(VOSTFR)
Réalisation : Arthur WellinCasting : Émile Mamelok, Herta Heden, Bela LugosiAnnée : 1920/1923Pays : AllemagneGenre : Western
Chingachgook, fils du chef de la tribu indienne Delaware et fidèle ami de Hawkeye le tueur de cerfs, est élevé par sa tribu après être devenu orphelin…
VERSION 43 minhttps://1fichier.com/?6qtb2crq2is4pqajes21
VERSION 59 min
https://1fichier.com/?njansa7plwrb8r8a5y3p
BONUS : ILLUSTRATIONhttps://1fichier.com/?i1mek0rcbzln8hauujfr
Pour entamer cette nouvelle saison, je vous propose un post en deux parties consacrées à diverses adaptations du roman de James Fenimore Cooper Le tueur de daims ; il s’agit du premier volume d’une série en 5 tomes intitulée Histoires de Bas-de-Cuir, dont le plus célèbre est le second, le fameux Dernier des Mohicans, que tout le monde se doit d’avoir lu durant son adolescence. Cette série de romans d’aventures obéit à une double chronologie, celle de la parution des volumes étant différente de celle de l’histoire qui est racontée, dont le fil conducteur est le personnage de Nathaniel Bumppo. Ainsi Le tueur de daims, qui narre un épisode de la jeunesse du héros, a pourtant été le dernier volume à être écrit par Cooper, en 1841 : la parution de la série avait débuté en 1823 par Les pionniers, quatrième dans la chronologie diégétique ; pour adopter le vocabulaire du XXIe siècle, disons que le roman qui nous occupe ici fait figure de préquelle au Dernier des Mohicans. Or si la lecture dans l’ordre de déroulement du récit semble s’imposer de façon naturelle, celle qui suit les dates de parution n’en est pas moins intéressante en ce qu’elle met en évidence l’évolution de l’écrivain dans la représentation qu’il donne de la conquête du Nouveau-Monde par l’homme blanc, et en particulier le portrait qu’il dresse de l’homme des frontières. De ce point de vue, Le tueur de daims fait donc figure d’œuvre de maturité, dans laquelle Cooper atteint au plus près l’essence de sa représentation romanesque, dont le sujet est un monde déjà révolu – la conquête va maintenant se poursuivre à l’ouest – et dont la sensibilité est résolument celle du courant artistique majeur de son temps, le romantisme. Car l’âme des célèbres romans d’aventures de Cooper se trouve là, qui les rend si attachant ; et Le tueur de daims, plus encore que les autres volumes de la série, est avant tout une poignante élégie du « wilderness », dans laquelle chaque page vibre de la nostalgie d’un monde qui disparaît ou qui a déjà disparu. Ce monde, c’est bien sûr celui de la nature grandiose et inviolée, de toutes les peuplades amérindiennes qui vivaient en son sein, toutes contraintes de reculer inexorablement toujours plus à l’ouest face aux coups de boutoir de ce que Natty Bumppo redoute et déteste par-dessus tout : la civilisation.
