(VOSTFR)
Réalisation : H.P. Carver
Casting : Chief Yellow Robe, Chief Buffalo Child Long Lance, Chief Akawanush
Durée : 81 min
Année : 1930
Pays : USA
Genre : Drame
MKV TVRIP 720p 1.33 Go VOSTFR
https://1fichier.com/?olvslxiyw5bc44j4ffbs
Iconographie (non exhaustive) de George Catlin
https://1fichier.com/?r91l5s21hymfiq58zydd
La sortie et le succès en 1922 de Nanook of the North de Robert Flaherty allait créer dans le monde du cinéma une double dynamique ; tout d’abord en montrant l’intérêt du public pour les sujets ethnographiques, lesquels étaient susceptibles d’apporter le dépaysement habituellement recherché dans les salles obscures, et d’autre part en créant une forme cinématographique nouvelle qui allait bientôt déboucher sur le documentaire, dont la théorisation allait se faire durant toutes les années 20 avec les recherches conjointes de réalisateurs américains (Flaherty), anglais (Grierson) ou russes (Vertov). Or avec Nanook et les films qui suivirent, nous sommes en présence d’une forme encore intermédiaire où la part de fiction qu’exigeait l’exploitation commerciale le dispute encore à la démarche strictement documentaire : nous parlerions aujourd’hui de « docu-fiction ». D’autres cinéastes au tempérament un peu aventureux vont donc se lancer dans ce nouveau créneau, avec notamment pour la MGM le réalisateur W. S. Van Dyke dont nous avons parlé la semaine dernière, et pour la Paramount le célèbre duo Schoedsack & Cooper qui entame sa carrière pour l’écran en 1925 avec Grass – dont la forme est davantage celle d’un « vrai » documentaire – puis en 1927 avec Chang, tourné pour sa part dans la jungle thaïlandaise dans un esprit proche de Nanook. Au milieu des années 20, William Douglas Burden, lui, ne s’intéresse pas encore au cinéma : c’est un naturaliste et explorateur, à qui l’on doit notamment la découverte (par les Occidentaux) en 1926 du célèbre varan de Komodo. Burden est alors un membre éminent du Musée américain d’histoire naturelle à New York, qui l’envoie à la suite de cela en expédition dans les zones subarctiques du Canada. Fils d’une riche famille new-yorkaise, Burden connaissait déjà ce pays dans lequel il s’était rendu durant son enfance ; se prenant d’affection pour les Indiens Ojibwés qui peuplent la région au nord des Grands Lacs, le scientifique s’inquiète alors de la disparition définitive de la culture de ce peuple en train de se fondre avec la modernité occidentale. Or au même moment – nous sommes là en mai 1927 – Burden découvre au cinéma Chang de Schoedsack et Cooper ; c’est alors que lui vient l’idée qui va aboutir au film que je vous présente aujourd’hui : il s’agirait, dans un esprit proche de Nanook, de tourner in situ une reconstitution de la vie traditionnelle des Ojibwés avant la venue de l’homme blanc, et dont les interprètes seraient les Indiens eux-mêmes. La longueur du tournage varie selon les sources, mais il semble se situer aux alentours de deux ans ; le résultat sera The silent enemy, un film fascinant et singulier sorti par la Paramount au milieu de l’année 1930.
