NAVAJO

 HD

(VOSTFR)


Réalisation : Norman Foster

Casting : Francis Kee Teller, John Mitchell, Mrs. Kee Teller

Durée : 69 min

Année : 1952

Pays : USA

Genre : Documentaire, Drame


Le film relate la vie d’un jeune enfant navajo qui se trouve contraint d’aller dans une école pour Blancs.



MKV HDRIP 1080p 1.18 Go VOSTFR perso

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Si la période 1924-1934 fut marquée par la production de quelques œuvres particulièrement intéressantes du point de vue du traitement de la question indienne, l’échec de Laughing boy sonna le glas de cette riche parenthèse et fit entrer le cinéma hollywoodien dans une ère moins bienveillante quant à la représentation des indigènes, lesquels allaient être désormais réduits à jouer les ennemis sans visage dans de répétitives glorifications de la conquête de l’Ouest, dont le but était de satisfaire les attentes d’un jeune public peu exigeant. Invariablement perfide et cruel, bon à exterminer, l’Indien entrait alors dans sa plus funeste période cinématographique qui dura jusqu’en 1950, avec l’entrée tardive du western dans l’âge adulte. En vérité, cette nouvelle réhabilitation de l’Amérindien entamée par deux œuvres emblématiques – Devil’s doorway d’Anthony Mann et Broken arrow de Delmer Daves – était en germe depuis 1945, depuis que le retour au pays des vétérans américains de la Seconde guerre mondiale (dont 25 000 Indiens) après avoir parcouru le monde avait eu pour effet de changer bon nombre des représentations proposées par l’industrie du diveetissement, notamment celle des nations indigènes. Ainsi remarque-t-on dans la seconde moitié des années 40 la sortie de quelques discrètes petites séries B (Daughter of the WestThe cowboy and the Indians ou encore Ranger of the Cherokee strip) dans lesquelles on perçoit déjà un certain nombre d’infléchissements positifs pour tout ce qui a trait aux Amérindiens. Quant à Devil’s doorway, son projet avait beau avoir été lancé dès 1948, sa production fut finalement retardée ; ce contretemps s’est montré particulièrement regrettable dans la mesure où la sortie deux ans plus tard de cette œuvre, dont la tonalité pro-indienne est prégnante et affirmée, fut quelque peu éclipsée par celle de Broken arrow, qui est quant à lui un film au message assez douteux et dont l’immense succès me semble assez immérité lorsqu’on le compare à celui de Mann. Mais bon, ça, c’est une autre histoire… Toujours est-il que cette nouvelle vague (la troisième) de westerns pro-Indiens se montre d’un ton assez différent de celle de 1924-1934, laquelle vous est désormais familière et qui proposait des films à tendance « sociale » et revendicative, marqués en outre par une quête d’authenticité. Or les films de Mann, Daves et tous ceux qui suivront durant toutes les années 50 vont adopter quant à eux une approche très différente, en intégrant leur composante pro-Indienne au sein des schémas traditionnels du western qui situent les intrigues dans un espace mythologique déconnecté de la réalité contemporaine voire historique. Et c’est à ce titre que le film que je vous propose aujourd’hui, dont le tournage s’effectuait au même moment, détone singulièrement de cette production certes prestigieuse mais parfois fantaisiste (Burt Lancaster en Indien aux yeux bleus chez Aldrich, par exemple…) : modeste petit film sorti sur les écrans en 1952 et oublié depuis, Navajo apparaît à différents égards comme une réminiscence inattendue, 20 ans plus tard, de ces drames indiens à tendance documentaire du type de ceux que je vous propose depuis quelques semaines. En voilà une surprise… et qui plus est, pour ne rien gâcher, cette œuvre très singulière que réalise Norman Foster se montre d’une qualité fort respectable qui vaut bien mieux – à mon humble avis tout au moins – que celle que laisse présager la modeste note qu’a daigné lui attribuer le site imdb.

