THE ITALIAN

 HD

(VOSTFR)


Réalisation : Reginald Barker

Casting : George Beban, Clara Williams, J. Frank Burke

Durée : 78 min

Année : 1915

Pays : USA

Genre : Drame


Histoire : Donnetti, ouvrier italien, quitte sa fiancée pour immigrer à New York, espérant y trouver une existence meilleure. Elle le rejoint plus tard et ils se marient. Mais le couple découvre vite combien la vie est dure dans ce nouveau pays…



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Le plus souvent, dans l’histoire du cinéma comme dans l’histoire de l’art en général, le choix d’une œuvre particulière comme point de départ absolu d’une révolution technique ou esthétique procède davantage d’une commodité arbitraire plutôt que d’une réelle pertinence historiographique. Nous avons ainsi tous lu un jour quelque part que la grammaire cinématographique fut inventée par Griffith sur « The birth of a nation », et nous continuerons certainement à le lire ou à l’entendre jusqu’à ce que plus personne ne s’intéresse au septième art. Et pourtant… Cette affirmation péremptoire contient certes une dose de pertinence, mais d’un point de vue factuel, elle est aussi erronée que de prétendre que, par exemple, ce serait Henry Ford qui aurait inventé l’automobile. A peu près toutes les innovations de technique narrative que l’on attribue à « The birth of a nation » – montage alterné, gros plans psychologiques, changements d’échelles, etc – existent dans des films antérieurs, et parfois même depuis plusieurs années. Au-delà de l’aspect commode qu’il y a à englober une généalogie complexe sous un seul titre d’œuvre, cette cristallisation somme toute acceptable autour du célèbre film de Griffith me semble s’expliquer de trois manières : d’une part la monumentalité de l’œuvre, qui lui a assuré de 1915 à nos jours une certaine notoriété ; d’autre part l’aspect synthétique qui découle de cette monumentalité, ainsi que le degré de perfection atteint par les différentes techniques fondamentales de mise en scène et de narration ; enfin, il y a la pérennité de ce film qui, durant plus d’un siècle, est resté à peu près accessible au public, et dont des copies étaient localisables. Le film que je vous propose aujourd’hui, intitulé « The Italian », est sorti dans les premiers jours de l’année 1915, soit au même moment (peut-être même un peu avant) que « The birth of a nation » ; s’il n’eut pas le retentissement de ce dernier, son impact sur la technique cinématographique fut néanmoins considérable, et sa redécouverte au début des années 2000 a permis d’étoffer quelque peu la liste des personnalités ayant contribué à construire cette fameuse grammaire du cinéma qui structure encore aujourd’hui encore le langage des images animées. Et le nom du réalisateur Reginald Barker, souvent occulté derrière celui de son producteur Thomas H. Ince, mérite sans doute tout autant que celui de Griffith de figurer parmi ceux qui ont posé les bases des techniques narratives qui régissent le cinéma moderne et grand public.