Aussi sûr que les Histoires de Bas-de-Cuir ne relèvent pas du western, leur connaissance intime est indispensable à ceux qui voudraient comprendre les origines de leur genre cinématographique favori. Lorsqu’il s’agit de conquête, les bornes chronologiques sont aussi des bornes géographiques ; or comme son nom l’indique, le western ne saurait se dérouler ailleurs qu’à l’ouest du Mississippi, dans des régions encore très largement inexplorées au tout début du XIXe siècle. Si de ce strict point de vue, on peut considérer que La prairie (dernier volume, dont l’action se situe en 1804) peut se revendiquer du western, la vision intensément sauvage, sombre et hostile, que donne ce roman des territoires du grand désert de l’ouest américain, dément aussitôt cette hypothèse : il n’est pas encore question d’aller y bâtir la moindre bourgade, avec son shérif et ses diligences… Bien sûr, en ce qui concerne Le tueur de daims, la question ne se pose même pas : nous sommes vers 1750, dans le futur Etat de New York, qui n’est même pas encore tout à fait cartographié et dans lequel on trouve encore des Indiens tapis dans chaque bosquet. Le lieu exact où se déroule l’action est le lac Otsego, dont vous pouvez voir ci-dessus une peinture réalisée en 1850 par Louis Rémy Mignot, un des nombreux peintres paysagistes de l’Hudson River School, un mouvement pictural américain initié par Thomas Cole et dont l’approche romantique et magnifiée de la nature sauvage s’accorde parfaitement avec la sensibilité qui se dégage des romans de James Fenimore Cooper ; le lac Otsego est aussi le cadre du premier volet qu’avait publié l’écrivain de sa pentalogie, Les pionniers. Pour en revenir au western, sa préfiguration par Cooper tient essentiellement à l’invention du personnage de « l’homme des frontières » incarné par le héros Natty Bumppo, dont le mode de vie s’inspire des « coureurs des bois » et autres « truchements » de la Nouvelle-France, et dont les caractérisations culturelles et psychologiques seront reprises plus tard quasiment à l’identique pour forger le mythe du « westerner », cet homme des frontières de l’Ouest dont Owen Wister et quelques autres fixeront les traits dans les années 1900. Le caractère à la fois serviable et courageux de ce type de héros en fait un héritier direct de ceux qui peuplaient les romans de chevalerie européens, tout comme son souci permanent de ne livrer que des combats loyaux dont la victoire lui assure l’honneur et la réputation : le chapitre au cours duquel Tue-Daim livre son premier duel contre un Indien est essentiel de ce point de vue, et pour l’ensemble du roman dont le thème sous-jacent est le dernier rituel de passage à la vie d’homme, l’épreuve du « premier sang » pour parler comme Rambo (!) ; le titre complet original du roman est d’ailleurs The deerslayer, or the first war-path. On notera au passage qu’à l’instar des héros de l’Ouest qui lui succéderont, Tue-Daim remporte son combat initiatique grâce à sa promptitude et sa dextérité dans le maniement d’une arme à feu : on voit bien que chez Cooper, beaucoup de choses sont déjà en place que pourront reprendre telles quelles les inventeurs du western.
Il existe cependant une différence fondamentale entre l’homme des frontières selon James Fenimore Cooper et ceux qui lui succéderont un demi-siècle plus tard dans les fictions narrant la conquête des grandes plaines de l’Ouest américain : elle est liée au positionnement du héros dans les rapports d’opposition entre la civilisation et la nature sauvage. Vu sous cet angle, le western proprement dit est une célébration de la civilisation en marche, de la « destinée manifeste » promue en 1845 par le président James Polk : la marche vers l’ouest consacre la victoire de la loi et l’ordre sur l’anarchie de la nature, de l’homme blanc protestant sur l’Indien animiste, de la cité organisée sur le « wilderness », du chemin de fer sur les grandes étendues. Et même les westerns qui semblent prendre le contrepied du progrès (type Man without a star) ne jouent que sur une nostalgie de l’entre-deux : le cow-boy est un personnage qui ne cherche au fond qu’à jouer hypocritement sur les deux tableaux, et dans sa rébellion face à la propriété privée il omet de rappeler qu’il s’est lui-même accaparé les grands espaces, en en chassant les premiers occupants aborigènes et en ayant pris soin d’en exterminer méthodiquement la faune sauvage. Même s’il n’est pas non plus tout à fait exempt de ce type d’ambigüités, l’homme des frontières tel que Cooper en acheva le portrait dans Le tueur de daims est un personnage qui, dans le conflit avec la civilisation, a pris beaucoup