Les repérages pour le film commencèrent dès l’été 1927, un an avant les débuts effectifs du tournage ; Burden obtint alors un premier financement de la part du Musée d’histoire naturelle pour qui il était en mission. Son rôle véritable dans l’élaboration du film est assez difficile à cerner : le naturaliste semble avoir été un initiateur et un superviseur, plutôt que quelqu’un qui ait mis réellement la main à la pâte. Une fois le projet décidé, sa recherche devenait triple : celle d’un financier, celle d’un réalisateur et celle d’interprètes autochtones. En ce qui concerne le premier, Burden contacta un de ses amis de Harvard, William C. Chanler, un avocat new-yorkais passionné de chasse et de nature – il avait par exemple l’habitude de n’utiliser que des arcs et des flèches lors de ses chasses au gros gibier. Chanler s’occupa donc de réunir des fonds, lesquels provenaient – outre le Musée et les fortunes personnelles de Burden et Chanler – des archives gouvernementales américaines et canadiennes, du département forestier de l’Ontario ainsi que de la Paramount ; car puisque Chang avait donné à Burden l’idée pour son film, c’est tout naturellement que celui-ci s’adressa à Jesse L. Lasky pour chercher un partenariat dans l’industrie cinématographique. Lasky se montra très intéressé par le projet, et proposa à Burden d’assurer la promotion et la distribution du film, lequel put être réalisé pour un budget assez confortable de 200 000 $. En ce qui concerne la mise en scène, le naturaliste contacta deux obscurs techniciens canadiens ayant travaillé sur Chang, les Carver père et fils : le premier pour officier comme réalisateur, le second comme coscénariste aux côtés de Burden lui-même. Tout comme pour la distribution, on voit que ce ne sont pas des personnalités connues du milieu cinématographique qui ont été sollicitées pour ce projet, à l’exception toutefois de Marcel Le Picard, un chef-opérateur français qui travaillait aux Etats-Unis ; professionnel aguerri qui avait débuté dès les années 1910, Le Picard semble avoir eu un rôle significatif dans la réalisation effective de The silent enemy. Parmi les autres techniciens recrutés par Burden, on notera la présence singulière d’Ilya Tolstoï, un des fils du grand écrivain russe ; installé alors aux Etats-Unis, il fut sollicité en tant que conseiller sur la toundra : le scénario fait en effet se déplacer l’action dans des régions plus septentrionales du Canada. Les lieux de tournage exacts du film varient selon les sources, mais se situent en tout cas dans les zones forestières aux limites entre l’Ontario et le Québec ; la région du lac Temagami semble la plus probable, mais je n’ai en revanche pas réussi à déterminer avec certitude si les scènes arctiques ont été tournées beaucoup plus au nord. A sa sortie, The silent enemy reçut un accueil critique très favorable ; mais d’un point de vue commercial, ce fut un échec qui stoppa net les ambitions de Burden, Chanler et Carver en matière de cinéma. Pourtant, dans un premier temps, il semble que le succès public du film se soit montré davantage mitigé que catastrophique ; cet échec paraît en fait surtout dû à une erreur tactique de la part de la Paramount, dont la promotion prit au bout de quelques mois d’exploitation une tournure qui n’insistait que sur les prétendues vertus éducatives à l’œuvre, au détriment de ses qualités pourtant bien réelles de simple divertissement telles qu’on l’entend habituellement pour un film d’aventures. Ainsi dès 1931, The silent enemy commença à quitter les salles de cinéma pour n’être plus projeté que dans les écoles ou les églises, tant et si bien qu’au bout de quelques années, le film ne circulait plus que dans une version ramenée à trois bobines (au lieu de neuf initialement) à l’usage exclusif des établissements scolaires et des bibliothèques, après qu’on avait supprimé la part la plus scénarisée de l’œuvre, notamment tout ce qui avait trait au triangle amoureux. Et c’est finalement grâce aux efforts de Kevin Bronlow, le « sauveur » du cinéma muet, qu’en 1972 fut trouvée puis restaurée une copie originale, complète et teintée.