Les noms qui sont associés à la réalisation de « The Italian » ne manqueront pas d’être familiers aux adeptes des posts du mercredi sur Warning Zone : si je vous dis Thomas H. Ince (producteur), C. Gardner Sullivan (scénariste), Reginald Barker (réalisateur), Joseph August (chef-opérateur) ou encore Clara Williams (interprète féminine), vous vous exclamez illico : « Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est l’équipe de William S. Hart ! ». Or le premier d’entre eux, Ince, le grand manitou qui chapeautait tout ce beau monde, n’a pas fait que découvrir et mettre en selle notre cowboy favori, et le film qui nous occupe ici n’a absolument rien à voir avec du western : sa thématique est urbaine, contemporaine et sociale, et le seul point commun qu’on puisse éventuellement lui trouver avec les films de Hart, c’est sa forte teneur mélodramatique. Son sujet retient l’attention : c’est une œuvre sur l’immigration, en l’occurrence celle d’un Italien qui choisit de s’expatrier au début des années 1910 sur le nouveau continent à la recherche de meilleures conditions économiques. Plus encore que ce thème en lui-même, c’est son traitement très désenchanté qui surprend : nul éloge du rêve américain, bien au contraire ; à l’opposé des romans enthousiastes qu’écrivait Horatio Alger à la fin du XIXe siècle, c’est le cauchemar d’une misère sans fin qui attend l’immigrant à la sortie du bateau. Exilé d’une société traditionnelle bienveillante qui lui offrait une existence certes modeste mais finalement heureuse, le personnage de Beppo se trouve brutalement plongé dans la jungle urbaine du Lower East Side (quartier pauvre de Manhattan) qui n’est régie que par l’injustice et la loi du plus fort. Le nouvel arrivant et sa femme boiront la coupe du malheur jusqu’à la lie ; la pauvreté et l’insalubrité de leur existence finiront par avoir des conséquences tragiques et sordides, qu’aucun happy end de l’histoire ne viendra temporiser : à l’issue de cette terrible épreuve, l’unique et dérisoire satisfaction pour Beppo sera de ne pas avoir lui-même perdu son humanité. Les conditions sociales épouvantables auxquelles se retrouvaient soumis sur le sol des Etats-Unis les immigrés en provenance d’Europe ou de pays plus à l’Est avait déjà été documenté auprès d’un large public par des journalistes de sensibilité progressiste : il y avait d’abord eu le recueil photographique « How the other half lives », réalisé par Jacob Riis et publié en 1890, qui avait justement ciblé le Lower East Side pour témoigner de ces conditions de vie effroyables ; il y eut plus tard le roman documentaire « The jungle » écrit par Upton Sinclair, publié en 1905, sur l’exploitation de la main d’œuvre immigrée dans les abattoirs de Chicago, et dont la diffusion fut internationale. Quant au cinéma américain à ses débuts, on va voir qu’il a en revanche très tôt abordé le thème de l’immigration en proposant des films à caractérisation ethnique, même s’il ne prenait pas le risque de s’engager sur une voie trop politique en prenant comme sujet les conditions de travail de ces nouveaux venus.



Les immigrés d’origine italienne sont apparus très tôt dans le cinéma, notamment dans un film (« The black hand », 1906) qui les a immédiatement dépeints comme criminels, ce qui constitua le point de départ de toute une tradition cinématographique bien connue qui mènera jusqu’à Scorcese. Un film comme « The padrone’s ward » (1914) enfoncera le clou, tout en présentant aussi en parallèle un personnage d’italo-américaine de l’East Side, honnête mais minée par la pauvreté. Quant à « The organ grinder » (1909), il n’entrait pas dans cette catégorie car son action se déroulait en Italie, mais il faisait lui aussi la part belle aux truands ; ce topos de l’Italien criminel était d’ailleurs si récurrent que l’ambassade de ce pays entretint par la suite une correspondance animée avec William Hays (celui du code Hays) durant les années 20 et 30 afin que le cinéma hollywoodien entreprenne d’estomper cette image négative de leurs ressortissants. Les choses s’étaient pourtant adoucies en 1913 avec « The wop », un film à deux bobines qu’il est important de mentionner ici car Kevin Brownlow a montré que son scénario a très fortement inspiré celui de « The Italian » : l’immigré italo-américain y était cette fois présenté comme un personnage positif, victime de l’injustice sociale, et sa misère noire servait de moteur à l’intrigue. Le titre de ce court-métrage portait néanmoins une ambigüité qui fut également présente à l’origine du projet de Ince et Barker : « wop » est un terme xénophobe qu’on pourrait traduire par « rital » ou « macaroni ». Or à l’origine, « The Italian » devait s’appeler « The dago », un autre vocable méprisant qui renvoie à des catégories ethniques plus étendues que les seuls Italiens, et on pourrait traduire ce titre initialement choisi par « Le métèque » ; ce fut à la demande de George Beban, interprète principal du film, que celui-ci fut renommé de manière plus consensuelle. Ce changement de titre interroge, et de toute évidence on aura voulu qu’il s’accorde davantage avec la dignité que l’histoire entendait conférer au personnage principal. Pour autant, il n’est pas certain que le recours à ces termes d’argot peu flatteurs pour intituler des films ethnicisés soit le reflet du racisme décomplexé d’une époque, mais qu’il ait davantage cherché à fonctionner comme un électrochoc ; on en retrouve d’ailleurs un exemple très semblable dans la France des années 70, durant lesquelles Daniel Moosman proposera un film intitulé « Le bougnoul », et dont le sujet tournait justement autour de la dénonciation des conditions de vie des travailleurs immigrés en provenance du Maghreb. Cela pose aussi la question du public destinataire de ces films ; dans l’Amérique des années 1910, le cinéma s’adressait avant tout à des classes très populaires, et il reste à savoir si les Italo-américains des taudis de Manhattan étaient eux aussi susceptibles de se presser dans les nickelodéons, ce qui est sans doute probable. Quant au but poursuivi par Ince et ses collaborateurs en proposant aux spectateurs une vision aussi désespérante de la condition des immigrés, il est là encore délicat à établir, si toutefois les auteurs du film aient souhaité délivrer un quelconque message. Sur ce sujet, Brownlow propose comme interprétation la volonté qu’aurait eue Ince de dissuader les candidats à l’émigration à faire le voyage jusqu’en Amérique, en s’appuyant sur les opinions politiques de Thomas H. Ince, lesquelles n’étaient guère progressistes. L’hypothèse est séduisante, surtout si on l’étaye par les positions très réactionnaires de son comparse scénariste Sullivan (voir le post sur « The Aryan »), et aussi par la relative proximité temporelle de l’œuvre avec l’Emergency Quota Act de 1921, renforcé en 1924, qui se proposa de limiter fortement le nombre d’immigrants arrivant sur le sol des Etats-Unis. Cette interprétation se heurte toutefois au fait, mis en évidence par Brownlow lui-même, que le film de Barker ne fut pas distribué en Italie.