plus résolument le parti de la nature vierge. Le romantisme de l’écrivain, qui est également celui de la plupart des peintres de l’époque qui officiaient sur le continent américain, s’exprime nettement dans ce sentiment douloureux d’assister à la disparition progressive et inéluctable d’un Eden dont tous ces artistes s’efforcent alors de fixer le souvenir à travers leurs œuvres : le titre du plus célèbre volume de la pentalogie de Cooper, Le dernier des Mohicans, est à lui seul très explicite. Dès lors Nathaniel Bumppo, dit Tue-Daim puis Œil-de-Faucon, n’a de cesse de devoir s’enfoncer toujours plus à l’ouest dans les terres vierges afin d’échapper à l’avancée de cette civilisation qu’il semble redouter. L’identité culturelle de ce personnage est elle-même incertaine : ayant grandi chez des Indiens christianisés, il est flanqué d’un alter-ego aborigène, Chingachgook, mis sur un pied d’égalité et avec qui il partage l’essentiel de ses valeurs. Pour autant, à l’instar des cow-boys qui lui succèderont dans la fiction littéraire puis cinématographique, son personnage n’est pas exempt d’ambiguïtés : porteur de ce que les deux cultures ont de meilleur, et rejetant ce que chacune a de plus discutable, Tue-Daim cherche donc lui aussi, à sa façon, à jouer simultanément sur deux tableaux, ce qui en fait bien davantage une créature romanesque que le portrait réaliste d’un éclaireur de la Nouvelle-Angleterre. Ainsi, s’il semble rejeter les aspects matérialistes de la civilisation occidentale, il est en revanche volontiers porteur des valeurs morales de celle-ci, et cherche même à les faire victorieuses de certaines valeurs indiennes qu’il réprouve : l’aspect psychologique de sa confrontation avec le chef Rivenoak, dans toute la dernière partie du roman, est à ce titre fort intéressante. Tout comme l’est aussi le discours sur la religion chrétienne véhiculé par l’œuvre : dans les dialogues acérés qu’échangent Tue-Daim et Rivenoak, Cooper n’hésite pas à souligner l’hypocrisie fondamentale qui sous-tend la religion de l’envahisseur européen, et face à laquelle le soi-disant sauvage ne se montre pas dupe un seul instant. Mais curieusement, dans le dénouement souvent critiqué du roman, l’écrivain fait de son personnage le porteur d’une morale sexuelle puritaine et étriquée, lorsque Tue-Daim refuse les avances de la belle Judith dont il juge le passé trop volage à son goût. On comprend certes que pour des raisons de cohérence de la série, il n’aurait pas été opportun que le héros cesse ses aventures au bout du premier volume pour aller fonder une famille ; pour autant, le côté très presbytérien des motivations de son refus (qui n’est pas sans rappeler ce qu’on verra bien plus tard dans certains westerns de Willam S. Hart) est porteur d’une certaine misogynie qui vient malheureusement contrecarrer l’effort louable qu’avait fait James Fenimore Cooper d’introduire dans son histoire deux beaux portraits de femmes, ce qui jusque-là avait plutôt fait défaut dans ses Histoires de Bas-de-Cuir.
Bon, et si on parlait cinéma ? Le tueur de daims fait l’objet d’une première adaptation aux Etats-Unis en 1913, un film à deux bobines produit par la Vitagraph et intitulé The deerslayer, dont je n’ai trouvé aucune copie mais qui semble avoir bénéficié d’un tournage sur le lac Otsego lui-même, les studios de cinéma étant encore à l’époque situés sur la côte Est du pays. Une autre adaptation américaine sera réalisée en 1924 par George B. Seitz sous la forme d’un serial, sous le nom de Leatherstocking ; même si le titre et le format peuvent laisser penser à une adaptation de l’ensemble de la saga, l’intitulé des chapitres et les noms des personnages indiquent plutôt qu’il s’agirait d’une adaptation plus restreinte du Tueur de daims. Mais les romans de James Fenimore Cooper connurent un succès mondial, et l’Allemagne leur fit particulièrement bon accueil, au point d’en avoir engendré un des plus fameux imitateurs en la personne de Karl May. Ce qui est généralement moins connu, c’est que le cinéma allemand n’aura pas attendu Pierre Brice et les années 60 pour se lancer dans une production régionale de westerns : longtemps auparavant, les trois années 1918-1920 avaient en effet vu émerger des séries de films à petit budget, les « westerns du Neckar » et ceux dits « de l’Isar », des imitations sans prétentions des films américains destinées à un public populaire local et peu exigeant. C’est sans doute cette forte demande en films de ce genre, pour un public frustré par l’interdiction consécutive à la guerre d’importer des films étrangers, qui poussa la compagnie Luna Films à se lancer en 1920 