Navajo signe l’entrée dans le monde du cinéma de Hall Bartlett, dont la personnalité artistique paraît assez atypique dans les années 50 ; en effet, son approche du métier préfigure à plusieurs égards le genre de cinéma indépendant qui allait émerger au cours de la décennie suivante. Bartlett essaye dans un premier temps d’être acteur, et aussi scénariste, tout cela sans aucun succès ; c’est Stanley Kramer qui lui conseille alors de se lancer dans la production. Si aucune ligne directrice bien claire n’émergera dans la future carrière de Bartlett, on remarque cependant une prépondérance pour des sujets sociaux ; en cela, son amitié avec Kramer peut dénoter aussi une manière de voir commune. Pour ses premiers pas dans le métier de producteur, Hall Bartlett choisit alors de tourner un film dans une réserve indienne au nord de l’Arizona, et dans lequel des membres de la tribu Navajo joueraient eux-mêmes les rôles d’autochtones : on voit déjà que l’approche est très différente des westerns pro-Indiens que je mentionnais en introduction, pour lesquels des vedettes anglo-saxonnes bien en vue (Robert Taylor, Jeff Chandler) se passaient du fond de teint sur le visage pour jouer les chefs Indiens. D’ailleurs, il ne sera même pas question de chefs dans Navajo : les personnages présentés seront des Indiens tout à fait ordinaires, qui n’évolueront pas dans un Ouest mythique du XIXe siècle, mais seront les protagonistes d’une histoire parfaitement contemporaine, sans bruit et sans fureur. Décidé à faire son film en marge des circuits de production traditionnels, Hall Bartlett doit alors se résoudre à travailler avec un très petit budget, dans un esprit assez libre et proche de la simple débrouille. Son premier atout sera son origine sociale : Bartlett provient d’une famille aisée, ce qui permet de réunir dans un premier temps 25 000 $ auprès de ses proches et de quelques amis. Parmi ceux-ci, il y a le réalisateur Norman Foster, un professionnel de second plan mais déjà bien aguerri et qui va accepter de travailler gratuitement sur le projet, qu’il va devoir aussi scénariser ; si le film marche, il est convenu qu’il en partagera les bénéfices avec Bartlett : ce genre de petits arrangements, on le conçoit bien, ne ressemble guère à la manière de fonctionner des grands studios. A ce propos, il faut maintenant que Bartlett trouve une compagnie lui assurant la post-production et la distribution du long-métrage dont débute le tournage : il se tourne alors vers Lippert Pictures, une compagnie fondée en 1948 et qui avait repris le créneau de la petite série B, dont la production était tombée en déshérence depuis la réorganisation du marché hollywoodien au lendemain du conflit mondial ; c’est par exemple chez Lippert que Samuel Fuller va faire ses premières armes comme réalisateur. Pour dire les choses plus trivialement, nous sommes dans le domaine du film fauché ; les chiffres varient selon les sources, mais en bout de course le coût total de production de Navajo aurait ainsi été situé entre 50 000 et 100 000 $ ; pour vous donner un ordre de comparaison, Devil’s doorway (qui n’était pas pour autant une superproduction) avait coûté 1 400 000 $… Or si cet aspect du projet de Bartlett s’accorde bien avec l’habituelle modestie des productions Lippert, Navajo va cependant nettement détoner au sein du catalogue de cette compagnie qui proposait quasi exclusivement des films de genres peu originaux sur le fond ou la forme, comme peut le laisser entendre la liste des metteurs en scène qui officiaient le plus souvent pour cette compagnie : Sam Newfield, William Berke ou encore Thomas Carr, autant de noms qui n’auront certainement pas marqué le septième art par l’éclat d’une ambition artistique… Le film de Norman Foster fut même nominé pour certains prix prestigieux, ce à quoi n’était certainement pas habituée la firme de Robert L. Lippert qui se contentait d’alimenter les salles de quartier en petits films de genre sans ambition particulière ; car comme on va le voir, Navajo ne ressemble vraiment pas à un western de série, et la compagnie avait d’ailleurs prévu de ne pas le distribuer dans les circuits courants d’exploitation commerciale. Tourné à la fin de l’année 1950 puis sorti plus tard sur les écrans des Etats-Unis en février 1952, le film reçut alors un accueil critique très favorable avant d’entamer une petite carrière internationale ; mais sans doute à cause de sa forme assez peu orthodoxe, il tomba rapidement dans l’oubli et ne fut en fin de compte ré-exhumé que tout récemment.