Avec « The Italian », l’immigré venu de Méditerranée gagne donc en sympathie, d’autant plus que le drame poignant raconté par le film nous met fortement en empathie avec son protagoniste ; on peut assurément voir dans cette œuvre un hymne à la tolérance et la compassion envers celui qui vient d’ailleurs, et qui tranche selon Daniel Eagan avec « le chauvinisme qui allait inonder les écrans durant la première guerre mondiale ». Un atout essentiel du film est son interprète principal, George Beban, un acteur de théâtre déjà très connu et dont ce fut le premier rôle au cinéma. Ayant débuté sa carrière à Broadway en 1896, Beban s’était rapidement spécialisé dans des rôles à caractérisation ethnique : il avait commencé par incarner les « Frenchies » de 1905 à 1910, puis se spécialisa dans les interprétations d’Italo-Américains à partir de 1910 avec la pièce « The sign of the rose », laquelle sera par la suite portée sur grand écran à deux reprises (« The alien », tourné par Ince/Barker dans la foulée de « The Italian », puis en 1922 sous un titre éponyme, produit par Beban lui-même). « The sign of the rose » fut un gros succès sur les planches ; pour trouver son inspiration, Beban avait passé plusieurs semaines à observer des ouvriers italiens employés à la construction d’un tunnel reliant Manhattan au New Jersey. Il allait résulter de cette œuvre théâtrale une nouvelle caractérisation de l’Italien pour le public américain, qui est bien entendu celle que l’on retrouve dans le film de Reginald Barker et qui allait dans l’imaginaire populaire non pas se substituer, mais évoluer en parallèle de celle du criminel mafieux : elle donne à voir un personnage dont, comme l’a noté Beban, « les passions sont manifestes, (…) fougueux dans l’amitié autant que dans la haine » ; son exubérance très méditerranéenne est aussi le fruit de sa simplicité, et sa douceur naturelle ne l’empêche pas de faire preuve de férocité lorsque l’injustice le frappe. Dans notre début de XXIe siècle, un certain courant de pensée tente de condamner par avance toute tentative de caractérisation ethnique de ce type, qu’elle soit positive ou négative ; à ce titre, on ne sera guère surpris que l’accueil le plus froid réservé par la presse à la redécouverte de « The Italian » il y a une petite quinzaine d’années l’ait été par le New-York Times… Bien entendu, cette question délicate dépasse largement les propos concernant un simple film de 1915 ; on ne peut toutefois s’empêcher de penser que ce nouvel ordre moral semble interdire de facto toute représentation de l’étranger en tant que tel dans une œuvre de fiction, quand bien même celle-ci s’efforcerait de donner les gages attendus de misérabilisme. A l’inverse, toute caractérisation fait nécessairement un pas vers la caricature, laquelle menace toujours de devenir malveillante ou franchement odieuse ; tout est donc affaire de tact, de contexte et de juste milieu, autant de concepts dont se s’embarrassent guère les idéologies radicales. Sur ce sujet, chacun a sa manière de placer les curseurs ; pour ma part et en ce qui concerne « The Italian », la caractérisation ethnique du personnage ne m’indigne aucunement, d’autant plus qu’elle est empreinte d’une bienveillance évidente, et que d’autre part le talent époustouflant de George Beban confère à son personnage de Beppo une humanité réellement touchante. Si l’on ajoute à cela l’incroyable sens de l’innovation technique qui caractérise cette œuvre, comme je l’évoquais en introduction, il apparaît clairement que nous sommes là en présence d’une des plus grandes réussites cinématographiques des années 1910.



