(VOSTFR)
Réalisation : William S. Hart, Lambert Hillyer
Casting : William S. Hart, Ann Little, Tom Santschi
Durée : 64 min
Année : 1920
Pays : USA
Genre : Policier
Histoire : L’ancien escroc ‘Square’ Kelly sert pendant la Première Guerre mondiale. A son retour de la guerre, un de ses compagnons d’armes le convainc de rejoindre la police. Mais Kelly se retrouve confronté aux mêmes criminels qui composaient son ancien gang.
MP4 DVDRIP 520 Mo VOSTFR perso
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Ce post est à rapprocher de celui présenté il y a deux semaines et consacré à « The whistle », car il porte sur une précédente tentative de faire sortir William S. Hart de l’univers du western. Tourné au mois de juillet 1920, « The cradle of courage » s’efforce d’insérer l’acteur dans un genre alors naissant, aux contours encore mal définis : le film de gangsters. Je ne sais pas si cette volonté de faire un écart par rapport au western vient de Hart lui-même ou bien de la Paramount ; étant son propre producteur au sein de la firme, l’acteur semble avoir bénéficié d’une relative indépendance, aussi est-il probable que cela lui ait été suggéré et qu’il ait ensuite emboîté le pas. L’équipe qui réalise le film est celle que nous avons retrouvée à plusieurs reprises lors du passage du comédien chez Atrcraft/Paramount : Lambert Hillyer au scénario et à la mise en scène et Joe August à la caméra pour les noms les plus connus, J.C Hoffner et Harry Barndollar en support artistique ; quant à la distribution, on y retrouve Gertrude Claire, habituée des films de Hart (elle avait même joué dans son tout premier court-métrage, « His hour of manhood »), Ann Little, qui avait partagé l’affiche avec lui l’année passée dans « Square deal Sanderson », et surtout Tom Santschi, un vieux routier du western, plutôt habitué aux rôles de méchants (c’est le cas ici), et qui croise ici pour la première fois la route de Bill Hart. Ceux qui ont suivi le post consacré à « The whistle », et celui de la semaine dernière sur Tom Mix, vont deviner aisément quel type d’accueil fut réservé par le public à « The cradle of courage » : il fut très mitigé, car à moins d’un coup d’éclat extraordinaire il était alors très difficile pour un acteur de sortir des cases dans lesquelles on l’avait assigné. Mais contrairement à « The whistle », la critique de l’époque montra elle aussi beaucoup de réserve, et non sans raisons : elle ne manqua pas de souligner les faiblesses de l’histoire, et on va voir qu’effectivement le simplisme dont celle-ci fait preuve tranche avec les subtilités que Hart savait montrer dans la plupart de ses westerns ; « The toll gate », qu’il venait d’achever quelques mois auparavant, en était un remarquable exemple.
Lorsqu’on regarde « The cradle of courage », il paraît évident que les velléités de William S. Hart à sortir de son registre habituel ne sont guère que de façade : hormis le décor qui change, c’est bel et bien le « good badman » auquel il nous a habitué dans ses westerns qui reprend une fois de plus du service. Dans ce nouveau cadre urbain, l’enjeu moral est de savoir si oui ou non, l’expérience de la guerre permettra au personnage de Kelly, joué par Hart, d’abandonner son ancienne existence de truand pour revenir dans le droit chemin, alors que le milieu – y compris familial – le presse de ne pas le faire ; or sur cet enjeu principal, la faiblesse du film est double. Tout d’abord, il n’y a guère de suspense quant à l’issue de cette réformation : non seulement Kelly va en effet se ranger des voitures, mais mieux encore, il va devenir policier ; nous n’en demandions pas tant… Et comme si cela ne suffisait pas, encore faudra-t-il que toutes dissensions soient apaisées les unes après les autres, toutes