Si pour un film comme celui de la semaine dernière, la question de sa catégorisation n’avait guère de sens étant donné l’époque précoce à laquelle il avait été tourné, elle se pose cette fois-ci davantage étant donné le contexte très normé de l’industrie cinématographique d’après-guerre. Or les caractéristiques documentaires et fictionnelles de Navajo étant à peu près équitablement réparties, l’œuvre s’avère difficile à catégoriser de manière sûre ; ce mélange particulièrement déroutant dans les années 50 apparaît ainsi comme une résurgence inattendue des approches stylistiques proposées en leur temps par In the land of the head huntersNanook of the North ou encore The silent enemy. Remarquons cependant qu’il y avait eu un précédent quelques années auparavant, d’autant plus notable qu’il avait été réalisé par un des pionniers de cette première vague de « docufictions ». Robert Flaherty avait en effet tourné en 1948 Louisiana story, un film avec lequel celui de Norman Foster entretient quelques parentés évidentes : même démarche consistant à injecter des composantes documentaires dans un drame fictionnel, même choix d’un jeune garçon pour représenter une communauté particulière du territoire américain. Bref, au-delà de son style pseudo-documentaire qui abolit la frontière des modalités de représentation, Navajo contient aussi un certain nombre des caractéristiques du western à cause de son cadre et de son sujet, ainsi que celles du film pour enfants du fait de son personnage principal et de la voix-off qui nous plonge dans son univers intérieur, forçant le spectateur à s’identifier à un petit garçon de 7 ans. Là où Flaherty avait fait pas mal d’entorse à l’authenticité pour Louisiana story (dont l’interprète n’était pas cajun, et les annotations culturelles assez limitées), le film de Bartlett et Foster montre quant à lui une approche plus radicale : le jeune interprète est un enfant Navajo qui ne parlait même pas anglais et n’avait d’ailleurs jamais vu un seul film de sa vie ; son grand-père adoptif qui l’accompagne dans toute la première partie du film était un authentique Indien guérisseur auquel Bartlett payait les journées de tournage en lui donnant des moutons et des bottes de foin. Bien entendu, l’authenticité est aussi celle des lieux, avec une approche quelque peu touristique puisque l’endroit privilégié pour le tournage est le fameux canyon de Chelly, que vous avez déjà pu admirer il y a quelques semaines dans Redskin ; les singularités les plus notables de ce prodigieux décor naturel (Spider Rock, White House, canyon del Muerte, les peintures rupestres…) nous sont ainsi soigneusement présentées par le film et commentées grâce à l’évocation soit de faits historiques, soit de faits culturels en lien avec les traditions des Navajos : voilà donc la toute première composante documentaire de Navajo, et qui prédomine durant une bonne moitié du film. Mais c’est la seconde, non pas ethno-géographique mais sociale, qui nous intéresse davantage dans le cadre de ce cycle pro-Indien ; le film aborde en effet dans sa deuxième moitié la problématique épineuse de l’acculturation forcée via l’école indienne, à laquelle le jeune héros va tenter de se soustraire par tous les moyens. Pour rappel, ce sujet avait été abordé en 1928 dans Redskin, puis plus indirectement en 1934 dans Laughing boy, sur le mode d’une critique assez acerbe – encore qu’en deçà de la funeste réalité de ces pensionnats indiens. Le ton est cette fois-ci beaucoup plus réconciliant, et les séquences se déroulant dans l’école montrent un univers serein et bienveillant ; il est vrai que les conditions de vie au sein de ce genre d’établissements s’étaient quelque peu améliorées suite à l’Indian Reorganization Act de 1934, mais cela dénote par ailleurs et rétrospectivement le caractère très politique et revendicatif qu’avaient les films pro-Indiens de la période 1924-1934. On notera cependant que dans Navajo, l’enfant est placé en pensionnat sans que l’on demande le moindre avis à sa famille, et c’est tout juste si l’on consent d’ailleurs à en informer celle-ci ; ainsi a-t-on davantage l’impression d’assister à un kidnapping qu’à une incorporation. Hormis cet aspect, le discours est donc très apaisant, et l’opportunité d’une acculturation forcée n’est pas du tout remise en question par le film ; quant à l’opposition farouche dont fait preuve le jeune Indien face aux velléités d’américanisation à son encontre, elle est interprétée comme un simple réflexe de peur face à l’inconnu. Or si j’en crois quelques rapides lectures faites sur le sujet, la situation dans ces internats indiens était encore largement discutable en ce début des années 50, même si les décennies précédentes en avaient atténué les aspects les plus scandaleux ; il semble qu’il ait fallu attendre le début des années 70 pour que la remise en cause de la politique de déculturation montre des effets réellement concrets. Ceci expliquant sans doute cela, malgré la timidité de son propos Bartlett semble avoir eu quelques difficultés avec le Bureau des affaires indiennes, lequel menaça à plusieurs reprises de ne pas autoriser le tournage : sans doute avait-on encore certaines choses à cacher ; de toute évidence on n’aimait guère voir les caméras venir documenter la manière dont les autorités gouvernementales s’occupaient des réserves indiennes.