Comme on peut s’en douter, les conditions de tournage de The silent enemy – uniquement en extérieur, avec une équipe qui logeait dans de simples tipis par des températures hivernales – furent particulièrement difficiles, ce qui explique la période de trois ans qui s’étend entre les tout premiers repérages et la sortie dans les salles de ce film entrepris à l’époque du muet, et tourné comme tel. Or c’est précisément durant ce long délai que le septième art allait parallèlement connaître cette révolution technique majeure que fut l’arrivée du cinéma parlant ; ainsi au mois de mai 1930, lorsque le public découvre The silent enemy, la majorité des salles américaines sont désormais équipées du nouveau système de projection et ne proposent plus que des films parlants, à part peut-être dans quelques petites villes restées à la traîne. Bien que sans dialogue et intertitré, le film de Burden et Carver est néanmoins sonore ; or la raison pour laquelle il n’est pas parlant n’est pas seulement liée à un déphasage avec l’évolution technique : réalisé avec un souci d’authenticité maximale, il n’aurait été en effet guère judicieux que The silent enemy donne à entendre un dialecte ojibwé que nul n’aurait compris (le sous-titrage n’existait pas encore), en encore moins qu’il montre au public des Indiens précolombiens en train de parler anglais. Le problème ne s’était bien sûr pas posé pour Nanook ; on le retrouvera plus tard en 1933 pour Eskimo de Van Dyke, un film pour lequel le choix sera fait de revenir – au moins partiellement – à la technique désormais obsolète de l’intertitre. Pour The silent enemy, la question se posait donc encore moins ; et pourtant, d’un point de vue strictement technique, la sortie en 1930 d’un film non-parlant relevait de l’incongruité. L’ultime réalisation sans dialogue audible, The kiss, était en effet sortie en novembre 1929 du fait que Greta Garbo ne parlait pas assez bien anglais ; et encore cela avait-il été fait avec de sérieux doutes de la part de la MGM, l’éviction du muet par le parlant ayant eu un caractère immédiat et total. Or curieusement, si l’on peut penser a priori que cet archaïsme contribua au relatif échec du film de Burden et Carver, il n’en est rien car tout le monde savait que Chaplin était en train d’achever le tournage de City lights, un film que l’on attendait avec impatience ; dès lors, l’hypothèse que le cinéma muet puisse malgré tout jouer de petites prolongations restait encore envisageable. Ainsi, d’une certaine manière, il est possible que The silent enemy ait bénéficié indirectement de l’aura de Chaplin, qui lui aussi faisait face à un tournage long et difficile entamé deux ans plus tôt ; par ailleurs, deux autres grands noms du cinéma avaient annoncé leur intention de réaliser un film muet, Murnau et Flaherty venant tout juste d’entamer le tournage de Tabu au mois de janvier 1930. Si l’on exclue donc le cas un peu particulier de Chaplin, on peut dire que c’est le cinéma ethnographique qui permit au mode d’expression muet de montrer encore un peu de sa pertinence même après l’explosion du parlant. Toutefois, peut-être dans le but de ne pas apparaître trop rétrograde, le film de Carver et Burden contient un prologue parlant, au cours duquel Chauncey Yellow Robe – qui interprète le chef de la tribu – présente l’œuvre au spectateur : s’exprimant dans un anglais au fort accent d’Indien Lakota, le vieil homme insiste notamment sur l’authenticité supposée de la reconstitution que donne à voir The silent enemy, et il termine sur l’explication du titre. Pour le reste, comme dit plus haut, l’œuvre était sonore, et outre un accompagnement musical, elle donnait à entendre des bruitages ainsi que des chants en langue ojibwée ; cette piste son n’a cependant pas été restaurée, pour une raison que j’ignore, et elle est remplacée dans la copie qui circule actuellement par un accompagnement musical composé suite à la redécouverte du film.
