nouvelles créations dans d’autres cadres : ici, l’émission Expérience, qui a proposé en septembre 2022 une version radiophonique et immersive de Construire un feu, interprétée entre autres par Richard Bohringer. Essayez, c’est tout à fait saisissant, à écouter sur une bonne chaîne hi-fi à la tombée d’un soir d’hiver : vous verrez que le qualificatif d’« immersif » n’a rien d’une fanfaronnade ; avec les films de Cobham et Goby, cet ACR de qualité fait partie des rares adaptations réussies de la nouvelle de Jack London. Pour en revenir aux versions cinématographiques, les fichiers que je vous propose ont tous des qualités d’image excellentes, à trois exceptions près : Cobham (qualité très moyenne, c’est dommage mais quand même acceptable), Armenia (moyenne aussi) et le court-métrage éducatif de Stitzel (épouvantable). Pour tous les films où cela était nécessaire, j’ai réalisé un sous-titrage en français par traduction directe de la bande-son en anglais ; ne venez pas me casser les pieds avec la VF du film de David Cobham, parce que faut-il vous le répéter encore, Welles est un narrateur hors pair. Enfin, et surtout, commencez avant toute chose par vous procurer la nouvelle de Jack London (chez L’Extrême contemporain, dix balles, que dalle…), au cas où vous ne l’auriez jamais lue : c’est un texte formidable, que vous ne serez pas près d’oublier. Rendez-vous dans deux semaines à l’ouest du Missouri : il y fera certes moins froid, mais entre les ours et les tribus hostiles, la promenade n’en sera pas moins éprouvante.

Le tout dans un zip :

https://1fichier.com/?amz48aw2rmniaorkls4s



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