Pour un film qui entend mettre en valeur les paysages naturels de l’Ouest américain, le choix d’un directeur de la photographie compétent est évidemment une donnée cruciale ; une part significative de la réussite de Navajo repose donc sur ce point précis. Dans ce but, Hall Bartlett alla sortir de sa semi-retraite Virgil Miller, un chef-opérateur qui avait connu l’époque héroïque d’Hollywood et que Bartlett retrouva dans une arrière-boutique où il réparait des appareils photo ; c’est très certainement de Norman Foster qu’est venue l’idée d’avoir recours à ce vétéran, avec qui il avait déjà travaillé à la fin des années 30 sur quelques Charlie Chan et Mr Moto. Miller était particulièrement compétent pour les tournages en extérieurs, dont il avait d’ailleurs été l’un des pionniers lors de l’Exposition universelle de San Francisco en 1915. Aidé par deux assistants et n’utilisant qu’un matériel réduit étant donné les conditions de tournage difficiles, il réalise un véritable tour de force sur le film en capturant la beauté aride des lieux dans un noir et blanc réellement splendide ; les quelques scènes nocturnes sont elles aussi remarquablement photographiées. Par souci d’économie, chacun joue un petit rôle dans le film : on peut ainsi apercevoir Virgil Miller lors d’une scène dans le comptoir indien, où il interprète le commerçant dont le crâne dégarni intrigue le jeune garçon Navajo ; le producteur Hall Bartlett, lui, interprète le responsable du pensionnat. Le décor du comptoir d’ailleurs est authentique, les scènes étant tournées au poste de traite de Chinlee ; le gérant y joue lui-même son propre rôle. La façon dont a été produit Navajo a décidément quelque chose de très familial qui le situe aux antipodes des grosses machineries hollywoodiennes ; et même si l’expression n’a guère de signification en ce début des années 50, nous sommes bel et bien en présence d’un « film d’auteur ». A propos de famille, d’ailleurs, ce sont la mère et les sœurs du jeune héros qui interprètent elles aussi leur propre rôle, après que Bartlett eût dûment reçu l’approbation du conseil tribal pour que des membres de la communauté puissent jouer dans le film. Nous avions vu lors de certains envois précédents (The silent enemyLaughing boy) que l’authenticité dans les films traitant de ce type de sujet se heurtait au problème de la langue, les indigènes ne parlant bien sûr pas anglais ; de ce point de vue, le cinéma muet s’épargnait toute difficulté. Or si pour des films du début des années 30 comme The silent enemyTabu ou Eskimo, un petit retour en arrière avait pu être envisagé avec l’utilisation d’intertitres, il ne pouvait pas en être de même en 1952 ; et comme un tournage en langue indienne avec sous-titrage aurait été commercialement suicidaire, la solution adoptée par Foster et Bartlett fut celle d’une voix-off relatant le monologue intérieur du jeune Navajo, et qui représente la quasi-totalité des phrases prononcées dans le film. On peut trouver le procédé lourd et envahissant, mais cette solution constituait sans nul doute le compromis le plus viable ; le recours à une voix-off étant par ailleurs tout à fait naturel dans le cinéma documentaire, il renforce cet aspect-là du film, nous fournissant occasionnellement des informations d’ordre toponymiques, historiques ou en lien avec les pratiques tribales des Navajos par le biais de ce monologue intérieur de leur jeune membre. Cette voix-off est interprétée par Sammy Ogg, un acteur de télévision alors âgé d’une douzaine d’année, et qui s’efforce ici semble-t-il d’imiter l’accent qu’ont généralement les Indiens lorsqu’ils parlent anglais ; je serais bien incapable sur ce point de juger du résultat, mais les cinéphiles américains paraissent en être plutôt agacés dans les commentaires que j’ai pu lire. Sans doute par souci d’économie, le réalisateur a étendu d’une certaine façon ce procédé aux voix des protagonistes anglophones, puisque les quelques dialogues que contient le film n’ont visiblement pas été enregistrés en prise directe, mais semblent plutôt être le fruit d’une postsynchronisation ; le résultat a quelque chose d’un peu artificiel, d’autant que ladite synchronisation est par moment assez aléatoire.