Le but de William D. Burden étant de garder le témoignage, à l’aide d’une reconstitution plausible, d’un mode de vie en train de disparaître à jamais, le souci d’authenticité primait sur toute autre considération – plus encore, en tout cas, que pour les œuvres que je vous ai présentées jusqu’ici dans ce cycle pro-Indien. Comme pour Nanook, l’idée de Burden était de faire rejouer à des indigènes leurs aventures d’autrefois, d’une manière sans doute plus assumée que chez Flaherty qui tentait de faire croire aux spectateurs de 1922 que les Inuits chassaient encore au harpon et vivaient dans des igloos. Mais dans les deux cas, il s’agissait de faire développer aux autochtones leur propre image auprès du public occidental, ce qui supposait a minima qu’ils constituent l’intégralité de la distribution du film ; or c’est là que les choses se compliquèrent pour The silent enemy : après avoir parcouru en canoë la région autour du lac Abitibi pendant six semaines à la recherche d’Ojibwés, Burden dut se résoudre à ce que les 150 à 200 Indiens mis à contribution pour le tournage du film ne soient pas tous de cette ethnie, loin s’en faut. Il prospecta alors diverses autres réserves en vue de constituer une figuration qui, outre quelques authentiques descendants des Ojibwés en question, comprenait des Tamiskamings, des Ottawas, des Sioux et des Abitys – d’ailleurs souvent plus intéressés par leur rémunération que par les ambitions culturelles du projet. Quant aux cinq rôles principaux, aucun de ceux qui les tenaient n’était un Ojibwé, à part le jeune Cheeka et peut-être l’interprète du sorcier ; aucun ne faisait en tout cas partie de ces Indiens habitués des plateaux de cinéma et qu’on recrutait habituellement pour les westerns. Trois d’entre eux étaient cependant des personnalités connues par ailleurs, et que Burden recruta à New York, bien loin des réserves ; à commencer par Molly Spotted Elk, une Penobscot qui avait entamé une carrière de danseuse et d’écrivaine sur la côte Est. Chauncey Yellow Robe, qui présente le film dans la séquence parlante, était un Sioux Lakota originaire du Montana ; devenu un conférencier très apprécié, il avait eu le type de parcours que j’avais mentionné à propos de Redskin, celui d’un Indien enlevé tôt à sa famille pour être américanisé de force à l’école indienne de Carlisle. Personnage remarquable, très impliqué en politique (il fut question qu’il ait un siège au Congrès), cet infatigable militant de la cause indienne s’opposa toujours à l’image du vanishing Indian : « Le nom de l’Amérindien ne sera pas oublié tant que couleront les rivières et que les collines et les montagnes resteront debout, et bien que nous ayons progressé, nous n’avons pas disparu », disait-il en 1914 ; c’est d’ailleurs assez curieux, car non seulement le film de Burden relève au contraire et à bien des égards de ce courant artistique qu’était le vanishing Indian, mais le petit discours d’introduction du Sioux semble également aller dans ce sens. Molly Spotted Elk croisa Chauncey Yellow Robe dans les couloirs du Musée d’histoire naturelle et lui fit connaître Burden, lequel lui parla du film qu’il souhaitait tourner. Dans un premier temps, le chef lakota ne donna pas suite à cette proposition, car il se méfiait beaucoup du monde du cinéma dont il désapprouvait l’image qu’il donnait de son peuple ; c’est sa fille Rosebud qui le convainquit finalement du caractère très particulier du projet de Burden. Chauncey Yellow Robe changea alors complètement d’a priori, et semble même par la suite s’être beaucoup impliqué dans ce film pour lequel il servit sans doute de conseiller culturel ; il alla jusqu’à s’imposer un long jeûne malgré son âge avancé, afin de mieux simuler la famine. Triste ironie du sort, le vieux chef Sioux mourut à peine quelques semaines avant la sortie du film sur les écrans, d’une pneumonie qu’il avait sans doute contractée durant le tournage. Quant au rôle principal de The silent enemy, son interprète est l’image même des inévitables entorses faite à l’authenticité de la reconstitution : Chief Buffalo Child Long Lance est un cas typique de ces indianités factices qui furent plus tard démasquées ; dans son cas, il s’agit d’un Noir métis qui se fit passer pour un Cherokee, sans doute parce que pour une personne au teint hâlé, les opportunités en société étaient alors meilleures pour un Indien que pour un Afro-américain : triste réalité d’une hiérarchisation des races toujours très prégnante dans la société américaine de la première moitié du XXe siècle. Héros de la première guerre mondiale, Long acquit ensuite une certaine célébrité en tant que journaliste impliqué dans la cause indienne ; c’est sans doute sa prestance assez impressionnante qui intéressa Burden pour lui faire tenir le rôle du chasseur dans The silent enemy. Toujours est-il que c’est la participation de Long à ce film qui fut à l’origine des révélations sur son imposture : il semble que Chauncey Yellow Robe se soit méfié de lui et fut le premier à avoir des doutes ; une enquête montra par la suite que sa prétendue indianité n’était qu’une supercherie, et Long perdit alors son crédit dans la bonne société. Mais au fond, cela a-t-il réellement de l’importance ? Car comme on l’a vu, personne ou presque n’est ojibwé dans ce film ; or non seulement la performance de Long y est très convaincante, mais l’engagement qu’il eût tout au long des années 20 en faveur des Indiens et l’intérêt qu’il montra pour leur culture furent certainement tout à fait sincères.
