LE DERNIER DES MOHICANS (1936)

HD

(VOSTFR)


Réalisation : George B. Seitz

Casting : Randolph Scott, Binnie Barnes, Henry Wilcoxon

Durée : 91 min

Année : 1936

Pays : USA

Genre : Drame, Aventure, Western


En 1757 dans l’État de New York, alors que la guerre fait rage entre Français et Anglais pour l’appropriation des territoires indiens, un jeune officier anglais, Duncan Heyward, est chargé de conduire deux sœurs, Cora et Alice Munro jusqu’à leur père.


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Suite du post précédent. J’ai en effet prévu de consacrer pas moins de cinq mercredis au Dernier des Mohicans, histoire de mettre les petits plats dans les grands pour ce classique de la littérature américaine qui préfigure le western sans en faire pour autant partie : les Histoires de Bas-de-Cuir de James Fenimore Cooper, ainsi que toutes celles se déroulant soit dans ce qui se nommait encore la Nouvelle-Angleterre, soit les Etats-Unis jusque vers 1820-30, sont généralement qualifiées de « easterns » ou de « proto-westerns ». Les différences les plus notables entre ce genre d’aventures et le western proprement dit tiennent à la topographie (milieux forestiers denses de l’Est pour l’un, grandes plaines semi-désertiques de l’Ouest pour l’autre), à l’économie (pelleterie pour l’un, élevage et extraction minière pour l’autre), ainsi qu’aux archaïsmes ou bien modernités de nombreux aspects de l’existence : transports (à pied ou en canoé pour l’un, à cheval ou en train pour l’autre), armes (mousquets et cornes à poudre pour l’un, armes à répétition manuelle pour l’autre), vêtements (look Daniel Boone et tuniques rouges pour l’un, look cow-boy et tuniques bleues pour l’autre), etc. J’avais fait la semaine dernière une présentation générale du Dernier des Mohicans (le livre) et vous en avais proposé une adaptation cinématographique muette tournée en 1920 par Maurice Tourneur et Clarence Brown, dont on avait vu qu’elle se montrait particulièrement brillante et audacieuse, et se payait même le luxe d’améliorer le roman de Cooper. La généralisation du cinéma parlant à partir de 1929 a conduit par la suite les grandes compagnies à proposer de renouveler les adaptations du patrimoine littéraire mondial, en se mettant en phase avec cette innovation technologique majeure que constituait l’adjonction du son aux images. Pour Le dernier des Mohicans, cela commence dès 1932 lorsque Nat Levine, le roi du serial à la tête de Mascot Pictures (l’ancêtre de la Republic) en produisit une version cinématographique en 12 épisodes (230 minutes) avec Harry Carey dans le rôle d’Œil-de-Faucon. Je n’ai jamais vu ce serial, mais ceux qui en ont eu l’opportunité rapportent qu’il serait très fidèle au récit de Cooper, plutôt bien filmé mais desservi par un budget famélique. C’est à l’étape suivante que nous allons nous intéresser ici : en 1936, Edward Small décide de produire une nouvelle adaptation du célèbre roman, cette fois-ci sous forme d’un long-métrage avec Randolph Scott dans le rôle de l’éclaireur, et en prenant cette fois-ci pas mal de libertés avec le roman de 1826. Même si pour ma part, nous verrons pourquoi, j’ai beaucoup de réserves sur ce film que je trouve nettement inférieur à celui de 1920, il est généralement très apprécié des cinéphiles, et a suscité un regain d’intérêt au début des années 90 lorsque Michael Mann décida d’en tourner un remake au succès retentissant, mais qui malgré une indéniable virtuosité sur la forme n’est non seulement pas parvenu à racheter les défauts scénaristiques de son modèle, mais les a même aggravés.