Le scénario de Navajo est tout à la fois suffisamment ténu pour laisser place à l’aspect documentaire, et suffisamment efficace dans ces propositions pour maintenir l’intérêt du spectateur sur la longueur ; en particulier, il offre dans le dernier tiers du film une poursuite à l’intérieur du canyon qui, même si elle renonce à toute la frénésie de mise en scène que montrerait un film d’action, rattache malgré tout cette partie de l’œuvre à des formes plus traditionnelles de westerns. Le dénouement ultime, bien que basé sur un retournement psychologique un peu abrupt, est intéressant dans la mesure où il inverse les habituels rapports de soumission : pour la première fois sans doute au cinéma, c’est l’Indien et non le Blanc qui fait figure de vainqueur miséricordieux. Œuvre véritablement à part dans le paysage cinématographique américain de l’époque, Navajo tient donc du documentaire, du western, du film social mais aussi du film sur l’enfance : parce que le héros n’a que 7 ans et que la voix-off nous projette dans son univers mental, mais aussi par quelques petites annotations discrètes qui ponctuent les scènes du pensionnat, comme par exemple la solitude de notre petit héros boudeur et obstiné qui refuse de se mêler aux jeux de ses camarades. Quant à Norman Foster, il offre le type de mise en scène suffisamment efficace et sans effets de style que permet un métier éprouvé (il tournait depuis le milieu des années 30, après avoir été acteur) à défaut d’un véritable talent. Car même si pour d’obscures raisons Orson Welles fit appel à lui au début des années 40, la carrière de Foster ressemble davantage à celle d’un artisan honnête et anonyme qu’à celle d’un cinéaste dont nous pouvons citer les œuvres de mémoire ; et pourtant, il n’est pas impossible que son choix par Bartlett ne soit dû qu’au hasard des amitiés, ni que l’on puisse déceler dans la filmographie de Foster quelques discrets fils conducteurs dont Navajo constituerait le point de convergence. J’ai relevé précédemment le probable cousinage qu’entretient ce film avec Louisiana story tourné trois ans plus tôt ; or il se trouve que Norman Foster avait déjà croisé artistiquement la route de Flaherty durant sa plus singulière expérience cinématographique. Cantonné jusqu’ici à enchaîner les Mr Moto et les Charlie Chan pour le compte de la Fox, ou alors au mieux à officier comme réalisateur de seconde équipe pour des films plus prestigieux, Foster se retrouve en 1941 invité à la RKO par Orson Welles pour aller réaliser le segment mexicain de It’s all true, un des grands projets inachevés du maître. Or ce segment, intitulé My friend Bonito, est basé sur un scénario que Welles avait racheté à Flaherty, lequel n’avait pas voulu le tourner pour cause de divergences artistiques avec le jeune prodige. Welles demanda alors à Foster de réarranger ce scénario, puis l’envoya au Mexique tourner sous sa direction ; My friend Mexico fut ainsi le seul segment de It’s all true dont il existe des rushes. Bref, l’univers du documentaire scénarisé, ou de la fiction aux allures de documentaire, n’était pas tout à fait étranger à Norman Foster et avait même constitué un épisode marquant de sa carrière ; c’est peut-être en souvenir de cela que le réalisateur accepta de tourner Navajo pour le compte de Bartlett, ou bien que celui-ci lui en fit la proposition. Après cela, Foster signera encore quatre long-métrages puis passera à la télévision, avec désormais un goût assez prononcé pour le western pour enfants : deux ingrédients bien évidemment présents dans Navajo, lequel pourrait donc faire figure de charnière discrète dans la carrière de ce réalisateur. Quoi qu’il en soit, voilà certainement une œuvre à redécouvrir et apprécier à sa juste valeur, ne serait-ce que pour se rendre compte que pour peu qu’on aille fouiller dans les recoins cachés, la production cinématographique américaine du début des années 50 s’avère moins stéréotypée que ce qu’il y paraît au premier abord, et peut révéler des propositions originales et inattendues, même si elles restaient cantonnées à des budgets de production très modestes.