Bien entendu, le souci d’authenticité concerna également tous les accessoires montrés dans The silent enemy : vêtements, ornements, instruments de chasse, tipis et canoés furent tous soit confectionnés sur place par les figurants, soit apportés par eux depuis leur réserve, soit prêtés par le Musée d’histoire naturelle. La présence de ces objets, et plus encore la démonstration de leur utilisation, confèrent au film une grande partie de son aspect documentaire : la scène de la chasse à la perdrix est par exemple très révélatrice de cette optique voulue par Burden. Pour élaborer son scénario, le cinéaste dit s’être appuyé sur les Relations des jésuites publiées au XVIIe siècle, une des principales sources anthropologiques sur les autochtones qui peuplaient alors la Nouvelle-France ; Burden affirme que « pas un seul épisode n’a été inventé par nous, à l’exception de l’ours sur la falaise ». L’histoire présente néanmoins quelques curieuses réminiscences d’œuvres cinématographiques antérieures située dans la même veine ethnographique : Nanook of the North bien entendu, où la survie dans un environnement difficile était un thème central de l’œuvre ; quant à la rivalité amoureuse opposant un sorcier retors à un futur chef de tribu, elle constituait déjà en 1914 la trame de In the land of the head hunters, un film dont je vous reparlerai très bientôt. Il est bien évident que, malgré tout le soin appréciable porté à son authenticité, la valeur scientifique de The silent enemy doit cependant être envisagée avec beaucoup de circonspection. Ainsi nous avons vu au paragraphe précédent que, même si le film centre son intérêt sur la nation ojibwée, sa distribution était faite d’un assemblage hétéroclite qui tend davantage à créer une sorte d’Amérindien générique que de nous mettre au fait des particularismes d’un groupe donné ; des spécialistes ont d’ailleurs relevé un certain nombre d’inexactitudes, comme par exemple la scène d’immolation du chasseur malchanceux située à l’acmé du récit : une telle pratique ne faisait pas partie des coutumes des Ojibwés. Petite parenthèse en passant : une autrice a fort justement souligné le côté très christique de cette scène d’auto-martyr, qu’elle met pour sa part en relation avec le thème du vanishing Indian. Dans cette interprétation, le guerrier Indien mourrait symboliquement pour les péchés de l’homme blanc qui le condamne à disparaître ; pour ma part, s’il est avéré que cet épisode est effectivement présent dans les Relations des jésuites (je n’ai pas vérifié), il serait davantage à rapprocher de l’obsession qu’avaient la Compagnie de Jésus pour le martyr chrétien. Pour en revenir à la question de l’authenticité dans le film, je me suis demandé de mon côté s’il était plausible que des Indiens censés peupler des régions situées bien au sud de la baie d’Hudson puisse se rendre jusque dans la toundra arctique pour y guetter la migration des rennes ; n’ayant pas la moindre connaissance sur le sujet, je ne saurais y répondre… Bref, même s’il en adopte certaines modalités de production, il est de toute façon impropre de qualifier The silent enemy de film ethnographique, faux ou vrai : il n’est de toute manière pas conçu comme tel. Car c’est là la différence majeure qui distingue le film de Burden de celui de Flaherty, dont l’intention initiale était documentaire : Nanook était censé nous montrer des Inuits tels qu’il en existait en 1922, même s’il travestissait la