SON DERNIER EXPLOIT

 (VOSTFR)


Réalisation : Lambert Hillyer

Casting : William S. Hart, Anna Q. Nilsson, Joseph Singleton

Durée : 73 min

Année : 1920

Pays : USA

Genre : Western


Histoire : Pendant sa cavale, un bandit trahi par son complice sauve le fils d’une fermière et se réfugie chez cette dernière.



MP4 DVDRIP 471 Mo VOSTFR perso

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Attention, grand film ! De ce qu’on peut voir aujourd’hui de l’œuvre de William S. Hart, si la première place revient dans mes préférences à « Hell’s hinges », la seconde revient sans hésitation à « The toll gate », ce qui en fait par conséquent un des plus beaux westerns du cinéma muet, à mon humble avis tout au moins. La mise en chantier de ce film au début de l’année 1920 représente un tournant dans la carrière de Hart : une sorte d’entrée dans le crépuscule, qui fait un émouvant écho avec la tonalité de fatalisme désespéré véhiculée par l’histoire. Car jusqu’ici, William S. Hart était la star incontestée du western, et même plus largement du cinéma ; il s’en fallut d’ailleurs de peu qu’il ne participe à la création de la United Artists aux côtés de Chaplin, Fairbanks, Pickford et Griffith. Mais l’entrée dans une nouvelle décennie marque le début de la fin pour l’acteur, qui va alors sur ses 56 ans : Tom Mix fait déjà beaucoup parler de lui, et va imposer au western un ton plus enfantin qui tranche avec la gravité mélodramatique du style de Hart. Si « The toll gate » représente un tournant pour notre cow-boy favori, c’est également parce que le film marque sa rupture avec Thomas H. Ince, un producteur dont j’avais plusieurs fois souligné le rôle crucial qu’il a joué dans la carrière cinématographique de Hart. Passés ensemble sous l’égide de la Paramount juste après le tournage de « Wolf Lowry », les deux anciens amis sont cette fois-ci sévèrement brouillés, et même en procès pour des histoires de rémunération ; ainsi « The toll gate » est le premier film que Hart fera sans aucune implication de la part de Ince, et la production de l’œuvre ne sera assurée que par la compagnie que l’acteur avait fondée en 1917 à partir de « The silent man » et qui portait son nom. Pour le reste, ses principaux collaborateurs sont toujours présents au générique, comme Lambert Hillyer à la réalisation ou Joe August à la photographie. Seul C. Gardner Sullivan semble avoir quitté l’équipe avec Ince ; sur son blog, Anne Harding assure qu’il a rédigé les intertitres, mais je n’ai trouvé nulle part ailleurs cette information : au contraire, à partir de « The toll gate » le célèbre scénariste n’apparaît plus au générique des films de Hart, à l’exception du tout dernier, « Tumbleweeds », pour lequel il reviendra prêter main forte.


Pour rappel, William S. Hart peut faire figure de ce qu’on appelle aujourd’hui un « auteur », en ce sens qu’il avait une maîtrise presque complète des films dans lesquels il figurait, ne se contentant pas d’en être l’interprète principal mais participant aussi à la production, à l’écriture et à la réalisation, et qui plus est entouré d’une équipe à peu près stable. Il en résulte nécessairement une forte personnalité de l’œuvre ; mais dans le cas de Hart, cela semble avoir pris une tournure si radicale qu’on a immanquablement l’impression, dès lors qu’on a visionné quelques-uns de ses westerns, qu’il refaisait toujours le même film. Depuis le début de ce cycle consacré à William S. Hart, je n’ai ainsi cessé d’évoquer à chaque post son personnage de « good bad man » qui va invariablement s’amender par amour pour une jeune femme irréprochable, le tout sur fond de moralité victorienne et à grand renfort d’affects mélodramatiques. Et on aurait tort de soupçonner là chez Hart un manque d’inspiration dans le peu de variété qu’il offre à son personnage, dont on remarquera d’ailleurs qu’il est vêtu des mêmes guenilles d’un film à l’autre ; au contraire, je trouve qu’il y a quelque chose d’extrêmement touchant et d’admirable dans cette inlassable répétition, comme si Hart s’était lancé dans la quête d’un idéal esthétique et thématique inatteignable mais qu’il cherche malgré tout à cerner avec obstination, un peu à l’image d’un Pérugin peignant ses madones en série durant la Renaissance ou d’un Claude Monet avec ses nymphéas. De ce point de vue, c’est sans doute avec « The toll gate » que Hart semble le plus près de toucher du doigt la finalité de sa quête abstraite. Car si elle n’a pas la complexité symboliste et la flamboyance baroque de « Hell’s hinges », cette œuvre incontournable se présente néanmoins tout à la fois comme un exemple de western dans toute la quintessence formelle du genre, avec ses espaces naturels et ses scènes d’action très maîtrisées (l’attaque du train au début du film), mais aussi dans la subtilité de son approche mélodramatique, enserrée cette fois-ci dans un fatalisme mélancolique : toujours très en avance sur son temps, Hart annonce déjà dans ce film ce que seront bien plus tard les grandes tragédies de Walsh comme « Colorado territory ». Et l’on pourrait discourir des heures et des heures sur la fascinante mise en perspective de ces deux grands chefs-d’œuvre de Hart que sont « Hell’s hinges » et « The toll gate », tant le premier est sans cesse convoqué par le second autant par des citations que par des oppositions, l’un comme l’autre cherchant à atteindre le même but comme on l’a vu ; n’ayant le temps que de rédiger quelques modestes lignes sur le sujet, je vais tenter néanmoins d’en évoquer quelques grandes lignes.