les blessures soigneusement refermées avant la dernière image ; tout cela est bien aimable, mais on préférera toujours le Hart désenchanté et incertain, qui savait si bien nous proposer des dénouements mi-figue mi-raisin : c’est ce qu’il nous avait donné à voir une dernière fois dans « The toll gate », et qu’on ne reverra malheureusement plus chez lui. Il y a peut-être là, d’une manière générale, une entrée dans les années 20 qui est marquée par une plus grande normativité du cinéma américain, lequel a achevé ses phases d’expérimentations pour se lancer dans un perfectionnement technique qui sera souvent éblouissant, mais dont les récits qu’il sert adopteront une tonalité de plus en plus convenue. La seconde faiblesse du scénario de « The cradle of courage », bien plus regrettable, réside dans la manière qu’il a de tuer dans l’œuf toute complexité des enjeux psychologiques et moraux. Un exemple parmi d’autres, simple à comprendre : Kelly croit d’abord que c’est lui qui a tué son frère, par accident ; mais l’enjeu de culpabilité qui se dessine alors, et qui pourrait représenter une embûche à la volonté de réformation du personnage principal, est aussitôt annihilé par un nouvel intertitre qui nous annonce que ouf, non, l’auteur du coup de feu ne peut pas être lui (pourquoi ? cela n’est d’ailleurs pas très clair), et que donc tout va bien. Dommage… Ce glissement chez Hart vers davantage de schématisation peut être exprimé de la façon suivante : de personnages complexes d’anti-héros passablement tourmentés, l’acteur-cinéaste est passé à des personnages plus lisses, des héros cette fois-ci irréprochables. Nous sommes loin des aspects inquiétants de l’ange destructeur qui hantait « Hell’s hinges », ou bien des ambigüités dans le cheminement du hors-la-loi de « The toll gate ». Les motivations du personnage pour se réformer prennent également dans « The cradle of courage » la voie d’une simplification plus consensuelle : si la guerre a pris dans ce film la place de la religion pour exalter des vertus de purification morale, celles-ci ne sont plus entraînées dans un jeu d’interactions complexes avec des motivations d’ordre sentimental. Certes, il y a bien un enjeu amoureux avec le personnage joué par Ann Little ; mais non seulement le scénario semble vouloir tenir le plus possible à l’écart cette composante, mais paradoxalement, c’est plutôt ce personnage féminin qui est susceptible d’endosser la part d’ambigüité ; sauf que là encore, l’histoire évite cela en donnant à ce protagoniste des motivations plus concrètes pour son retournement. Par ailleurs, on notera au sujet de cette intrigue amoureuse le fait que William S. Hart, 56 ans, est scandaleusement trop âgé pour son rôle : Kelly revient de deux ans de guerre et laisse entendre qu’à son départ, le personnage joué par Ann Little était une gamine… De la même façon, le site moviessilently.com signale judicieusement que la conscription pour la Première guerre mondiale excluait les citoyens américains nés avant 1872, soit 8 ans après la naissance de l’acteur. Un mot sur la photographie de Joe August, dont on loue généralement le travail sur « The cradle of courage », en particulier pour une fusillade dans le noir où surgissent les flashs des tirs de pistolets : l’idée de cette scène était en germe dans « The coward » d’Ince, déjà présenté sur ce blog et sur lequel officiait également August. Quant aux scènes en extérieur qui précèdent cet affrontement, on est tout de même gêné par la technique fort peu convaincante de la nuit américaine : les filtres sont insuffisants et l’on se croit réellement en plein jour ; voir alors Kelly sortir une torche pour éclairer ce qu’il souhaite examiner par terre prend une tournure un peu surréaliste.