réalité comme je l’ai déjà mentionné plus haut ; dans le même ordre d’idée, le film de Flaherty contenait une scène d’interaction avec l’homme blanc et la modernité, au cours de laquelle l’indigène des grands froids découvrait le gramophone. The silent enemy, tout au contraire, se veut une reconstitution plausible de l’existence des Ojibwés avant leur contact avec l’homme blanc ; le point commun des deux œuvres se trouve dès lors dans leurs tendances respectives à vouloir chacune empiéter sur les objectifs de l’autre : Nanook en faisant rejouer à ses protagonistes des pratiques d’ores et déjà révolues (en 1922, les Inuits chassaient au fusil), et The silent enemy en proposant « un récit visuel de l’Amérique passée » (dixit Burden) alors qu’il aurait été plus honnête de parler d’une reconstitution spéculative. La grande réussite du film de Carver et Burden ne réside donc pas dans sa prétention ethnographique, mais paradoxalement dans ce qui l’oppose à toute raideur scientifique : plutôt que d’être un documentaire douteux à destination des musées, The silent enemy s’avère être un passionnant film d’aventures, plein de suspense et de dépaysement, dont les qualités sont bel et bien celles du cinéma de divertissement dans ce qu’il peut avoir de plus noble. Et la fascination que ce film exerce tient au renversement qu’il opère par rapport à l’imaginaire convenu des fictions populaires ; car si les Indiens que The silent enemy fait exister sur l’écran ont toujours quelque chose du « noble sauvage » digne dans l’adversité, ils se situent toutefois à l’opposé de ceux des habituels récits tapageurs d’indigènes en peinture de guerre et engagés dans un combat sans merci contre l’envahisseur blanc. En nous montrant cette fois-ci les premiers habitants du continent américain en simple lutte pour leur survie dans un environnement difficile et sans aucune autre interaction extérieure que celle les opposant à des animaux sauvages, cette immersion que propose The silent enemy nous rend tout à la fois proches et sympathiques cette poignée d’Indiens émouvants dont nous partageons les peines, les joies et les doutes durant 80 minutes. La magie du cinéma nous les rend de ce fait profondément humains, et même leurs danses les plus sauvages dont nous pouvons percevoir plus que dans aucun autre film ce qui les déclenche et les motive ne nous les éloigne pas de cette compassion que nous éprouvons envers ceux qui luttent de toutes leurs forces pour sauver les êtres qui leur sont chers.
Un mot maintenant sur la nature, élément essentiel de The silent enemy tant dans son scénario que ses images, et dont le traitement me semble diverger ici – et pour une fois – du romantisme élégiaque tel qu’il avait été instauré au XIXe siècle par James Fenimore Cooper ou Thomas Cole. Rarement on aura senti dans un film toute l’intimité qu’un groupe humain peut entretenir avec cette nature, sans qu’elle soit pour autant célébrée d’une manière particulière ; peut-être parce qu’elle est déjà tout, qu’ici le wilderness est l’univers en soi. L’image du paradis nourricier est battue en brèche avant même que le film ne démarre : cet ennemi silencieux dont nous parle le titre, c’est la famine ; cette nature n’est pas non plus intrinsèquement hostile, puisque c’est aussi elle qui fournira les solutions à ce problème vital. Or puisqu’elle est totale, illimitée et surpuissante, la nature échappe cette fois-ci à toute interprétation morale ou