Pour autant, le film a ses défauts ; et si parmi eux on peut compter certains excès de la caricature, cela n’est nullement sur ce registre idéologico-moral que j’évoquais précédemment, mais davantage sur ce que cela induit quant à la cohérence du ton adopté par l’œuvre. A ce sujet, la première partie du film, dont l’action se déroule en Italie, s’avère beaucoup moins convaincante que tout le reste de l’œuvre du fait de la représentation extrêmement naïve qui est donnée du vieux pays, faite d’une accumulation des clichés folkloriques les plus grotesques. Car cette Italie que nous montrent Ince et son équipe n’est autre que celle que l’on devait sans doute trouver dans les dépliants touristiques destinés aux voyageurs américains de l’époque ; à ce titre, on pourra utilement faire la comparaison avec ce que donne à voir le film que je vous propose en bonus de ce post, et sur lequel je reviendrai. Deux exemples pour illustrer cela : Quel métier croyez-vous que Beppo exerçait dans son pays natal ? Non, pas pizzaiolo, mais gondolier à Venise ! Défense de rire… Je vous passe les accoutrements ridiculement pittoresques de tous les personnages, pour m’attarder sur la gesticulation forcenée à laquelle ils s’adonnent dès qu’ils souhaitent exprimer la moindre chose : lorsque j’ai vu le film pour la première fois, j’ai d’abord cru avec surprise qu’il s’agissait d’un archaïsme de mise en scène qui semblait vouloir nous faire régresser au temps de Méliès, alors même que sur bien d’autre points (angles de vue, montage, éclairages) le film faisait preuve d’une remarquable modernité. Puis une fois débarqué en Amérique, toute cette kitscherie prend fin ; on réalise alors que cette hystérie dans la direction d’acteurs avait en fait pour but de caractériser le type méditerranéen par l’exubérance de son comportement… La volonté des scénaristes était certainement de créer un effet de contraste saisissant entre cette Italie présentée comme une sorte d’Arcadie idyllique, et la jungle urbaine sale et dépravée du Lower East Side ; mais l’idée s’avère maladroite, car elle crée dans l’œuvre un décalage de ton inopportun entre onirisme et réalisme. La seule consolation apportée à ce démarrage hasardeux tient dans quelques fort belles compositions graphiques dues à l’opérateur Joe August, avec les deux personnages qui se détachent dans la lumière couchante d’un grand ciel surplombant un paysage paradisiaque. Tout change avec l’arrivée à New York, et le film devient alors nettement plus intéressant ; les premiers pas de Beppo dans les rues de la ville donnent lieu à des plans très intéressants sur la forme comme sur le fond. Sur la forme, on notera la belle progression d’échelle, passant de plans généraux à des cadrages de plus en plus serrés, selon une ordonnance qui deviendra une des normes de mise en scène les plus établies dans le cinéma : cela n’a peut-être l’air de rien, tellement nous y sommes habitués ; mais voir cela mis à l’œuvre en 1915 avec autant d’élégance, je vous assure que c’est un réel plaisir pour tout cinéphile qui a un regard historique sur son média favori. Sur le fond, c’est cette fois un pittoresque d’une toute autre nature qui succède aux scènes idylliques se déroulant en Italie : entre autres détails, on notera le passant qui vole discrètement à l’étalage durant le plan intermédiaire. Quant à l’accueil réservé au nouvel arrivant, il est loin d’être chaleureux, et la séquence s’achève en nous montrant Beppo qui se fait envoyer sur les roses par une habitante. Cette déambulation du personnage plongé dans une jungle new-yorkaise au mieux indifférente, voire hostile, aura peut-être servi de matrice pour des cinéastes comme Scorcese ou Coppola, qui réinterpréteront bien plus tard ce thème de l’immigré italien débarquant dans Manhattan ; certains tiennent pour certaine l’influence exercée par « The Italian » sur certaines scènes de « The godfather : part II », sans toutefois étayer cela par des propos qu’aurait tenus Coppola à ce sujet.