Après des succès dans la production de comédies au temps du muet, Edward Small fonde en 1932 avec Harry Goertz la société Reliance Pictures dans les marges de la United Artists, qui va cofinancer les films de ce producteur indépendant et les distribuer. Avec des budgets très honorables quoiqu’encore en deçà de ceux permis par les très grosses compagnies, Small donne alors dans des styles variés ; or le succès en 1934 d’une adaptation du Comte de Monte Cristo semble l’avoir décidé à réinvestir bientôt dans le genre aventurier. Le voilà donc lancé au début de 1936 dans le projet d’une énième adaptation du Dernier des Mohicans, au même moment où il quitte United Artists et revend son studio à la RKO, pour qui il va officier désormais ; cela explique que The last of the Mohicans sera en partie tourné dans les studios RKO-Pathé, en accord avec United Artists, toujours distributeur du film qui sortira en septembre de la même année, et connaîtra immédiatement beaucoup de succès. Côté affiche, c’est le nom de Randolph Scott qui figure en grosses lettres dans le rôle de Natty Bumppo alias Œil-de-Faucon, personnage que la version de 1920 avait pris le parti de reléguer à l’arrière-plan et qui reprend ses droits comme protagoniste principal de l’histoire, même si Cooper n’hésitait pas à le laisser de côté dans certaines parties du roman. Si pour nous autres cinéphiles d’aujourd’hui l’association Scott-western paraît aller de soi, cela n’était pas encore tout à fait le cas au milieu des années 30. Certes, après avoir figuré dans toute une série d’adaptations de Zane Grey, l’acteur avait déjà commencé à se forger une certaine réputation dans les « oaters » ; cela n’avait cependant encore rien d’exclusif, et Scott ne dédaignait pas varier les plaisirs en apparaissant dans des productions relevant d’autres genres cinématographiques, même si cela tournait souvent autour de l’aventure. Il avait ainsi été particulièrement remarqué l’année précédente dans She, un film pour lequel la Paramount, son employeur d’alors, l’avait prêté pour l’occasion à la RKO. Et donc, en résumé, voici l’équation : succès encourageant pour Small avec The count of Monte Cristo, succès encourageant pour Scott avec She, et la solution devient alors évidente pour tous. La Paramount va donc prêter Scott à Small pour lui faire interpréter une nouvelle aventure tout feu tout flamme, et la réussite commerciale et critique de The last of the Mohicans va faire de ce film un tournant pour la carrière de notre Randy favori. Ce dernier donne pleinement satisfaction aux producteurs pour le premier rôle dans une production de type A, ce qui était une nouveauté pour lui : le voilà donc en route vers le véritable succès. Hormis Scott, l’autre nom que l’on retient à propos de ce film est généralement celui du scénariste Philip Dunne, encore peu connu à l’époque ; The last of the Mohicans fut pour lui aussi un tremplin vers la notoriété, et Dunne écrira dans la décennie suivante pour d’importants réalisateurs comme Ford, Mankiewicz, Tourneur ou d’autres encore, avant de finir sa brillante carrière comme producteur dans les années 50-60. Ses premières armes significatives en tant que scénariste se firent sous l’égide d’Edward Small, pour The count of Monte Cristo, dont j’ai évoqué le succès plus haut ; le producteur indépendant proposa donc à Dunne de travailler l’année suivante sur l’adaptation du roman de Cooper, et il semble que le résultat fut très apprécié : comme pour Randolph Scott, The last of the Mohicans représenta une étape importante dans la carrière du scénariste. Toutefois, en ce qui me concerne, c’est avec étonnement que j’ai lu ces informations, étant donné toutes les réserves que je formulerai plus bas quant aux tournures qu’a fait prendre Dunne au célèbre roman de Cooper… Par ailleurs, toujours au sujet du scénario de ce film, on est surpris de voir accolé au nom de Philip Dunne celui de John L. Balderston, dont le travail le plus connu s’est fait au service du fantastique : il fut un des principaux scénaristes des films de monstres de la Universal. Notons enfin que Dunne, dans ses mémoires, se montra rétrospectivement amer à l’encontre de Small au sujet de The last of the Mohicans, affirmant que son travail avec Balderston avait été dénaturé par des réécritures juste avant le tournage, notamment par Randolph Scott lui-même ; pour autant, Dunne mentionne essentiellement le fait que les dialogues qui auraient été rendus anachroniques, alors que c’est sur la teneur du récit que je trouve qu’il y a largement à redire.