Dans la plupart des films de Hart, le basculement moral du personnage au contact d’une jeune femme pure s’effectue avec une soudaineté et une radicalité qui laissent tout de même perplexe ; il y a d’ailleurs certainement quelque chose d’assumé dans ce manque de réalisme psychologique. C’est particulièrement le cas dans « Hell’s hinges », où un unique plan sur le visage de Hart suffit à nous montrer le revirement brusque et complet du protagoniste ; autant nous ne savons rien de ses crimes passés, autant sa ferveur religieuse et morale nouvellement acquise démarre sur les chapeaux de roue, aiguillonnée par son coup de foudre amoureux. Or, si « The toll gate » propose encore le schéma général d’une rédemption par l’amour, il rompt avec l’idée d’une brisure abrupte et propose un cheminement psychologique plus plausible, mais avec pour revers de la médaille une atmosphère de fatalisme qui interdit cette fois-ci tout dénouement heureux pour le personnage. Et là où le basculement s’effectuait très tôt dans le récit pour « Hell’s hinges », il se fait beaucoup plus tard dans « The toll gate » ; aussi le spectateur a-t-il bien trop le temps cette fois-ci de voir notre anti-héros se compromettre dans le mal pour que ce dernier puisse espérer s’en tirer à trop bon compte, même si le shérif qui le poursuit, en incarnant la rectitude, fait finalement preuve de pas mal de mansuétude à son égard. C’est une des grandes forces de « The toll gate » : Deering, le personnage incarné par Hart, baigne d’un bout à l’autre dans l’ambivalence ; il est mauvais, oui, mais jamais vraiment non plus, et cela de manière fractale et non plus dichotomique comme dans « Hell’s hinges ». Toute l’habileté du film est que cela est illustré à chaque épisode de l’histoire, si ce n’est à l’intérieur de chaque scène. On pourrait illustrer ce propos de nombreux exemples ; en voici un seul, choisi subjectivement : apercevant au sein d’un groupe d’hommes son ennemi qui l’a trahi, Deering tire dans le tas et fait deux victimes innocentes, puis s’enfuit sans autre état d’âme. Poursuivi ensuite par les autorités de la ville, il chute de cheval. L’animal est blessé, et un coup de feu trahirait sa position ; mais ne pouvant se résoudre à laisser agoniser la pauvre bête, Deering revient malgré tout sur ses pas pour l’achever… Et à l’inverse, même une fois que son basculement moral est opéré, Deering ne cesse de montrer malgré cela des signes résiduels de violence dans son attitude. Quant à la scène qui illustre de manière plus précise son revirement, elle constitue un tour de force émotionnel qui culmine aux deux tiers du film. Si dans « Hell’s hinges », cette scène trouvait sa virtuosité dans la brièveté d’un simple plan, elle la trouve ici au contraire dans la complexité du processus de mise en scène, et deux pleins paragraphes suffiraient à peine pour détailler tout à la fois la force symbolique et la richesse cinématographique de ce remarquable tour de force. Je n’ai malheureusement pas le temps pour cela ; disons simplement qu’une étrange et troublante alchimie font se côtoyer pulsion de mort, pulsion sexuelle et révélation religieuse dans une succession de plans à laquelle seule l’expressivité propre au cinéma muet pouvait apporter autant d’émotion : sans aucun intertitre explicatif, uniquement par l’habile succession des plans et le style très appuyé du jeu de Hart, l’acteur et le metteur en scène nous donnent là, durant deux ou trois minutes, un très grand moment de cinéma.