Ceci dit, toute cette partie new-yorkaise du film de Reginald Barker n’est pas exempte de défauts, notamment au niveau de son scénario. Certaines absences sont assez curieuses : si l’on aperçoit bien la statue de la Liberté depuis le paquebot, le passage obligé par Ellis Island se trouve totalement éludé, alors qu’il est un symbole difficilement contournable de l’arrivée des immigrants à cette époque. Par la suite, certains raccourcis frisent l’incohérence : comment Beppo, simple cireur de chaussure, parvient-il à financer le voyage de sa future épouse ? Cela contredit la misère affreuse dans lequel se débattra le couple, auquel même les produits de première nécessité feront défaut. Et lorsque leur bébé manquera de lait d’une qualité suffisante, on ne comprend pas bien pourquoi le personnage joué par Clara Williams ne prend l’initiative de l’allaiter elle-même. Il est certes facile de trouver des petits détails scénaristiques qui clochent dans un film, mais ils semblent abonder ici un peu plus qu’à l’habitude. Pour autant, certains autres détails s’avèrent à l’inverse très pertinents, et ces quelques réserves ne gâtent pas beaucoup l’impression très favorable que laisse l’ensemble. La description sans concession des affres de la pauvreté, ainsi que l’origine italienne des protagonistes, sont des éléments qui ne peuvent qu’amener les cinéphiles à faire un parallèle entre ce film et la vague néo-réaliste des années 1945-1955. Certains se montrent néanmoins réticents à un tel rapprochement, à cause du défaut documentaire dont souffre parfois le film, ou alors en l’accusant de manière plus discutable de n’étaler qu’une « pauvreté pittoresque devenue une marque hollywoodienne », comme l’écrit un critique sur imdb, mais sans autre précision. Pour ma part, même si j’entends ces réserves, le rapprochement avec le courant néo-réaliste me paraît pertinent, et cela pour au moins deux raisons. Il y a d’une part l’absence d’un dénouement heureux, pourtant si caractéristique d’Hollywood, et qui rend cette histoire si poignante ; d’autre part, le film fait le constat amer qu’en plus d’être exploités par les mieux lotis, les pauvres se volent aussi entre eux, ajoutant du malheur au malheur : la scène dans laquelle Beppo se fait détrousser par deux voyous sans doute tout aussi miséreux, alors que l’enjeu est vital pour lui, renvoie immédiatement à ce que donnera à voir 33 ans plus tard De Sica dans « Le voleur de bicyclette ». Cette noirceur déshumanisante est accentuée par un autre élément propre au contexte américain, et que Scorcese réinvestira bien plus tard dans « Gangs of New York » : l’insensibilité des immigrés d’hier devant le sort de ceux d’aujourd‘hui. Ainsi, dans « The Italian », celui qui exploite sans pitié la misère du ghetto répond au nom de Corrigan, un patronyme typiquement irlandais ; et c’est dans la bouche de ce personnage qu’apparaît la seule occurrence de l’injure raciste « wop » dans les intertitres du film. Pour en revenir au rapprochement éventuel avec le courant néo-réaliste, il est en revanche contredit par d’autres aspects du film, comme le penchant très affirmé du scénario pour le mélodrame, ou encore l’authenticité un peu trompeuse des décors : bien que l’on ne perde sans doute pas grand-chose au change, les rues que l’on voit à l’écran ne sont pas celles du Lower East Side, mais du quartier immigré de San Francisco. Quant aux scènes de la première partie du film, un journal de l’époque évoque l’envoi par Ince de George Beban en Italie en vue du tournage par une équipe locale des scènes en gondole ; cela paraît hautement improbable, et il est communément admis que le Venise en question est le quartier de Los Angeles du même nom.