Avant de voir cela en détail, il convient sans doute de dire un mot de George B. Seitz, alors sous contrat avec la MGM et choisi par Edward Small pour réaliser cette nouvelle version de The last of the Mohicans. Connu pour être particulièrement cultivé, Seitz avait débuté dans le cinéma comme scénariste chez Pathé, avant de passer à la mise en scène dès 1914. Il tourne alors de nombreux films à l’époque du muet, dont on retiendra surtout un brillant western d’après Zane Grey, The vanishing American, dont nous reparlerons très prochainement. Ce qui nous intéresse davantage ici, c’est le fait que Seitz avait déjà adapté Cooper en 1924 sous la forme d’un serial en 10 épisodes intitulé Leatherstocking ; ce film semble aujourd’hui perdu, mais l’intitulé des épisodes me fait conclure qu’il s’agissait essentiellement d’une adaptation du Tueur de daims. Hormis cela, rien ne ressort vraiment de la carrière de ce réalisateur éclectique qui, à défaut de montrer de la personnalité dans son œuvre, assurait généralement à ses films une bonne tenue technique. Et c’est d’ailleurs ce qui ressort de The last of the Mohicans, dont les péripéties s’enchaînent sans temps morts et sont mises en scène avec soin, et parfois même avec goût ; Seitz fut aidé en cela par des techniciens compétents engagés par Small, notamment l’opérateur Robert H. Planck, dont la belle photographie noir et blanc a su donner un vrai charme visuel à l’ensemble (on envisagea dans un premier temps de tourner le film en Technicolor, mais Small y renonça finalement pour des questions de coûts), ainsi que des réalisateurs de seconde équipe performants, l’un d’eux (Clem Beauchamp) ayant d’ailleurs reçu un prix pour son travail sur le film. Les extérieurs ont tous été tournés en Californie, notamment dans la vallée de Big Bear, à moins de 100 km de Los Angeles et des studios RKO-Pathé prêtés à Edward Small par son futur employeur. Le film remporta un vif succès, ce qui en fit comme on l’a vu un jalon important pour les carrières respectives de Small et de Scott. Concernant ce dernier, il campe un Nathaniel Bumppo à peu près crédible au niveau de l’âge, mais un peu moins sur la plastique tout de même trop lisse de l’acteur, avec sa coiffure ondulée toujours impeccable ; seuls la mâchoire carrée et le regard impassible évoquent de manière satisfaisante l’éclaireur tel que le décrit Cooper. Autour de lui ou face à lui, le reste du casting fait un travail honnête ; en particulier, Bruce Cabot campe un Magua plutôt satisfaisant, quoiqu’il n’ait pas plus l’air d’un Indien huron que mon voisin d’en bas, et que sa prestation reste en deçà de l’étonnante composition que livrera Wes Studi dans le remake de 1992. Voilà pour les atouts du film, et tout compte fait ils ne sont pas minces ; mais il reste les choix scénaristiques douteux de Dunne et Balderston, dont les innovations trahissent le plus souvent l’esprit du roman initial, et dont les bons côtés ne s’avèrent être que des reprises de l’excellente adaptation de 1920 que je vous ai présentée la semaine dernière. Or le plus agaçant dans cette histoire, c’est que ces prises de liberté et ces changements de cap donnent la nette impression de répondre à une exigence de consensus imposée aux scénaristes par une industrie du divertissement soucieuse de s’en tenir à des dénominateurs communs les plus petits possibles : 15 ans après le très beau film de Maurice Tourneur, on constate cette fois-ci que le cinéma a beaucoup perdu en audace et en liberté, et qu’il est désormais contraint dans ses ambitions artistiques par une normativité qui s’impose désormais à l’écriture des films. Et contrairement à tout ce que l’on aurait pu attendre, cette impression de conformisme étriqué sera plus prégnante encore dans le remake que tournera Michael Mann 56 ans plus tard.