Bien que situé dans un contexte contemporain et urbain, « The cradle of courage » contient un certain nombre d’éléments issus des nombreux westerns de Hart, à commencer comme on l’a vu par une résurgence du « good badman » cher à l’acteur. Sur ce sujet, on pourra souligner l’écho fait par ce nouveau film à « The return of Draw Egan » (1917), dans lequel le personnage passait lui aussi de l’état de bandit à celui de membre des forces de la loi, quoique dans des circonstances et selon un cheminement très différent. Certains détails du film sont des réminiscences précises d’œuvres antérieures de Hart ; ainsi la bagarre dans le bar clandestin rappelle fortement les spectaculaires pugilats qui avaient enchanté la critique dans « On the night stage » et « The narrow trail » : on y retrouve la même violence graphique, avec les visages tuméfiés et ensanglantés. La ville de San Francisco avait déjà servi de cadre à toute une partie de l’intrigue de « The narrow trail », et on retrouve dans « The cradle of courage » les mêmes vues très photogéniques de Hart arpentant les rues en pentes au sud de Nob Hill. Quant à l’univers de la pègre des grandes villes, il avait déjà été évoqué par Hart dans « The ruse » ; on remarquera en particulier dans « The cradle of courage » la résurgence d’un singulier personnage du court-métrage de 1915, une sorte de Ma Barker qu’interprétait déjà Gertrude Claire, et qui est donc réinvesti ici d’une manière plus développée. Pris dans son ensemble, « The cradle of courage » est une œuvre qui appartient sans nul doute au genre criminel – film de gangster plus précisément – mais qu’il est cependant difficile d’insérer dans une histoire de ce genre cinématographique : le film appartient à une sous-branche mineure qui n’aura guère de lendemains, et qui s’éteindra au tout début du cinéma parlant avec « Born reckless » de John Ford. Pour étayer ce propos, il faut considérer la part prise par les deux guerres mondiales dans les scénarios des films de gangsters (Première guerre) puis du film noir (Seconde guerre). Dans « The cradle of courage », l’expérience de la guerre est connotée très positivement ; elle est comme on l’a vu le moteur essentiel de la réformation morale du héros, même si le surnom de ce dernier (« Square ») laisse entendre que lors de sa carrière criminelle ayant précédé son départ pour le front, il possédait déjà une certaine rectitude. Lorsqu’au début des années 30, les films avec Robinson, Cagney, Muni et Bogart fixeront pour de bon la typologie du gangster à l’écran, le rapport à la guerre – lorsqu’il sera évoqué – revêtira d’une nature beaucoup plus ambigüe, voire même franchement négative : dans « The roaring twenties » ou « They gave him a gun », l’expérience du front sera vue comme une école de la violence, dont les apprentissages sont réinvestis par les protagonistes à leur retour à la vie civile pour nourrir leurs activités criminelles. Nous sommes donc là dans une démarche opposée ; quant au film noir des années 40, le soldat démobilisé y apparaît dans une troisième modalité qui a perdu toute connotation morale au profit d’un statut social incertain, permettant à ce personnage fragile, instable et potentiellement dangereux de se retrouver, comme dans « Crossfire » ou « The blue dahlia », emporté dans de sombres histoires criminelles, depuis les bas-fonds dans lesquels il aura échoué faute de mieux. On voit donc que « The cradle of courage » ne peut être vu ni comme une annonce du film de gangsters des années 30, ni comme une sorte de proto-noir ; en outre sa forte composante mélodramatique, qui est la signature la plus reconnaissable de Hart, en fait une œuvre dont la descendance restera très limitée : outre le film de Ford précédemment cité, on peut aussi évoquer « The mighty » (1929) avec George Bancroft.
C’est maintenant un adieu un peu ému que je vous propose de faire à William S. Hart, au sujet duquel le post de cette semaine sera le dernier de cette longue rétrospective que je lui ai consacrée sur Warning Zone. Mais comme pour Tom Mix, il ne s’agit peut-être que d’un au revoir ; car bien que l’industrie de l’édition DVD/Bluray ait pour l’instant ignoré honteusement ces deux piliers incontournables du western, on notera cependant que Hart est potentiellement plus chanceux que Mix. Pour expliquer cela, un rappel douloureux est nécessaire : plus des trois quarts des films de l’ère du cinéma muet sont à ce jour considérés comme perdus, toutes catégories confondues. Or si Tom Mix est particulièrement touché par cette triste disparition de tout un pan de la culture populaire d’il y a un siècle, il semble en revanche que dans le cas de Hart environ 40% de ses films aient survécu dans un état à peu près complet, ce qui n’est pas mal du tout, surtout comparé à Mix. Je sais qu’au moins deux long-métrages, « The gunfighter » et « Square deal Sanderson », ont bénéficié de sorties DVD dans des éditions confidentielles, mais dont je n’ai pas réussi