Concernant les apports de « The Italian » au développement du langage cinématographique, je les ai évoqués en termes généraux dans l’introduction, et je vous laisse le soin de découvrir par vous-même à quel point ce film n’a rien à envier, sur ce sujet, à « The birth of a nation ».  Sur cet aspect technique, on peut souligner que ce film témoigne également du côté expérimental qu’a pu avoir le cinéma des années 1910 : toute la grammaire du cinéma étant alors à édicter, les cinéastes de cette époque passionnante n’ont eu de cesse de procéder à diverses tentatives plus ou moins convaincantes, parfois surprenantes, en vue de s’accorder sur une norme technique acceptable pour le public et l’industrie du divertissement. J’avais déjà souligné cela à propos de « The bargain » des mêmes Ince et Barker, avec son générique d’ouverture tout à fait insolite ; c’est sans doute dans ce même esprit d’expérimentation formelle que les auteurs de « The Italian » ont choisi d’enchâsser leur récit entre un prologue et un épilogue dans lesquels George Beban apparaît en tant que lui-même pour ouvrir et refermer un livre dont le contenu serait l’histoire narrée par le film proprement dit, à moins que ce ne soit le rêve fait par l’acteur de théâtre (qui, je le rappelle, était déjà largement connu du public) après s’être endormi pendant la lecture. Cette étrange mise en abîme, bien que très maîtrisée d’un point de vue technique, interroge cependant quant à sa réelle finalité car elle induit une mise à distance qui contredit l’effort de réalisme voulu par le témoignage social qu’entend être le film. Elle n’apparaît dès lors que comme un exercice d’autopromotion de la part des personnalités les plus influentes de l’œuvre : George Beban lui-même, dont le nom apparaît d’ailleurs sur chaque intertitre du film, mais aussi Thomas H. Ince et C. Gardner Sullivan, pompeusement présentés comme auteurs du livre ouvert par Beban – et donc de l’histoire contée par la suite, alors même qu’on a vu précédemment que le scénario de « The Italian » n’était qu’un réemploi de celui d’un court-métrage de la Independent Moving Pictures (chez qui Ince avait travaillé). Et on peut d’ailleurs souligner que l’escamotage se fait également au détriment de Reginald Barker, pas même crédité au générique ; sans entrer dans les détails (j’y reviendrai sans doute un autre jour), la personnalité de Ince reste assez controversée, notamment en ce qui concerne l’attribution des crédits sur des œuvres qu’il ne faisait souvent que superviser. Un autre exemple d’expérimentation à laquelle se livre le film réside dans son plan le plus célèbre, au cours duquel on voit le visage de Beban cadré en gros plan face caméra se muer en une expression de colère féroce, un tremblement de tout l’appareil venant accentuer l’impression produite sur le spectateur. Cet effet de mise en scène a assurément quelque chose de saisissant et de mémorable, mais il semble être resté une expérience sans suite, probablement car en désacralisant le « quatrième mur » du cadre, il allait à l’encontre de l’établissement d’une grammaire normée et stable du langage cinématographique ; ce plan très curieux est sans doute à rapprocher de celui, plus célèbre encore, au cours duquel Justus D. Barnes venait décharger son arme sur le spectateur dans « The great train robbery » (1903). Si « The Italian » se montre innovant et précurseur sur de nombreux aspects techniques, il présente également quelques archaïsmes, notamment en ce qui concerne les intertitres qui ne font le plus souvent office que de titres de chapitres, comme l’on faisait dans les premières années du cinéma et que l’on ne fera bientôt plus. Par ailleurs, la réalisation use par moments de procédés un peu lourds, comme l’utilisation intempestive de courts flash-backs de rappel (on voit aussi cela chez Abel Gance) visant à expliquer les motivations d’un personnage, mais qui s’avèrent finalement très redondants d’un point de vue narratif. Enfin, et pour terminer sur une note positive que ce film novateur mérite amplement, signalons les nombreux efforts faits par Barker pour dynamiser sa mise en scène à l’aide d’un cadre mobile : les tentatives de mouvements d’appareil sont variées et convaincantes, et leur couplage à un montage efficace rendent quelques scènes d’action très réussies pour l’époque, comme celle où Beppo s’accroche désespérément à la voiture de Corrigan, ou encore celle durant laquelle il court chercher les alliances qu’il a oubliées pour son mariage.



