BATAAN

(MULTILANGUES)


Réalisation : Tay Garnett

Casting : Robert Taylor, George Murphy, Lee Bowman

Durée : 114 min

Année : 1943

Pays : USA

Genre : Guerre


Histoire : Alors que la Seconde Guerre Mondiale fait rage dans le Pacifique, l’armée japonaise parvient à envahir les Philippines, territoire défendu par l’armée américaine. La seule solution est d’envoyer des soldats américains détruire le pont de Bataan, ce qui empêchera l’avancée des Japonais.



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Voici ce qu’il convient d’appeler un mètre étalon. Mais entendons-nous bien sur cette qualification : elle ne suppose en rien que « Bataan » soit une œuvre d’un mérite artistique indépassable – il s’agit d’un bon film parmi tant d’autres, y compris dans l’univers plus restreint du cinéma guerrier – mais elle signifie que le film possède, au regard de l’histoire du genre, une dimension archétypale qui saute immédiatement aux yeux de qui a vu au moins dix films de guerre dans sa vie, toutes époques ou toutes origines confondues. Cela n’a peut-être l’air de rien, mais il est cependant rare de pouvoir ainsi désigner une œuvre comme étant à ce point représentative d’un genre aussi vaste et difficile à jalonner que peut l’être le film de guerre. Car on le sait bien, l’omniprésence d’un conflit armé au sein de la trame scénaristique d’un film ne constitue absolument pas une condition suffisante pour le ranger dans le genre précité, et le fait que celui-ci se trouve la plupart du temps en connexion avec de nombreux autres genres (film historique, film d’action, mélodrame, thriller d’espionnage, film d’aventures, drame de la Résistance, trümmerfilm, etc) a pour conséquence que nombre de chefs d’œuvres bien connus du 7e art comportent une composante guerrière, sans que pour autant aucun d’eux puisse enter à coup sûr dans la catégorie du film de guerre. L’essence de ce dernier se trouve donc cachée sous une épaisse gangue qu’il convient donc d’ôter couche après couche, jusqu’à l’obtention d’un noyau dur dont le diamètre s’avèrera au bout du compte extrêmement réduit en regard de l’énorme fruit que l’on tenait en main initialement. Prenez maintenant ce noyau résiduel, broyez-le, pressez-le, disséquez-le en fines lamelles et à l’issue d’une longue distillation du substrat obtenu, vous verrez perler au bout de l’alambic une petite goutte d’huile essentielle dont vous vous apercevrez, en l’observant au microscope, qu’elle porte un nom : il s’agit de « Bataan », réalisé par Tay Garnett et sorti au mois de juin 1943.


Cette opération que je viens de décrire, consistant à l’obtention après élagage de la substantifique moelle du film de guerre, est celle effectuée par Jeanine Basinger dans une des études théoriques essentielles consacrées à ce genre cinématographique, « The World War II combat film : Anatomy of a genre ».  Le titre révèle le point de vue essentialiste de l’auteur, qui adopte une vision la plus réduite possible de son sujet, et cela tout d’abord en soulignant le rôle central du second conflit mondial dans l’établissement des codes qui vont définir le genre. En effet, si le film de guerre existe déjà bien avant cette période (« Hearts of the world », de Griffith, date de 1918) avec de nombreuses œuvres consacrées à la Grande Guerre, c’est bel et bien l’entrée en scène des Etats-Unis en 1942 dans le conflit suivant, ainsi que tout l’effort de guerre qui l’accompagne – lequel inclut bien sûr la participation d’Hollywood – qui va en fixer plus précisément les contours. On voit d’autre part dans ce titre que Jeanine Basinger entend mettre en exergue, au sein de cette dénomination un peu trop fourre-tout de « films de guerre », une petite poignée d’œuvres (5, pas une de plus !) qu’elle désigne par « films de combat » ; et au sein de ce dernier carré de combattants irréductibles, c’est bel et bien « Bataan » qu’elle choisit d’élire comme porte-drapeau. Voici ce qu’elle écrit au sujet de ces films de combat de la Seconde Guerre Mondiale : « Ce que je savais par avance [à leur sujet], comme probablement tout membre de notre culture, c’est qu’ils contiennent un héros, un groupe mélangeant différents types de personnes et un objectif militaire quelconque. Ils se situent dans les véritables zones de combat de la Seconde Guerre Mondiale, contre des ennemis établis, sur terre, sur mer et dans les airs. De nombreux événements y sont répétés, comme les ‘air mail’ (Ndr : Il s’agit des émissions de radios pour divertir les soldats sur le front), tous présentés visuellement à l’aide des uniformes, des équipements et de l’iconographie de combat appropriés. ». Or il est vrai qu’à ce titre, « Bataan » passe soigneusement en revue tous ces éléments constitutifs de ce noyau dur décrit par Basinger. Dans ce film solidement réalisé, il est en effet remarquable de constater à quel point Tay Garnett se montre soucieux de combiner à chaque instant deux recherches antagonistes, celle d’une exhaustivité des figures de style propres au genre et celle de limiter le cadre de l’action à quelques dizaines de mètres carrés de jungle de studio. Ainsi dans ce petit groupe de soldats retranchés, tous les grands corps d’armée sont représentés : des fantassins bien sûr, mais aussi un aviateur ainsi qu’un jeune gars de la marine…