Comme je l’écrivais la semaine dernière, Le dernier des Mohicans est avant tout un récit de guerre, et tout se passe entre militaires anglais et français, flanqués de leurs alliés indigènes ; les seuls civils de cette histoire, hormis les familles des militaires souvent présentes dans les garnisons (surprenant, mais sans doute historiquement authentique), ce sont les trois coureurs des bois : Œil-de-Faucon et ses deux amis mohicans, Chingachgook et son fils Uncas. Or une des principales innovations de Philip Dunne est d’avoir ajouté un autre type de protagoniste civil : des colons, pour lesquels l’éclaireur va prendre parti dans le conflit de loyauté qui les oppose aux militaires britanniques. En montrant la divergence d’intérêts entre les uns et les autres, Dunne introduit dans le récit une dimension nationaliste totalement absente du roman de Cooper, lequel ne contient aucune préfiguration de l’indépendance des Etats-Unis, censée pourtant intervenir moins de 20 ans après les événements historiques qui servent de toile de fond au Dernier des Mohicans. De plus, dans un souci de ménager la chèvre et le chou, le scénario du film prend le parti de ces colons en dénonçant une armée anglaise trop arc-boutée sur ses intérêts propres, puis réconcilie tout le monde en lui faisant finalement lâcher du lest. Mais pourquoi donc avoir introduit cet élément colonial (au sens civil, celui des « settlers ») dans le récit ? Sans doute en premier lieu pour flatter l’esprit cocardier du grand public américain, ce qui n’est tout de même pas artistiquement glorieux, et peut-être aussi pour rapprocher un peu plus le film du western traditionnel ; mais une autre explication serait que cet élément permet de donner corps à un autre changement majeur opéré par Dunne et Balderston, à savoir l’introduction d’un antagonisme entre le major Heyward et Natty Bumppo, pourtant absent du roman de Cooper où les deux personnages sont dans le respect mutuel et la complémentarité. D’où un déplacement de la question précédente : Pourquoi avoir imaginé un différend entre ces deux-là ? La réponse est simple : afin d’introduire un motif de rivalité amoureuse très classique, devenu alors un poncif des scénarios hollywoodiens, et qui permet au spectateur peu exigeant de se réjouir des frasques de deux coqs se disputant les faveurs de l’héroïne principale du film. Si l’on compare cela au triangle amoureux qui était mis en avant dans la version de 1920, d’une toute autre nature et avec des enjeux bien plus subtils, on ne peut que constater la vertigineuse perte d’audace scénaristique qui s’est opérée entre l’époque du cinéma muet et les années 30. Mais il convient cependant d’être juste avec Dunne : il ne s’agit pas d’un abandon mais d’une simple relégation ; le scénariste ayant perçu toute la puissance de l’idée au centre du film de Tourneur, il choisit de la conserver peu ou prou, mais en la situant en retrait d’un schéma plus consensuel de rivalité amoureuse entre Blancs. On retrouve donc le destin tragique de Cora et Uncas, dans une déclinaison moins sublime et magnifiée que chez Tourneur et Brown, mais qui conserve néanmoins quelques points forts ; ainsi l’idée des deux mains des amants qui s’unissent dans la mort, dont la force naïve n’aura pas échappé à quelques grands cinéastes qui la reprendront plus tard à leur propre compte : Raoul Walsh pour Colorado territory, King Vidor pour Duel in the sun. Notons cependant qu’un élément est révélateur de la perte d’audace de Dunne et Balderston par rapport au scénario de 1920 : il s’agit de l’inversion entre les personnages des deux sœurs Cora et Alice. Dans le roman de 1826 comme dans le film de 1920, c’est la première qui est détentrice d’une robustesse morale et qui exerce un rôle maternel et protecteur sur la seconde ; or inverser les deux rôles dans le 1936 était le moyen pour Philip Dunne de lisser quelque peu les aspérités en faisant de la femme de tempérament l’enjeu du triangle amoureux principal garanti 100 % caucasien, laissant à la blonde Alice un peu neuneu et falote le soin d’aller tomber amoureuse du Peau-Rouge… C’était l’inverse chez Tourneur, et l’on conçoit bien que cela avait une saveur autrement plus piquante.