pour l’instant à obtenir des copies ; bien entendu, si vous les possédez et pouvez me les faire parvenir par l’intermédiaire de Jany, je serais enchanté de pouvoir travailler dessus (sous-titrage, commentaires) et poster le résultat sur le blog. D’autres films de Hart dorment dans des collections publiques ou privées, et certains ont été restaurés et numérisés, mais sans que le public puisse en profiter pour l’instant. Je sais par exemple que c’est le cas de la Cinémathèque Française, qui a effectué ce travail pour des copies de « The cold deck » et « The desert man », et nous propose même sur son site d’apprécier la qualité de la restauration par des captures d’écran, tout ça pour… rien, parce que personne ne peut voir les films, à part quelques privilégiés du gratin culturel parisien qui ont pu se faire quelques projections pépères, on est très content pour eux, et nous autres pedzouilles amateurs ben on peut aller se gratter le derrière, mais non ça ne me met pas en rogne ! Enfin bon, ne désespérons de rien, il est possible qu’un jour ou l’autre vous entendiez à nouveau parler de Two-gun Bill dans les pages du blog de Jany. Pour terminer, j’ose vous soumettre quelques propos un peu plus personnels concernant Hart. Comme vous l’avez peut-être compris, le western est mon genre de prédilection, et à mes yeux c’est bel et bien William S. Hart qui en est le meilleur représentant, en plus d’en avoir été un des fondateurs ; au fond, Gary Cooper ou Randolph Scott n’en seront que des imitateurs doués. Mais surtout, je reste admiratif de deux aspects essentiels de la carrière de Hart : protagoniste des temps héroïques du septième art, il eut l’opportunité d’être un artiste complet, tout à la fois acteur, réalisateur, scénariste, producteur ; cela lui donna une large indépendance au sein de l’industrie naissante, et lui permit de développer une œuvre très personnelle, si personnelle qu’elle eut des aspects redondants, ce qu’on ne manqua pas de lui reprocher. Or je n’ai jamais perçu cette redondance comme une simple facilité ou un défaut d’imagination, mais comme une fascinante quête d’absolu, opérée par un artiste épris d’idéal et de perfection : Hart a fait des westerns comme d’autres ont peint des madones en d’autres temps, c’est-à-dire avec une réelle dévotion. Tom Mix le fit aussi à sa manière, très différente, qui me touche moins mais reste empreinte de la même sincérité ; l’un et l’autre des deux comédiens se sont impliqués dans la construction d’un genre cinématographique avec une ténacité exclusive que l’on ne retrouvera plus jamais dans le cinéma américain, dès lors que celui-ci sera devenu une industrie normée et raisonnable. Enfin, au-delà du cinéma, William S. Hart nourrissait une vraie passion pour l’Ouest, marqué par son enfance passée sur la frontière en bordure d’une réserve indienne ; c’est cela qui donne à son œuvre ce ton élégiaque, cette approche sensible et poétique tout autant que son exigence constante en matière d’authenticité. Je vous traduis pour finir un paragraphe issu de son autobiographie de 1929, « My life East and West », dans laquelle Hart explique pourquoi il est passé du théâtre au cinéma : « Alors que je jouais à Cleveland, j’ai assisté à une projection de cinéma. J’y ai vu un western. C’était épouvantable ! J’ai parlé avec le gérant de la salle, qui m’a dit qu’il s’agissait d’un des meilleurs westerns qu’il ait eu à projeter. Peu lui importaient les erreurs grossières à propos de l’Ouest, tant que cela déplaçait les foules. Il ignorait que le shérif qu’on y voyait était habillé et dépeint comme le croisement entre un bûcheron du Wisconsin et un pêcheur de Gloucester. Je n’ai pas cherché à l’éclairer, mais à m’informer. En fait, j’étais si sûr d’avoir fait une grande découverte que j’avais peur que quelqu’un lise dans mon esprit pour me la prendre. Telles étaient les reproductions de l’Ouest d’antan que l’on présentait sérieusement au public : d’essence quasiment burlesques, elles avaient malgré tout du succès. J’en tremblais rien que d’y penser. Moi j’étais acteur, et je connaissais l’Ouest. L’opportunité que j’attendais depuis des années venait de sonner à ma porte ». Voilà, tout est dit : le western vu comme un engagement pour restaurer de la dignité dans la représentation d’une terre, d’une époque et de ses habitants. Salut Bill, ton œuvre immense reste ce que ce genre cinématographique a eu de plus précieux, et cela va me manquer d’avoir le plaisir de pouvoir te rendre hommage une ou deux fois par mois par quelques modestes paragraphes.
La qualité d’image de la copie de « The cradle of courage » que j’ai utilisée pour ce post n’est pas trop mal pour une fois ; rien de sensationnel non plus, disons que c’est un DVDrip acceptable. Les sous-titres ont été créés par traduction directe des intertitres écrits en anglais, ou plutôt en argot américain désuet, ce qui n’a pas toujours été facile à traduire…
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