Cette approche de « Bataan » consistant à en faire un cas d’école semble à ce point tomber sous le sens lorsqu’on regarde le film qu’il n’est dès lors pas surprenant de la voir partagée par toute la littérature cinéphilique. Et pour parler plus précisément de l’œuvre, plutôt que d’aller vainement paraphraser l’analyse qu’en font Tavernier et Coursodon dans « 50 ans de cinéma américain », je préfère vous la livrer telle quelle, car je la partage en tout point et ne saurais mieux l’exprimer : « La curieuse réussite de ‘Bataan’ tient dans la conviction, l’énergie, le respect avec lesquels sont filmés la formidable collection de scènes rituelles et attendues, inhérente au film de groupe : échantillonnage psychologique où le Noir chante ‘Ol Man River’, où le sergent est rude mais efficace, où l’ennemi que l’on traite de singe tout le long de l’histoire, est impitoyable. Garnett n’essaie pas de renouveler ces clichés. Il les prend en compte et soit les dynamise, utilisant de grands travelling d’accompagnement à travers tout le décor, procédé qu’il affectionne, soit les traite avec une retenue inhabituelle, donnant à certaines scènes une force surprenante : le bombardement initial, la découverte d’un mort dans le brouillard, le corps à corps final, la mort de Lloyd Nolan. Celui-ci est sans doute le meilleur acteur d’une distribution très ténue, où même Robert Taylor se sort plutôt bien d’un personnage archi-classique mais dont les répliques, dans cette optique, sont assez réussies. ». A noter que, si Tatave & Coursodon soulignent le cliché que constitue le fait de faire fredonner inlassablement un chant du Mississipi à un afro-américain, je crois qu’il convient cependant de souligner la bonne volonté dont fit quand même preuve la MGM en faisant figurer dans l’échantillonnage un vétéran Noir traité sur un pied d’égalité avec ses camarades d’infortune. Il n’y a qu’à se remémorer ce qu’était habituellement le traitement des personnages de couleur dans le cinéma des 40s pour constater que l’on souhaitait ici franchir un pas décisif, fut-ce timidement. D’ailleurs, la NAACP (organisation américaine des droits civiques) remit en juin 1943 puis à nouveau en février 1944 deux prix à la MGM pour les féliciter du portrait sympathique et réfléchi que « Bataan » faisait d’un soldat noir. Le film déploie d’ailleurs une imagerie plus large encore de ce qu’on appellerait aujourd’hui la diversité, puisque la petite unité contient également un personnage hispanique (interprété par Desi Arnaz) ainsi qu’un Philippin. La première mouture du scénario comprenait en outre un soldat amérindien ; une des modifications imposées par l’OWI (l’organisme de propagande de guerre) fut en outre de traiter le soldat philippin de manière moins condescendante. On le voit, le multi-ethnisme a été une préoccupation essentielle dans la conception de « Bataan », et cette importante innovation devint par la suite un motif récurrent dans les films sur la Seconde Guerre Mondiale, quitte à sacrifier au réalisme puisque je crois savoir que la ségrégation était strictement observée à cette époque au sein des forces armées américaines. Enfin, pour en finir sur ce sujet, on notera que cette volonté louable de casser les clichés raciaux a également le bon goût de s’effectuer avec pudeur et élégance, en laissant les images parler d’elles-mêmes plutôt que nous infliger un scénario à thèses : ainsi Dore Schary, le producteur exécutif de la MGM, s’abstint d’informer Robert Andrews, l’écrivain sollicité pour le scénario, de la présence d’un Noir parmi les personnages, afin d’éviter toute tentation d’un surlignage pesant.