En ce qui concerne l’éclaireur Œil-de-Faucon, en avoir fait un joli cœur qui finit dans le lit de la fille du colonel est une assurément trahison de Cooper, mais envers laquelle on peut malgré tout montrer une certaine mansuétude. Bien que très mâle dans ses fougueuses activités de coureur des bois, Nathaniel Bumppo est en effet chez l’écrivain une sorte créature bizarrement asexuée : nous avions vu cela pour le curieux dénouement du Tueur de daims, et les attentions désintéressées du héros de Cooper envers la gent féminine se retrouvent à peu près à l’identique dans Le dernier des Mohicans ; seul un des épisodes ultérieurs des Histoires de Bas-de-Cuir fera exception, et l’on y verra notre chaste héros finir par tomber amoureux. Un instant d’égarement, probablement… Il n’y a pas plus à s’en moquer – comme cela fut souvent fait, jusqu’à aller interroger la sexualité de l’écrivain – qu’à y trouver du génie : c’est un choix romanesque sans grande conséquence, et il n’y a donc pas lieu à l’inverse de s’offusquer du fait que Dunne s’en soit affranchi, même si on se doute bien que cela corresponde une fois de plus à une facilité consensuelle de scénario. Mais non, la vraie trahison de Cooper dans ce film ne se situe pas là, mais dans la dernière bobine : si les émouvantes funérailles d’Uncas sont bel et bien présentes dans le récit, elles ne viennent pourtant pas en clôture de l’intrigue ; celle-ci s’achève en effet sur… une scène de procès, en lien avec les innovations discutables du scénario que j’évoquais dans le paragraphe précédent. Or il me semble essentiel, pour toute la symbolique du roman – à commencer par ce qu’évoque son titre – que l’histoire s’achève nécessairement sur l’oraison funèbre prononcée par le digne Chingachgook : toute l’âme romantique du Dernier des Mohicans se situe dans ce point final ; y déroger n’est à mes yeux qu’une impardonnable trahison. Et là encore, il faut voir dans ce choix délétère fait par Edward Small un effet de cette normalisation des récits, dont les producteurs ne conçoivent plus qu’ils puissent s’achever autrement que par un happy end, avec perspective de mariage et de famille nombreuse. Et tant pis pour le pauvre Chingachgook, dont la poignante élégie doit céder la place au sourire béat de Randolph Scott, content de lui et de pouvoir aller tirer un coup. Mais il y a pire : après avoir tiré dans le dos de Cooper, Small et Dunne lui plantent un poignard en plein cœur en nous montrant un plan final dans lequel l’éclaireur s’engage dans l’armée, histoire d’apporter son concours pour nettoyer le terrain afin qu’ils puissent bientôt, avec sa jolie dulcinée, œuvrer comme bâtisseurs d’empire. Cette conclusion ahurissante est un contresens total fait sur l’ensemble des Histoires de Bas-de-Cuir, dans lesquelles Natty Bumppo est sans cesse présenté comme un franc-tireur qui n’a de cesse de fuir une civilisation dont il redoute les avancées territoriales, même s’il ne s’y oppose jamais ; il est avant tout un homme tiraillé entre la loyauté envers ses origines et sa vénération du « wilderness », ce qui le pousse à l’instar des Indiens à s’enfoncer vers l’ouest toujours plus profondément dans la forêt. Une fois de plus, c’est tout le romantisme inséparable de l’œuvre de Cooper qui est ainsi jeté aux orties par le scénario du film, avec une nonchalance qui m’a stupéfait et une servilité envers les normes du divertissement qui m’a horripilé. Face à ce constat amer, il faut sans doute se dire que le pragmatisme a nécessairement ses raisons que le cœur ignore : nul doute que Small, Dunne, Balderston et Seitz n’aient été des personnes de goût, qui m’auraient rétorqué à coup sûr que je ne sais pas ce que c’est que d’engager 200 000 dollars dans la production d’un film. C’est tout le problème du cinéma qui est là : en tant que spectateurs, nous voulons qu’il soit à la fois ambitieux sur le fond et dépensier sur la forme, alors que ces exigences étaient devenues incompatibles dès les années 20.