BONUS. Vous conviendrez qu’il aurait été dommage de passer tant de semaines à nous intéresser aux Indiens sans avoir fumé au moins une fois le calumet de la paix… Ce sera donc chose faite ! Pour rappel, c’est aux Indiens d’Amérique du Nord que nous devons le tabagisme : ce n’est certes pas la meilleure chose qu’ils avaient à nous transmettre, mais étant donné toutes les maladies que nous leur avons apportées depuis l’Europe, il faut peut-être y voir un juste retour de bâton. Bon, il n’est pas question ici de la p’tite clope avec le café, mais de pipe cérémonielle, à l’usage très codifié ; et pour parler calumet avec des connaisseurs, il nous faut quitter les Navajos pour aller voir les Sioux, beaucoup plus qualifiés sur le sujet : en l’occurrence ce sont des Sioux Lakotas. Et donc, grâce à ce charmant petit documentaire produit en 1955 par l’université de l’Oklahoma, vous apprendrez un certain nombre de choses non seulement sur les objets archéologiques que sont certaines de ces pipes de cérémonie, mais également sur la mythologie des Lakotas. De très belles couleurs, un format court de 15 minutes, un commentaire au charme désuet, voilà le genre de caractéristiques que l’on apprécie – ou pas – dans ce type de production éducative à l’ancienne mode. Outre le fait d’admirer quelques jolies pièces issues des collections de l’université, vous y apprendrez que les fameuses pipes étaient faites dans une roche sédimentaire argileuse rare appelée pipestone ou bien catlinite, du nom (ça c’est moi qui le rajoute) du célèbre peintre George Catlin que je vous avais présenté dans un bonus précédent. Et après, hop, travaux pratiques : dans la seconde partie du documentaire, le rituel de danse et de chants sacrés accompagnant l’usage du calumet est joué en studio par un comédien dûment revêtu d’un accoutrement traditionnel sioux. Bien sûr, il va y avoir quelques esprits woke et chagrins qui vont nous casser les pieds sur le mode gnagnagna, c’est pas un vrai Indien c’est un Blanc déguisé gnagnagna, c’est pas bien c’est pas respectueux gnagnagna… Et alors ? Ils sont respectueux, eux ? Respectueux des phrases toutes faites, oui, sûrement, mais de la culture réfléchie, ça c’est autre chose. Parce que le vilain Blanc soi-disant pas respectueux, eh bien je l’ai identifié : il s’agit de Reginald Laubin, qui n’avait pas la moindre ascendance indienne mais qui après avoir assisté à l’âge de 11 ans à un spectacle de danses indigènes, fut tellement fasciné par ce qu’il avait vu qu’il poursuivit dès lors et sans relâche le rêve fou de devenir danseur indien. Le plus incroyable est qu’il le devint réellement : adoptés en 1934 par le chef lakota One Bull (neveu de Sitting Bull, si si… la famille Bull, quoi !), Reginald Laubin et sa femme Gladys acquirent ainsi au fil des ans le statut d’artistes reconnus ; lui dansait pendant qu’elle l’accompagnait sur des instruments traditionnels et au début des années 50, la réputation de ce couple hors norme était devenue internationale. Les Indiens appréciaient généralement leur travail et le respectaient ; John Martin, qui fut le premier grand critique de danse américain, écrivit que « en théorie, il y a peu à dire pour défendre les danseurs qui exécutent les danses soi-disant authentiques d’autres ethnies. Il serait difficile de comprendre pourquoi les Laubin ne sont pas soumis au même jugement, mais c’est certainement le cas ». Comme on le conçoit aisément, les Laubin – qui étaient aussi conférenciers – furent des contempteurs acharnés de la politique d’acculturation des Indiens, au point que certains progressistes leur reprochèrent de vouloir interdire aux indigènes l’accès aux aspects positifs de la modernité. Le couple donna sa dernière représentation en 1988, et pour ma part, je ne vois aucun problème moral à ce que ce soit Reginald Laubin qui tienne le rôle du danseur au calumet dans le documentaire que je vous propose, plutôt qu’un Sioux plus ou moins déculturé à qui on aurait demandé de faire au mieux pour tenter d’imiter ce qu’il n’avait pas pratiqué depuis trop longtemps.