dans une production beaucoup plus ambitieuse, Lederstockrumpf (« Bas-de-Cuir »), basée sur les romans de Cooper. On visait cette fois-ci un public plus large, notamment des classes moyennes pour qui le cinéma est jusqu’ici encore considéré comme un divertissement bas de gamme. On trouve ainsi au programme des acteurs professionnels, un souci d’exactitude historique dans les costumes et des scènes de reconstitution avec pléthore de figurants. Pour mener à bien son entreprise, le réalisateur Arthur Wellin s’entoure de quelques techniciens compétents : l’architecte Erhard Brauchbar est recruté pour la construction d’un fort, tandis que le peintre Carl Henckel officie en tant que « consultant ethnographique » pour les scènes avec des Indiens ; Henckel avait d’ailleurs accompagné la tournée de Buffalo Bill en Allemagne en 1890, puis avait travaillé aux Etats-Unis où il avait pu nourrir son intérêt pour la mythologie de l’Ouest. Lederstockrumpf est tourné dans le district de Teltow-Fläming au sud de Berlin, le lieu ayant pour avantage d’être une zone lacustre située à une relative proximité de la capitale ; on reconnaît d’ailleurs dans les scènes forestières des hêtres typiques de cette région. D’une longueur totale de douze bobines, le film sort en deux parties distinctes intitulées Der Wildtöter und Chingachgook et Der Letzte der Mohikaner (Tue-Daim et Chingachgook et Le dernier des Mohicans), les deux titres indiquant clairement le choix qui a été fait d’adapter les deux premiers volumes des Histoires de Bas-de-Cuir. Tout cela se présente donc sous les meilleurs hospices ; or si ce film est pourtant affublé aujourd’hui d’une réputation assez désastreuse, c’est surtout pour des raisons qui ne lui sont malheureusement pas imputables. Pour ma part, après avoir lu avec beaucoup d’intérêt le roman de Cooper et en avoir regardé plusieurs adaptations cinématographiques ou télévisuelles, je garde une opinion plutôt favorable de cette œuvre allemande, surtout victime du désintérêt pour le cinéma muet et des dégradations du temps qui en sont le corollaire ; je me propose donc de la réhabiliter, ne serait-ce que partiellement et à ma modeste échelle.
En 1923, Luna Film revend Lederstockrumpf à une compagnie de distribution américaine dirigée par Lewis J. Selznick (père de David O.) ; pour l’occasion, le film est remonté et singulièrement abrégé : de douze bobines, il est réduit à cinq. Rebaptisé Deerslayer, le métrage bénéficie d’un nouvel et abondant intertitrage écrit cette fois-ci dans la langue de Cooper ; or c’est sous cette version destinée au marché des Etats-Unis que nous est parvenu aujourd’hui ce film, dont la version initiale allemande semble aujourd’hui perdue. Je ne sais si c’est Luna Film ou bien Selznick qui a effectué ce remontage, mais on peut faire à ce sujet deux remarques. La première est que ce sont essentiellement des images de Der Wildtöter und Chingachgook qui ont été utilisées, ce qui justifie le titre de Deerslayer ; seuls quelques plans issus de la seconde partie ont été insérés, ayant trait à la bataille de Fort William Henry (1757) : vaguement reliés à l’intrigue principale par quelques intertitres, ces plans surviennent de manière assez impromptue, et sans aucun à-propos dans la mesure où dans la série de romans de Cooper, les événements auxquels on assiste dans Le dernier des Mohicans sont censés se dérouler une quinzaine d’années après ceux du Tueur de daims. La deuxième remarque est que ce remontage est un véritable massacre : non seulement les plans sont redécoupés n’importe comment, mais la suppression de certains d’entre eux rend le récit parfois difficilement compréhensible ; plus grave encore, le nouvel intertitrage se montre à ce point envahissant que sa lecture finit presque par dépasser le temps accordé aux images, ce qui confine à l’absurde et achève de détruire l’œuvre. Dès lors j’ai trouvé assez injustes les critiques désastreuses que j’ai pu lire ici et là sur ce film ; car si elles se justifient au regard de ce qui nous est effectivement donné à voir, elles omettent de préciser que, de toute évidence, la version originelle allemande a dû être de bien meilleure qualité que cet ahurissant charcutage opéré pour le marché américain. Cela est d’autant plus dommage que ce qu’il reste du film laisse entrevoir certains atouts que possédait certainement Lederstockrumpf, à commencer par une assez grande fidélité au Tueur de daims tel que l’a écrit Cooper, ne serait-ce qu’au niveau de l’agencement des péripéties ; le fait est d’autant plus remarquable que, comme nous le verrons la semaine prochaine, les adaptations ultérieures n’ont