Terminons malgré tout sur quelques notes positives concernant cette version de 1936 de The last of the Mohicans, dont j’ai souligné en introduction le rythme soutenu et une certaine qualité de mise en scène. Comme pour la version de 1920, on sait gré au film de supprimer les épisodes ou les personnages qui plombent le roman de Cooper, et que j’avais évoqués plus en détail dans le post précédent. Non seulement le scénario ne commet pas la maladresse de les réintroduire, mais il n’hésite pas à supprimer totalement David Galmut de l’histoire, alors que Tourneur avait hésité à le faire ; non sans habileté, Dunne l’a transformé en un personnage de troisième plan – l’ecclésiastique du fort – tout en le débarrassant de sa touche burlesque qui le rendait hors de propos dans le livre. A l’opposé, on ne peut que regretter l’abandon dans cette version parlante de l’épisode se déroulant dans la cataracte de Glens Fall, qui donnait pourtant lieu dans le roman de James Fenimore Cooper à des chapitres particulièrement palpitants, et que le film de 1920 avait su mettre en images de manière convaincante. Quant à l’épisode central du massacre de Fort William Henry, il est à nouveau présent, bien que son évocation soit loin de posséder la force et la sauvagerie hallucinée qu’étaient parvenu à lui insuffler précédemment Clarence Brown et Maurice Tourneur. On notera malgré tout quelques secondes surprenantes durant lesquelles un des Hurons déchaînés brandit devant la caméra un scalp encore sanguinolent qu’il vient tout juste de découper sur une de ses victimes. Une telle représentation explicite de l’horreur était d’autant plus osée que le code Hays avait commencé à s’appliquer de manière très stricte depuis deux ans au moins, et les exceptions se faisaient rares ; je ne suis plus très sûr, mais je crois me souvenir que Northwest passage (1940) contient des images similaires. Toujours au sujet de cette affreuse tuerie qui s’est déroulée le 9 et 10 août 1757, le scénario de Dunne et Balderston prend une liberté par rapport à Cooper dont il est difficile de juger si elle est pertinente ou pas, car elle a trait à une controverse historique à propos de la responsabilité des militaires français dans ces événements sanglants, perpétrés par leurs alliés Hurons sur les soldats britanniques en reddition. Le roman de Cooper est en effet connu pour proférer à ce sujet des accusations injustes à l’encontre du marquis de Montcalm, que l’écrivain américain estime avoir volontairement tardé à intervenir afin de faire cesser ces terribles exactions ; sous une forme un peu dérivée, c’était d’ailleurs également le point de vue avancé par le film de 1920, qui se montrait là encore très fidèle à l’écrivain. Or sur ce point, le parti-pris du film de 1936 s’avère être tout autre, réhabilitant largement le général français qu’il montre débordé par la situation et très sincèrement affligé par le résultat de cette sinistre affaire. Cocorico ! Sauf que rien n’est jamais simple… Si l’historiographie, y compris américaine, s’est montrée par la suite très critique par rapport à ce que rapporte Cooper dans son roman, et a finalement eu tendance à dédouaner Montcalm, il semble que des recherches archéologiques récentes ont au contraire redonné du crédit aux horreurs décrites par l’écrivain. Après avoir lu quelques articles sur le sujet, j’en viens à deux conclusions. Premièrement, si Cooper semble malheureusement avoir raison au sujet de la sauvagerie des actes perpétrés dans l’enceinte du fort par certaines tribus indiennes (scalpages, mutilations, meurtres de personnes désarmées), il exagère largement le nombre de victimes de ces atrocités, et le terme de massacre est d’ailleurs récusé par bon nombre d’historiens. Il s’avère en effet que de nombreux britanniques furent tout simplement enlevés par les Indiens, gardés en captivité puis échangés par la suite ; l’immense majorité a finalement pu retrouver la liberté par la suite, et Cooper se garde de faire la moindre mention de cela. Deuxièmement, la responsabilité du marquis de Montcalm restera sans doute à jamais impossible à apprécier, car les tractations qu’a effectuées son commandement avec ses alliés indigènes (Hurons, Ottawas et autres tribus du Saint-Laurent) n’a pas donné lieu à des documents écrits ; en particulier, on ne sait pas exactement ce qui avait été promis aux Indiens en termes de pillages ou de trophées, et donc si ceux-ci se livrèrent à des atrocités après s’être sentis trahis. Un fait reste cependant troublant : quelques semaines auparavant, des problèmes similaires s’étaient produits au fort Carillon et à Sabbath Day Point, où les Français parurent déjà tiraillés entre leur volonté d’enrayer les exactions (supplice de la baguette, actes de cannibalisme) et celle de ne pas frustrer leurs alliés indigènes qui les commettaient. Le tout fut également compliqué à chaque fois par la présence délétère de trafiquants de rhum, qui ennivrèrent les Indiens ; c’est d’ailleurs cela qu’évoquait un intertitre du film de Maurice Tourneur et Clarence Brown.