Quant à la référence biblique venant en appui d’une moralisation déjà très édifiante (toujours dans cette même scène épatante), c’est un procédé qui peut nous paraître lourd et daté aujourd’hui, et peut-être l’était-il déjà à l’aube des années 1920. Mais comme je l’ai déjà souligné, William S. Hart a mené sa carrière en auteur, et a donc fait de ses œuvres l’illustration scrupuleuse de sa vision de la condition humaine, qui est celle d’un moraliste victorien dans toute son austérité rétrograde ; or ne pas adhérer tout à fait à cette morale ne nous empêche nullement d’admirer la force et la beauté de cette illustration. La symbolique religieuse semble de toute évidence avoir été chez Hart un procédé qui lui aura donné des ailes pour son inspiration cinématographique, puisqu’elle était déjà au cœur de « Hell’s hinges » ; aux références à l’Ancien Testament dans le film de 1917 répondent ici des citations de l’Evangile selon saint Matthieu, et la phrase plus précise mise en exergue, « C’est par leurs fruits que vous les reconnaîtrez », est le titre de la nouvelle écrite par William S. Hart qui sert de base scénaristique à « The toll gate ». Sur imdb, un internaute très perspicace a judicieusement relevé que cette phrase entrait en contradiction avec le plan où Deering tombe sur la photo de son ennemi dans la chambre de la femme… Signalons aussi, comme rémanence de « Hell’s hinges » en lien avec un christianisme illuminé, le thème de la purification du mal par le feu : il constituait l’apex du film de 1917, et il est à nouveau convoqué dans « The toll gate », dans une séquence où Deering incendie la ville où son ennemi a trouvé refuge. Enfin, et puisque l’évocation d’une religiosité exacerbée couplée à un moralisme austère vous fait certainement suspecter chez Hart une mentalité réactionnaire à l’excès, c’est l’occasion pour moi de commencer à évoquer une autre récurrence dans l’œuvre de notre cow-boy aux yeux clairs, mais beaucoup plus dérangeante cette fois-ci : il s’agit des références douteuses, dans certains intertitres, à la couleur de peau des protagonistes, soit pour affirmer la supériorité des Blancs, ou bien alors, de manière complémentaire et plus ou moins explicite, pour essentialiser négativement un groupe ethnique précis. Du racisme, donc, oui… et « The toll gate » flirte lui aussi par instants avec ce penchant fort déplaisant, tout comme « Hell’s hinges » l’avait fait précédemment. Or maintenant que j’ai rédigé un bon nombre de paragraphes sur William S. Hart au fil des différents posts que je lui ai consacrés ici, et en dépit de l’admiration que je porte à son œuvre, il ne s’agissait pas pour moi d’éluder pour autant cet aspect plus problématique qui hante les recoins de certains de ses films ; ainsi, après avoir soulevé aujourd’hui ce coin du voile, je vous propose d’attendre le prochain post consacré à Hart (dès la semaine prochaine) pour disséquer de long en large cette épineuse question, d’autant plus que comme vous le verrez, le titre du film, très explicite, ne m’en laissera guère le choix…