esthétique. La forte présence des animaux sauvages – pour rappel, Burden était un naturaliste reconnu – est un des éléments marquants The silent enemy, et elle répond à un double objectif : elle permet sur la forme d’accentuer la tonalité documentaire que cherche à acquérir le film ; sur le fond, elle nous fait ressentir intimement la précarité de la condition des hommes au milieu d’une nature qu’ils ne dominent pas encore. Jamais une œuvre n’avait ainsi replacé l’espèce humaine au rang de simple prédateur parmi d’autres, et avec lesquels il se retrouve entraîné dans une âpre compétition : les Indiens n’affrontent pas ici pour leur survie d’autres Indiens ou bien des colons blancs, mais nous les voyons disputer leur maigre gibier à des ours, des pumas ou des carcajous, tous présentés comme d’impitoyables concurrents contre qui les hommes tiraillés par la faim luttent avec l’énergie du désespoir. Pour parvenir à montrer la dure loi de la nature avec acuité, Burden et son équipe n’ont pas lésiné sur les moyens, et pas seulement au sens strictement matériel : ils se sont permis ce que l’on ne se permettrait plus, et même ce que l’on n’aurait jamais dû se permettre. Il ne s’agit pas simplement du simple fait que, parmi les nombreux animaux capturés, déplacés, puis entretenus pour les besoins du film, un certain nombre aient été visiblement abattus à coup de flèches ; mais le violent combat auquel on assiste entre un ours et un puma contient des prérequis beaucoup plus dérangeants. Car dans le but d’obtenir ces images spectaculaires, les méthodes employées par l’équipe du film furent ni plus ni moins celles dont les Romains usaient dans l’Antiquité pour préparer les venationes de leurs amphithéâtres : on affama les deux bêtes durant plusieurs jours, puis on les lâcha dans le même enclos autour d’un cerf mort… Pour rappel, si nous autres cinéphiles portons aux nues l’esprit pré-code d’avant 1934, il est utile de rappeler – et parce que rien n’est jamais simple – qu’une des clauses de censure qui allait s’imposer stipulait qu’on se souciât dorénavant un peu plus de la façon dont été traités les animaux sur les tournages ; car hormis Rin Tin Tin et quelques autres heureux élus, ils n’étaient guère jusqu’ici que des accessoires. Or si tous les aspects du code Hays furent bientôt appliqués strictement, il n’en alla pas de même pour celui-ci, et il fallut attendre que le public s’émeuve d’une cascade dans le Jesse James de 1939 pour que les pratiques changent réellement. Mais lorsque la censure disparaît à la fin des années 60, voilà qu’on recommence de plus belle : voir pour cela les exemples bien connus chez Coppola, Peckinpah et quelques autres. Puis l’ascenseur repart dans l’autre sens : de nos jours, le retour d’une censure apportée par un certain puritanisme progressiste a réimposé du même coup de meilleures pratiques en matière animalière sur les plateaux de tournage ; à titre personnel, je m’en réjouis… Allez, une note un peu moins triste pour finir : contrairement aux Ojibwés du scénario, l’équipe de The silent enemy rata le passage migratoire des rennes dans le nord du Canada, et dût s’arranger avec la société Lomen – laquelle avait fait durant toutes les années 20 la promotion de la viande de renne auprès des Américains – afin d’obtenir le prêt d’un troupeau conséquent pour les besoins du tournage ; artifice ou pas, les images qui en résultent à la fin du film sont tout à fait spectaculaires.