Le bonus de cette semaine, ben c’est pas un bonus… mais une simple redirection vers une autre page de Warning Zone, sur laquelle vous trouverez la version sortie en 1992 ; j’ai vérifié, le lien de téléchargement est encore valide. Car si personne chez les cinéphiles n’ignore que Michael Mann a réalisé une version de The last of the Mohicans, beaucoup ignorent qu’il s’agit en vérité d’un remake du film de 1936, ce qui est parfaitement revendiqué de la part du réalisateur qui a expliqué à plusieurs reprises qu’il avait conçu son film comme un hommage à une de ses madeleines de Proust cinéphiliques de son enfance, davantage qu’une volonté de proposer une nouvelle adaptation du roman de Cooper ; et pour ceux qui auraient encore un doute là-dessus, Philip Dunne et tous les autres scénaristes du film de Seitz sont dûment crédités dans le générique d’ouverture. En ce qui me concerne, étant donné tous les doutes que j’ai exprimés plus haut au sujet du scénario de 1936, le projet de Michael Mann sent d’emblée le roussi. Alors autant que je jette tout de suite le pavé dans la mare : même si je lui reconnais certaines qualités, j’ai tout de même de très sérieuses réserves sur ce film pourtant encensé presque unanimement par la critique. Commençons par le positif : ce remake de 1992 possède d’indéniables qualités plastiques. La photographie est superbe, les décors naturels également, avec une forêt suffisamment dense et brumeuse pour évoquer de manière très crédible le type de paysage dans lequel est censé se dérouler l’histoire. Les scènes nocturnes lors du siège du fort William Henry sont elles aussi de toute beauté, de même qu’un soin particulier a été apporté à certaines reconstitutions (la maison du colon, les Indiens) dont on devine qu’elles sont le résultat de recherches iconographiques pointilleuses ; un exemple parmi d’autres : la scène dans laquelle on voit les Indiens occupés à un jeu de ballon semble inspirée par certaines peintures de George Catlin. Autre atout de poids : l’acteur Wes Studi joue un Magua sensationnel, aussi rusé et implacable que le décrit Cooper ; la stupéfiante composition que livre cet acteur d’origine cherokee surpasse largement toutes les précédentes (Wallace Beery, Bruce Cabot, etc). Quant à Michael Mann, même s’il reprend largement le scénario de Philip Dunne, quelques-unes des modifications qu’il y apporte me semblent aller dans le bon sens, notamment lorsqu’il supprime la scène finale de procès et d’enrôlement, ou bien lorsqu’au contraire il réintroduit l’épisode de Glens Fall, bien qu’il ait curieusement déplacé celui-ci dans la seconde partie du récit. Voilà pour Jean-qui-rit ; mais pour Jean-qui-pleure, c’est vraiment à chaudes larmes, car les autres écarts de scénario proposés par ce remake ne font qu’aggraver considérablement les errements initiaux de Dunne et Balderston : ce Last of the Mohicans version 1992 se livre en effet sans vergogne aux cloisonnements moraux et sociaux les plus obtus et les plus frileux qu’on puisse imaginer concernant la question du rapport entre les civilisations. On se voit ainsi revenu en quelque sorte quatre siècle en arrière en terme de morale étriquée, le roman de Cooper et plus encore l’adaptation réalisée Tourneur faisant preuve en comparaison d’une ouverture d’esprit sans commune mesure avec ce que donne à penser ce film pourtant daté d’il y a à peine plus de 30 ans. Et donc : fini toute allusion à un possible métissage entre Cora et Uncas ; non mais c’est vrai quoi, y en avait marre de toutes ces cochonneries interraciales ! Il n’y a donc plus qu’une seule histoire d’amour, filmée de plus avec tous les poncifs « torrides » du cinéma moderne, entre une des sœurs Munro et un Daniel Day-Lewis dont l’allure improbable se situe entre le coureur des bois et le chanteur de heavy metal. On comprend que dès lors, les pauvres Uncas et Chingachgook n’ont plus qu’à se résigner à des rôles de faire-valoir du fringant Européen. Tout comme dans cette version de The deerslayer de 1957 dont je fustigeais l’affligeante bêtise il y a deux semaines, nos deux Mohicans en sont réduits à jouer au mieux les gentils side-kicks du héros blanc, au pire à lui servir de serviteurs muets et effacés comme on le voit à l’œuvre dans les pires nanars paternalistes des années 40 ou 50. Et dire que nous sommes pourtant en 1992… Toutes ces décennies de progrès pour en arriver là ! Il est vrai que la mise en scène ne manque pas de panache tout au long du film, même si cela se fait à grand renfort de musique. En outre, cette virtuosité n’exclue pas non plus ici ou là le recours à quelques poncifs de mauvais goût comme l’usage superflu de ralentis, ou encore cet incroyable accès de nanardise durant la dernière scène d’action, lorsque l’on voit surgir un Daniel Day-Lewis qui terrasse les hordes ennemies avec un mousquet dans chaque main (!!), histoire sans doute de faire comme Schwarzie dans Commando… Allez, une dernière poilade pour la route : le fameux plan explicite à base de scalp que j’évoquais plus haut à propos du film de 1936 est repris dans cette version de 1992, mais il suscite cette fois-ci davantage l’hilarité que l’effroi. En effet, on voit la sinistre opération être réalisée à la volée avec une facilité si déconcertante que le Huron qui la commet ne prend même pas la peine de se baisser pour cela ; le morceau de viande se retrouve pesé et emballé en une demi-seconde, tant et si bien que le spectateur incrédule demande si cet Indien facétieux ne vient pas plutôt de décapsuler une bouteille en passant. Mais si, revoyez le film, vous verrez que je n’exagère rien… Bon, allez, j’arrête de me moquer ; faisons la paix, et disons qu’à part ces quelques incartades ahurissantes et les pudeurs réactionnaires du scénario, ce remake de Michael Mann se regarde malgré tout sans trop de difficultés.