CEREMONIAL PIPES (1955)



Documentaire (16 min)

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La copie de Navajo que j’ai dénichée et que je vous propose est fort belle et fait honneur au travail photographique de Virgil Miller, ainsi qu’à l’ensemble des qualités de ce petit film qu’on gagnerait à découvrir plus largement. Pour le documentaire en bonus, il s’agit d’une copie de résolution un peu plus faible mais dont la qualité d’ensemble est tout à fait correcte. Ce qui est bien avec les voix-off, c’est qu’elles sont claires et distinctes, ce qui m’a permis d’effectuer pour ces deux films une traduction à l’oreille de la bande-son, afin de vous offrir un sous-titrage en français que j’ai par ailleurs essayé de soigner dans ses moindres aspects : timing, découpage, vitesse… comme d’hab, quoi ! C’était donc la fin de ce cycle pro-Indien, mais pas tout à fait non plus puisque l’envoi de mercredi prochain se situera en marge de ce cycle, et fera office d’ouverture vers de plus larges perspectives. Car les émigrants venus d’Europe ayant eu le souci de ne pas faire les choses à moitié, il ne se sont pas contentés de massacrer les premiers habitants du Nouveau Monde, mais ils ont aussi pris soin de saccager méthodiquement la belle nature sauvage qui s’y trouvait : c’est donc ce que nous verrons la semaine prochaine. D’ici là, bons visionnages !


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