Il est intéressant à plus d’un titre de rapprocher « The Italian » d’un autre film intitulé « L’emigrante » que je vous propose en bonus (tout au moins un fragment, l’œuvre ne nous étant parvenue que dans un état parcellaire) : réalisé la même année, il est l’exact pendant de celui d’Ince et Barker, puisqu’il représente le point de vue du cinéma italien de l’époque sur ce thème de l’immigration économique vers le nouveau monde, en l’occurrence ici l’Amérique du Sud. Sans surprise, la partie italienne de l’histoire est beaucoup plus plausible dans la reconstitution que dans le film hollywoodien ; mais moins pessimiste que celui-ci, « L’emigrante » se termine sur un happy-end avec retour au pays natal. Concernant la thématique qui nous occupe ici, la partie sud-américaine du scénario offre un intérêt certain lorsqu’elle insiste sur les conditions de travail révoltantes auxquelles sont soumis les ouvriers immigrés sur les chantiers, sans cesse escroqués par leurs employeurs qui les astreignent de plus à des tâches particulièrement harassantes et accidentogènes, et il va sans dire que leurs droits les plus élémentaires sont bafoués avec le plus grand cynisme : c’est un aspect intéressant sur lequel « The Italian » fait quant à lui totalement l’impasse. Une évaluation objective de « L’emigrante » reste cependant difficile : d’une durée initiale qui semble avoir été de 6 bobines, la seule version qui nous soit parvenue consiste en un remontage en deux bobines seulement, où toute une partie de l’intrigue a été escamotée. Comme on s’en doute, la mise en scène est bien moins virtuose que celle du film de Reginald Barker ; on notera cependant que le réalisateur Febo Mari avait initialement fait preuve d’audace formelle pour son film, qu’il avait monté sans aucun intertitre, estimant que les images présentaient en elles-mêmes suffisamment d’éloquence. Mais il dut malheureusement renoncer à cette intéressante initiative après quelques mois d’exploitation, son distributeur ayant exigé par la suite un remontage du film avec intertitres.


L’EMIGRANTE (1915)

MP4 TVRIP 255 Mo VOSTFR (23 min)

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Contrairement à la semaine dernière je ne me suis pas honteusement tourné les pouces, puisque je vous propose pour ces deux films un sous-titrage de mon cru incluant création des timecodes et traduction directe d’après les intertitres anglais pour le film de Barker, italiens pour celui de Febo Mari. Quant à la qualité vidéo, elle est excellente compte tenu de l’ancienneté pour « The Italian », qui a eu droit à un vrai effort de restauration combinant les trois copies existantes, et c’est le genre de bonne nouvelle que j’aimerais pouvoir écrire plus souvent dans mes posts consacrés au cinéma muet. Le fichier que j’ai utilisé est en qualité HD, le seul regret étant qu’il ne restitue pas les teintes originelles comme c’est le cas dans l’édition DVD américaine. En ce qui concerne « L’emigrante » ou ce qu’il en reste, il s’agit d’un TVrip de qualité pas trop mal, avec un petit logo dans le coin supérieur droit. Et voili et voilà.


Un partage et une traduction de

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