https://stalkerjany.blogspot.com/2016/09/le-dernier-des-mohicans.html


Dans sa version de 1936, The last of the Mohicans vient de bénéficier d’une édition blu-ray, c’est donc une belle copie HD toute propre que je soumets à votre cinéphagie ; quant au sous-titrage, il a été réalisé par mes soins par traduction directe (ou plutôt adaptation, ce qui est préférable, au moins on a le temps de lire) des sous-titres anglais, avec redécoupage intégral et toutes les autres petites finitions qu’on devrait toujours prendre le temps de faire. Méfiez-vous des sous-titres qui circulaient jusqu’ici, et que les repackeurs indélicats ne manqueront pas de vous refourguer un jour ou l’autre : ils résultent d’une traduction indirecte d’après des sous-titres espagnols foireux. Quant au faux bonus, il s’agit d’une version multilangue du film de Michael Mann précédemment postée par un contributeur du blog sur une ancienne page dont le titre nous assure, accrochez-vous bien, qu’il s’agit du « director’s definitive cut » : putain, ouah, mortel ! En tout cas le fichier en question vous fera bénéficier d’une très belle qualité d’image, avec pour seul bémol que sa VO soit accompagnée de sous-titres professionnels pas terribles (oui, ça arrive, et il y a des raisons à cela), ce qui reste malgré tout mieux que la plupart des sous-titres amateurs et ne nuira tout de même pas à votre juste appréciation du film. Quant au post de mercredi prochain, figurez-vous qu’il sera consacré au Dernier des Mohicans… qui ne sera toujours pas le dernier, d’ailleurs.



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