le plus souvent entretenu que des rapports assez éloignés avec le roman. En particulier, ce film allemand conserve l’intégralité des personnages avec leurs caractéristiques essentielles ; seul le traitement de deux d’entre eux, Hutter et Harry, suscite quelques réserves. D’une part ils sont mal différenciés ; en particulier Harry, très haut en couleur chez Cooper, se retrouve ici assez affadi, ce qui est d’autant plus dommage que l’écrivain lui avait donné une caractérisation très visuelle : il est censé être d’une force colossale. Hutter, quant à lui, pèche pour des raisons de scénario : les intolérables atrocités qu’il commet sur les Indiens trouvent ici un semblant de justification par l’évocation de son passé, alors qu’elles ne répondent qu’à une vénalité sordide dans l’œuvre de Cooper ; il convient toutefois d’être prudent, car cette constatation ne repose que sur des intertitres dont le propos à fort bien pu être différent dans la version initiale allemande. Une autre différence de scénario a trait aux personnages des deux sœurs, dont il est révélé vers la fin du film qu’elles seraient les filles du général Munro, autrement dit elles se trouvent amalgamées avec les personnages de Cora et Alice dans Le dernier des Mohicans ; mais là encore la prudence s’impose, et l’on soupçonne fortement que cet élément ne soit qu’une invention pratique suscitée par le remontage, et visant à corréler les scènes prises sur la seconde partie de l’œuvre originelle avec l’intrigue du Tueur de daims.
Pour l’essentiel, le roman de James Fenimore Cooper se trouve cependant respecté, pour peu toutefois que le remontage anarchique permette de comprendre quelque chose au récit. Cela est d’autant plus regrettable qu’une des caractéristiques du Tueur de daims en tant que plaisir de lecture réside dans l’excellente maîtrise dont fait preuve Cooper pour entretenir de l’action et du suspense, et qui compense largement ce caractère souvent très prolixe et déclamatoire des dialogues qui peut rebuter certains lecteurs. Un des meilleurs exemples de ce sens de l’action déployé par Cooper est la scène du combat dans la maison fortifiée sur le lac, que précède l’approche angoissante par l’arche (l’épisode du mocassin) : cet enchaînement constitue un morceau de bravoure qui fut souvent représenté par les illustrateurs dans les meilleures éditions du roman (voir pour cela le bonus de ce post). Même si son traitement n’est pas aussi spectaculaire qu’on l’aurait souhaité, cette scène a au moins le mérite d’être présente dans l’adaptation au cinéma par Arthur Wellin, en incluant son effroyable dénouement proche de l’horreur (la découverte du supplice infligé à Hutter) ; on notera par ailleurs, lors de l’approche de l’arche, une utilisation à la fois judicieuse et novatrice par le cinéaste d’un travelling en caméra subjective, qui souligne de manière très efficace la forte tension liée au risque d’embuscade. Ce respect de l’œuvre de Cooper dans ce qu’elle offre de plus dynamique dans son récit est un important crédit à mettre sur le compte de ce film allemand tel qu’il a dû être dans sa version initiale, tandis que la surabondance d’intertitres dans le remontage américain ne fait que renvoyer à ce verbiage parfois un peu excessif qui encombre certains chapitres du roman. Mais rien n’y fait et la mémoire cinéphilique, pourtant censée être bienveillante, s’acharne à nier à Lederstockrumpf ses qualités propres ; car si l’œuvre reste malgré de nos jours tout encore évoquée ici ou là, c’est pour une raison assez anecdotique : ilse trouve en effet que Chingachgook, l’Indien Delaware qui partage une indéfectible amitié avec le héros des frontières, est interprété par un certain Béla Lugosi, lequel avait transité une année en Allemagne avant de partir pour les Etats-Unis. Le film d’Arthur Wellin se trouve ainsi de nos jours être surtout prisé des complétistes de cet acteur-fétiche de la nanardise horrifique… Reconnaissons malgré tout qu’il y a dans cette présence de Lugosi au casting de Lederstockrumpf un peu plus qu’une anecdote futile ; car de manière inattendue, l’interprétation qu’il donne de Chingachggok s’avère très convaincante. Inattendue, parce qu’on ne peut vraiment pas dire que la sobriété soit une caractéristique du jeu d’acteur de Béla Lugosi dans sa future carrière américaine ; or on le voit jouer ici à merveille la dignité stoïque et la force tranquille qui sied à ce personnage d’Indien noble et fier, en cela très fidèle au portrait esquissé par Cooper dans son roman. Je reviendrai d’ailleurs plus en détail la semaine prochaine sur la représentation des Indiens dans Le tueur de daims.