Par ce qui se dégage de ce film, la manière dont il a été conçu et ce qu’en disait son auteur, The silent enemy est clairement une œuvre qui se situe dans ce courant théorique et esthétique particulier qu’est le vanishing Indian, dont j’avais longuement parlé lors du premier envoi de ce cycle pro-Indien ; Burden déclarait ainsi que « il était tout à fait évident que les Indiens mouraient si rapidement des maladies de l’homme blanc que si l’histoire de leur lutte sans fin pour survivre contre la famine devait un jour être filmée, nous n’avions pas de temps à perdre. » Or si elle prend une forme plus explicite à partir de la fin du XIXe siècle, cette idée de l’urgence à témoigner pour la postérité d’une culture désormais évanescente avait déjà émergé dans les années 1830, avec la figure très connue George Catlin dont je vous propose une iconographie restreinte (il a peint de très nombreuses œuvres) en guise de bonus. Le parcours de ce peintre est passionnant, et il y aurait beaucoup à écrire à son sujet ; mais j’ai déjà un jour de retard, et je risque de me faire taper sur les doigts par Jany… Allez, un petit mot quand même : mû par le sentiment romantique de la disparition, Catlin se fixa pour mission de sauver par son art « les nobles races des hommes rouges aujourd’hui dispersés dans les forêts sans chemins et ces prairies sans fin, et qui fondent à l’approche de la civilisation ». De fait, il mena un inlassable travail de sauvegarde dont la valeur et l’ambition n’étaient pas seulement artistique (il n’était au fond qu’un médiocre portraitiste) mais réellement ethnographique : contrairement à ce qui se pratiquait avant – des « Indiens d’atelier » – Catlin se transforma en aventurier qui partit saisir in situ ces Indiens qui le fascinaient. Pour lui aussi, l’authenticité primait sur toute autre considération, et la palette réduite de ses toiles s’explique par les conditions réellement périlleuses des longues et lointaines expéditions qu’il entreprenait, le contraignant à n’emporter avec lui qu’un matériel très sommaire pour exécuter ses peintures. Sa quête de l’indigène « encore non corrompu par les vices du contact avec la civilisation » relevait de l’impossible, et son but semblait lui échapper à chaque fois qu’il croyait l’atteindre : « Tel un fantôme, il fuit devant nous tout au long du voyage ». Comme pour The silent enemy, il s’agissait donc pour Catlin d’approcher au plus près la vie d’un hypothétique Indien précolombien et d’établir « une galerie unique et impérissable à l’usage des temps futurs » ; toutefois la mise en regard du film de Burden avec l’œuvre immense de l’artiste voyageur a quelque chose de disproportionné, tant sa contribution à la connaissance ethnologique des Amérindiens est d’une valeur exceptionnelle en comparaison du modeste film de la Paramount. Les inimitiés que George Catlin suscita à son encontre suite aux vives critiques qu’il avait formulées à l’égard des politiques indiennes du gouvernement américain l’empêchèrent de pouvoir vivre décemment de son art, et il choisit donc en 1839 de partir en Europe avec sa Galerie indienne, où elle fut admirée par entre autres Delacroix, Nerval, Sand, Gautier ou encore Baudelaire ; elle suscita même un engouement pour l’Ouest américain de la part de certains peintres européens, et Charles Deas partit par exemple pour le Wisconsin dès 1840. Devoir passer si vite sur l’incontournable figure de Catlin me désole un peu, mais je crois que je me devais malgré tout de l’évoquer dans ce cycle pro-Indien et de vous proposer quelques dizaines de reproductions de ses peintures que j’ai pu glaner ici ou là sur la toile. Voilà qui est fait.
Une fois n’est pas coutume, le film de cette semaine n’est absolument pas un inédit, et je ne doute pas un seul instant que vous ne possédiez déjà dans un de vos disques durs le fichier que je vous propose : il s’agit d’un TVrip de la chaîne Arte, et je n’ai donc pas eu de travail de sous-titrage à effectuer cette fois-ci. The silent enemy est par ailleurs sorti en bluray aux Etats-Unis, mais à mon grand regret je n’ai pas réussi à en trouver un rip, que j’aurais volontiers utilisé ; ce fichier Arte est néanmoins de bonne qualité et permettra largement à ceux qui ne l’auraient jamais vu d’apprécier ce très beau film. Quant aux peintures de George Catlin, je crois savoir que quelques-unes ont été acquises par certains musées français et doivent certainement y être exposées ; je voulais les recenser et les localiser mais je n’en ai toujours pas eu le temps, alors allez faire quand même un petit tour voir si le musée de votre ville en possède une, sait-on jamais… Côté cinéma, suite du cycle la semaine prochaine, toujours au Canada.
Un partage de