Laissons donc provisoirement de côté les sujets qui fâchent, et terminons par quelques lignes concernant le court-métrage que, comme à l’habitude, je vous livre en bonus du film à l’affiche. Réalisé en février 1915 par William S. Hart pour le compte de la Kay-Bee, filiale de la NY Motion Picture dans laquelle officiait Thomas H. Ince, « Bad Buck of Santa Ynez » représente le complément idéal à un post consacré à « The toll gate », les deux films présentant une indéniable parenté. Hart tourne cette année-là comme un marathonien, comblant l’impatience de la sortie de son 3e long-métrage « The darkening trail », et celle, retardée, de son second « On the night stage », par une incroyable salve de petits films à deux bobines réalise dans l’enceinte d’Inceville. Comme toujours chez lui, le anti-héros aux mauvaises habitudes va donc trouver sa rédemption dans le mélodrame ; à l’intérieur de ce motif scénaristique déjà bien établi, les singularités communes avec « The toll gate » résident en deux points essentiels. Tout d’abord, c’est parce qu’il craque pour une petite fille, et non par amour pour la mère de celle-ci, que Bad Buck va finalement reprendre le droit chemin ; dans « The toll gate » il s’agira d’un petit garçon, bien que dans le film de 1920 le sentiment amoureux envers la mère participe tout autant à la volte-face psychologique de Deering. Dans les deux films, l’enfant est sauvé d’un accident par le personnage joué par Hart : une morsure de serpent dans celui de 1915, la noyade dans celui de 1920. Ensuite, la rédemption ne mènera pas le « good bad man » jusqu’à une fin heureuse, ni dans « The toll gate » à la fin lequel Deering se retrouve condamné à l’errance en pays maudit, et moins encore dans « Bad Buck of Santa Ynez » où l’on assiste à une des rares morts de William S. Hart à l’écran (4 fois au total, dont une dans « The taking of Luke McVane » que je vous avais proposé dans un post précédent). Sur la forme, « Bad Buck » démontre tout le savoir-faire déjà acquis en 1915 par Hart en matière de mise en scène : d’excellents cadrages lors des poursuites à cheval, et le plan où le héros chevauche au loin sur une crête à contre-jour sera amené à devenir une véritable image d’Epinal du genre western. On appréciera également la réalisation de la scène finale, malgré le pathos exagéré qui s’en dégage : le geste de la mère apaisant les poursuivants qui viennent de faire irruption dans la cabane, puis un mouvement panoramique de la caméra nous emmène vers le héros mourant effondré au chevet de la gamine revenant à la vie, le tout figuré par des compositions graphiques aussi soignées qu’expressives dont l’inspiration un peu naïve renvoie aux grandes heures de la peinture religieuse. A l’inverse, il est curieux de constater d’évidents défauts de cadrage dans des plans pourtant plus statiques : par exemple, lorsque Buck prend la fillette dans ses bras, c’est le chariot qui est cadré, et les deux personnages sont à moitié hors du champ… Toujours d’un point de vue technique, à noter également l’utilisation fort bien maîtrisée du montage alterné : la mort du colon / la confrontation entre Buck et le shérif au début du film, avec l’enterrement comme point de convergence ; la poupée fabriquée par Buck / la morsure du serpent par la suite, avec le retour du héros en nouveau point de convergence. La sortie de « Bad Buck of Santa Ynez » se fait d’ailleurs le même mois que « The birth of a nation » de Griffith, auquel on prête bien souvent et à tort l’invention de ce type de montage, alors qu’il semble déjà largement employé dans les productions de l’époque.

BAD BUCK OF SANTA YNEZ (1915)


Court-metrage (24 min)

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Tout le travail de sous-titrage (création des timecodes, traduction des intertitres) a été effectué par votre humble serviteur ; je ne sais si ce genre de post intéresse beaucoup de monde, mais si j’ai réussi jusque-là à faire découvrir et apprécier William S. Hart ne serait-ce qu’à un seul cinéphile passionné, alors j’en suis réellement heureux. La qualité vidéo des fichiers que je vous propose aujourd’hui n’est en revanche pas franchement au rendez-vous, ce que je regrette bien évidemment au vu de la qualité intrinsèque des films, lesquels ne semblent pas avoir encore bénéficié de la restauration sérieuse qu’ils mériteraient. C’est encore à peu près acceptable pour « The toll gate », bien que les scènes nocturnes dans les rues de la ville soient difficilement déchiffrables, et que la dernière bobine ait subi de fortes détériorations. Pour « Bad Buck of Santa Ynez », cela devient vraiment limite, mais j’ai eu beau chercher dans tous les recoins du net, je n’ai pas trouvé mieux. Mais vous retrouverez William S. Hart dès la semaine prochaine avec un nouveau film, et cette fois dans une très belle copie qui sera… incomplète. Ah, quand ça veut pas, ça veut pas !

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