Une fois n’est pas coutume, ce sont des images figées qui vont faire l’objet de ce dernier paragraphe : je vous propose de parler un peu de peinture, ou plus modestement d’illustration. Signalons tout d’abord que les affiches allemandes de chacun des deux volets Lederstockrumpf furent réalisées par Theo Matejko, et vous pouvez en apprécier la qualité picturale de ces esquisses colorées d’un fort bel effet, Jany les ayant normalement fait figurer sur cette page. Dessinateur autrichien réputé qui travaillait essentiellement pour la presse, Matejko avait également créé des affiches pour les œuvres de Murnau (Der letzte Mann), Lang (Nibelungen) ou encore Lubitsch (Die Puppe), toujours dans ce style très reconnaissable. Cet artiste doué se montra en revanche nettement moins inspiré en matière politique : adhérant dès 1933 au parti nazi, il en deviendra un propagandiste zélé, produisant des nombreuses affiches à destination des pays occupés afin de vanter les mérites supposés des armées du IIIe Reich. Cette évocation du travail de Matejko m’emmène tout droit vers le bonus de ce post, qui a trait aux divers travaux d’illustration effectués pour agrémenter certaines éditions du Tueur de daims. Ces travaux ont été assez nombreux, et il serait illusoire de vouloir traiter ce sujet iconographique dans un simple paragraphe : je me contenterai donc juste de mentionner ceux effectués par Felix Darley (avec d’autres graveurs, 1873), Michal Elviro Andriolli (1884) ou Louis Rhead (1923), ainsi que de simples couvertures qui furent parfois dessinées par des artistes de renom : Frank Schoonover, Alfred Pearse, George Gross, Robert J. Lee, Albert Pucci… De toutes ces belles éditions illustrées, je ne vais m’attarder que sur la plus fameuse, celle de 1925 pour laquelle Newell Convers Wyeth réalisa pour l’éditeur Charles Scribner’s Sons douze illustrations en couleur d’une qualité artistique qui les place nettement au-dessus de celles produites par ses confrères mentionnés ci-dessus. Comme son célèbre prédécesseur Frederic Remington, N.C. Wyeth fut un de ces artistes dont la réception fut confrontée au problème de la hiérarchie des pratiques, oscillant entre l’appartenance à la catégorie « noble » de la peinture, et celle moins considérée de l’illustration. Si Remington n’eut de cesse de vouloir accéder à la première, et finit par y parvenir, il semble que Wyeth n’attacha pas autant d’importance à ce type de reconnaissance de prestige, se contentant d’une forte notoriété dans l’art populaire ; mais son talent explosif n’en reste pas moins évident à ceux qui passent outre ces catégorisations. Elève le plus doué de l’incontournable Howard Pyle, Wyeth commença sa carrière avec des sujets de style western, tentant de se démarquer de Remington par une approche plus narrative, moins axée sur le témoignage. Puis à partir de 1911, l’artiste se lança dans l’illustration des grands classiques de la littérature d’aventure : Stevenson, Cooper, Verne et beaucoup d’autres. Les illustrations qu’il réalise en 1925 pour Le tueur de daims témoignent de la tentation qu’il pouvait avoir d’accéder à un rang plus élevé que celui de la simple illustration : si la plupart de ces images relèvent clairement de l’art populaire en proposant de spectaculaires instantanés des scènes d’action les plus remuantes du roman, d’autres montrent un style plus apaisé, moins tape-à-l’œil mais dont la puissance d’évocation et le charme visuel prouvent que Wyeth fut davantage qu’un simple fournisseur d’images. Prenez la planche montrant Hetty seule dans son canoé au clair de lune, où l’on est saisi par l’attitude étrange de ce personnage simple d’esprit qui