Vous l’aurez peut-être compris, j’ai un faible pour « Bataan », que la critique s’accorde à trouver réussi mais pour lequel je conçois un petit attachement supplémentaire, même après avoir vu tant d’autres films de guerre réussis. C’est sans doute que, hormis des qualités de mise en scène qu’on n’attend pas forcément de Tay Garnett, réalisateur en général moyennement inspiré, l’histoire narrée par le film est d’une noirceur inexorable qui se conclue implacablement : c’est celle de l’extinction progressive d’un groupe, un par un jusqu’au dernier, face à un ennemi supérieur en nombre ou en armes. C’est un type classique de scénario, qu’on retrouve également dans certains westerns, mais que pour autant « Bataan » n’aura pas inventé : le film reprend en effet la trame de « The lost patrol », tourné par John Ford en 1934. Afin d’éviter tout procès, la MGM avait d’ailleurs préalablement versé 6500 dollars à la RKO afin de pouvoir reprendre des éléments du film de Ford, bien que « Bataan » n’en constitue pas non plus un remake proprement dit. Pas d’originalité dans l’histoire, donc, mais celle-ci classe « Bataan » dans un type du film de guerre qui est de fait toujours plus poignant et attachant que son pendant plus optimiste. En effet, une façon de voir les choses serait de dire qu’il y a les films de guerre qui racontent des victoires, et ceux qui racontent des déroutes ; et c’est donc dans cette seconde catégorie que se situe le film de Garnett, une catégorie qui évite de fait toute fanfaronnade victorieuse. Or on ne trouve rien d’étonnant à cela dès lors qu’on sort un peu de l’univers cinématographique pour aller ouvrir un livre d’histoire, o l’on s’aperçoit que cette bataille de Bataan s’acheva sur une défaite américaine ; la déroute s’avéra d’autant plus difficile qu’elle fut suivie d’un sinistre cortège de crimes de guerre japonais. La péninsule de Bataan constitua en effet le dernier bastion tenu par les Américains suite à l’invasion de l’archipel des Philippines entamée dès le lendemain de Pearl Harbour par l’armée nippone. Plusieurs dizaines de milliers de Philippins et d’Américains, presque tous affectés de malaria et de béribéri, se retranchèrent dans cette position défensive d’où ils parvinrent à retarder de 3 mois l’achèvement de la conquête japonaise de l’archipel. Leur capitulation le 8 avril 1942, puis la chute d’un ultime bastion (Corregidor) peu après, furent suivi de l’épouvantable « Marche de la mort de Bataan » au cours de laquelle les malheureux prisonniers moururent par milliers. Le film de Garnett rend donc hommage à cette résistance désespérée, et s’efforce de le faire en éludant le moins possible pour l’époque le caractère âpre et sans merci des combats. Or c’est précisément cet aspect que soulignèrent les critiques, toutes favorables, reçues par le film à sa sortie. Le New York Times écrivit ainsi que « cette fois, le studio n’a pas enjolivé les faits, il les montre dans leur laide réalité. Il n’y a rien de brillant ou d’exaltant là-dedans (…) mais de la crasse et du sang. Les hommes meurent dans des cris épouvantables. La mort est d’une sinistre inévitabilité. Il n’y a pas de refuge optimiste dans ce film. ». L’accueil fut donc favorable de la part des critiques, ainsi que du public (le film rapporta plus d’un million de dollars à la MGM), mais également de la part des protagonistes de la bataille : ainsi lors d’une pré-projection en mai 1943, « Bataan » reçut l’approbation d’un groupe de soldats et de correspondants de guerre ayant assisté aux combats. Enfin, signalons qu’en 1945 la RKO produisit une sorte de séquelle du film, bien médiocre comparée au film de 1943, intitulée « Back to Bataan », avec John Wayne et Anthony Quinn.

Les sous-titres ne proviennent pas d’une traduction personnelle mais ils sont de type DVD, je les ai extraits afin d’en faire un srt, des fois qu’un jour quelqu’un parvienne à mettre la main sur une qualité HD que mériterait amplement ce film. Attention au srt que j’avais mis sur opensubtitles il y a quelques temps, il comporte des erreurs d’OCR, qui ici sont corrigées. Et donc, en attendant le HD, il faudra se contenter d’un DVDrip qui est néanmoins de qualité tout à fait correcte. Enfin, si toutes ces histoires de corps-à-corps implacables au fond de la jungle vous paraissent trop sinistres, vous pouvez vous rabattre sur la VF, dans laquelle des GIs causant avec l’accent berrichon vous aideront à transformer cet âpre film de guerre en comédie légère. Et si en outre vous avez un attrait pour la laideur graphique, il paraît qu’une version colorisée existe ; quand vous l’aurez dénichée, vous pourrez toujours demander à un repackeur de vous coller la VF dessus… Une fois le résultat visionné, vous n’aurez cependant pas encore atteint tout à fait le comble du mauvais goût : il vous restera pour cela à aller jouer au foot au Qatar, et là ça sera parfait.



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