nous regarde, ou par le jeu subtil des reflets sur l’eau ; prenez l’image où l’on voit des Indiens à l’affût sur un grand rocher, qui observent une embarcation dans la brume en contrebas : là encore, un jeu subtil de teintes et de lumières, une composition brillante et une approche narrative qui évoque avec force les instants à venir. D’une exceptionnelle qualité, ces illustrations de Wyeth restent cependant légèrement en-deçà de celles qu’il avait produites pour l’édition de 1919 du Dernier des Mohicans, toujours chez Charles Scribner’s Sons, et qui représentent un des sommets de l’illustration américaine, préfigurant le style « pulp » de l’entre-deux-guerres mais tout en préservant dans chaque image une réelle teneur artistique ; nous y reviendrons dans quelques semaines…
Le sous-titrage de Deerslayer a été concocté par mes soins, par traduction directe des intertitres en anglais. J’en ai trouvé deux versions différentes, l’une d’environ 45 minutes, l’autre de 60 minutes, la seconde n’étant pas forcément plus complète que la première, dans laquelle on trouve certains plans et intertitres qui ne sont pas dans la plus longue : pas simple de s’y retrouver. Je vous propose donc les deux versions, vous trouverez bien de quoi satisfaire votre curiosité. Du point de vue de l’image elles sont toutes les deux de mauvaise qualité, l’une un peu moins catastrophique que l’autre, je ne sais d’ailleurs plus laquelle ; elles semblent en tout cas provenir d’éditions en VHS. Pour le bonus, toutes les illustrations sont regroupées dans un zip : vous trouverez un dossier avec celles de N.C. Wyeth, et un autre avec les lithographies qui figurent dans l’édition Appletown de 1872 ; elles ne valent certes pas les images créées par Wyeth mais sont néanmoins de très bonne qualité. En revanche je n’ai pas mis celles d’Andriolli que je trouve beaucoup moins convaincantes. Enfin vous trouverez dans ce zip la couverture réalisée par Frank Schoonover pour une édition de 1926 chez Harper ; ce très bon illustrateur, élève d’Howard Pyle aux côtés de Wyeth, est bien connu des amateurs de western pour avoir mis en image les aventures de Hopalong Cassidy. Enfin, le plus important : lisez ou relisez les Histoires de Bas-de-Cuir de James Fenimore Cooper, et ne commettez pas l’erreur, comme je l’avais fait moi-même jusqu’ici, de vous contenter de la simple lecture du Dernier des Mohicans qui remonte à votre adolescence : moins connus, les quatre autres volumes de la série s’avèrent être tout aussi exaltants, comme j’ai pu le constater en les lisant durant cet été. En particulier, j’ai trouvé que Le tueur de daims était un récit particulièrement attachant, vraie œuvre de maturité artistique pour l’écrivain ; et même si celle-ci n’est pas tout à fait exempte de défauts, ne prêtez surtout aucune attention aux inepties fielleuses écrites en 1895 par Mark Twain au sujet de Cooper et de ce roman en particulier : le célèbre humoriste se montre d’une parfaite mauvaise foi, et n’aura fait que jeter un discrédit injuste sur un des sommets de la littérature américaine. En revanche, trouver Le tueur de daims dans une édition française correcte n’est pas chose facile ; j’ai dû pour ma part me contenter de celle, de qualité fort médiocre, mise sur le marché par un éditeur peu scrupuleux dont je préfère taire le nom afin de ne pas lui faire de publicité. Mais avec un peu de recherche, je suis sûr qu’à votre tour vous parviendrez à mettre la main sur ce beau roman essentiel lorsqu’on souhaite appréhender les lointaines origines du western. Et rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ce post !
Un partage et une traduction de










