LA GRANDE PRAIRIE

HD

(VOSTFR)


Réalisation : James Algar

Durée : 70 min

Année : 1954

Pays : USA

Genre : Documentaire


Vie de la faune du grand Continent Américain, avant l’arrivée des colons.


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Voilà donc plusieurs mois maintenant que je taille des croupières à la conquête de l’Ouest dans mes contributions à Warning Zone : après avoir longuement examiné le cas des Indiens allègrement dépossédés, affamés et humiliés, puis la semaine dernière celui des sols allègrement dégradés, voici donc le tour de la faune sauvage, allègrement massacrée. Facile, me direz-vous : tout le monde connaît le cas de ce pauvre bison, dont la population est passée de 60 millions estimés en 1830 à… 750 lors de la fin officielle de la frontier en 1890. Oui, évidemment, il y aurait beaucoup à raconter sur cet exemple particulièrement édifiant d’éradication de grande ampleur, mais comme vous avez tous déjà vu et revu The last hunt de Richard Brooks et qu’il n’y a pas eu à ma connaissance d’autre film patrimonial sur le sujet, je me suis efforcé d’aller piocher ailleurs. Et ça n’est pas si facile, preuve sans doute que l’effondrement du vivant – comme on dit aujourd’hui – est le parent pauvre de la cause environnementale, car tout repose sur le même principe : si l’on daigne s’intéresser au sort malheureux d’une bestiole, c’est avant tout parce qu’on la trouve utile à nos affaires ; éventuellement parce que c’est un mammifère relativement proche de nous dans l’évolution ; à la limite parce qu’on la trouve jolie et marrante ; et si rien de tout ça, eh bien elle n’a plus qu’à crever jusqu’au dernier rejeton, tout le monde s’en fout. Et puis tenez, hein, après tout : un bison c’est moche, c’est con, ça fait la gueule et c’est même pas si bon que ça (j’ai goûté, ça vaut pas de la charolaise). Bref, pour traiter de la destruction de la faune en Amérique du Nord, j’ai dû faute de mieux me rabattre sur deux œuvres qui, s’il n’y a guère de doute quant à leur intérêt cinématographique et en particulier pour l’histoire du documentaire animalier, font en revanche davantage preuve sur le point de vue qui nous intéresse ici d’un simple effet d’annonce que d’un traitement de fond ou d’un positionnement quelconque. Il faut dire que l’écologie ou Disney, ça ne relève pas vraiment du même genre de préoccupations : la première est par essence culpabilisante et anxiogène, tandis que le second a décidé assez tôt que le consensus mièvre serait l’horizon indépassable qui sous-tendrait la magnificence plastique des œuvres qu’il destine au grand public. Bref, pour que ces deux-là puissent coexister, il fallait que l’écologie puisse se diluer dans suffisamment d’adoucissants pour devenir tout à fait incolore ; alors autant vous dire qu’en vous soumettant une production Disney, vous n’avez aucun risque que ladite écologie aille gâcher votre dimanche en se montrant punitive, ni même alarmiste, encore moins accusatrice ; et qu’après avoir vu The vanishing prairie, vous ne serez guère susceptibles d’aller noyer votre éco-anxiété dans un tube de Prozac.

La grande trouvaille du film d’aujourd’hui, c’est son titre : l’avoir intitulé The vanishing prairie était de la part de Disney très habile et prometteur, faisant ainsi écho en premier lieu à la thématique du vanishing Indian qui vous est dorénavant familière, mais peut-être un peu aussi à la catastrophe environnementale qui avait touché spécifiquement les prairies du Midwest une vingtaine d’années auparavant, et sur laquelle vous êtes là aussi incollables depuis mon envoi de la semaine dernière. Au reste, l’œuvre en elle-même présente des qualités cinématographiques certaines, et la série des True-life adventures dans laquelle elle s’inscrit constitue un important jalon dans l’histoire du documentaire animalier ; nous sommes alors en 1954, et afin de mieux comprendre les enjeux, je vous propose de retourner un peu arrière, jusqu’en 1947. Voilà alors un peu plus de dix ans que Walt Disney s’est lancé dans la production de longs-métrages d’animation (Snow white, Fantasia, Bambi, Pinocchio…) qui s’avèrent être de gros succès publics et critiques, mais dont le modèle économique est assez fragile du fait des énormes coûts de productions de ces œuvres certes prestigieuses, mais au bout du compte assez peu rentables, tout au moins à court terme. Et puis, avec la fin de la Seconde guerre mondiale, le monde a changé et Walt Disney, sous l’influence de son numéro 2 Ben Sharpsteen, comprend qu’il va falloir diversifier son offre afin que sa firme reste prospère ; si le cinéma d’animation doit rester le produit d’appel du studio, il apparaît de plus en plus évident à la firme qu’elle doit envisager de proposer également au public des films en prise de vue réelle. De ce point de vue, l’initiative prise en 1948 par Disney de produire des documentaires animaliers – d’abord sous forme de courts-métrages – est une brillante idée commerciale. Car contrairement aux films d’animation, ces produits d’un nouveau genre sont relativement peu coûteux à fabriquer : les deux premiers longs-métrages de la série (The vanishing prairie est le deuxième, le premier étant The living desert en 1953) ont chacun bénéficié d’un budget de 350 000 dollars, qu’on peut par exemple mettre en perspective avec les 2 millions de dollars qu’avait coûté Bambi en 1942 ; or en proportion, ils se montrèrent bien plus rentables, rapportant chacun 4 millions de dollars. Mais ce n’est pas tout : Disney a parfaitement compris qu’un avantage certain du film d’animation par rapport au film de fiction à prises de vue réelles est sa durabilité ; le premier peut bénéficier de nombreuses ressorties – par exemple, Bambi ne s’avèrera rentable (et encore…) que sur un très long terme – alors que le second vieillit beaucoup plus vite. Le studio estime alors, et à raison, qu’un documentaire animalier est par essence bien plus intemporel qu’un film traditionnel, et peut donc lui aussi bénéficier de ce sursis d’obsolescence que connaît le cinéma d’animation. Troisième point important, ce nouveau type de film ne peut que bien s’intégrer à ce qui constitue alors pour bonne part l’identité du studio, surtout depuis l’énorme succès de Bambi : les mignonnes petites bébêtes qui peuplent la nature… De ce fait, la série des True-life adventures sera toujours envisagée par Disney comme un prolongement thématique de tout le bestiaire animé qui a fait la renommée de son cinéma, et particulièrement de Bambi, un film qui présentait les zentils zanimaux dans des décors et un contexte un peu moins fantasmagoriques et un peu plus naturels qu’auparavant, y compris dans leurs interactions avec les humains. Et pour saisir pleinement le coup de génie commercial que constituait cette initiative cinématographique, il faut bien comprendre qu’en 1947, le documentaire animalier – tout au moins dans son format grand public – était quelque chose qui restait encore largement à inventer ; jusqu’à présent, ce type de film ne se trouvait en effet que dans le cercle restreint de la production scientifique et universitaire, et que les timides tentatives de diffusion plus large (Jean Painlevé en France, par exemple) étaient encore très rares : Le monde du silence de Cousteau ne date que de 1956, c’est-à-dire quelques années après l’innovation de Disney.

Nous sommes donc pour l’instant en 1947, et Walt Disney se décide donc à franchir le pas : il contacte un couple de photographes conférenciers, les Milotte, pour aller tourner des images dans une région qu’ils connaissent bien, l’Alaska. Notons qu’au départ, la commande de Disney est assez vague, et ne spécifie pas en tout cas qu’il ne veut que des plans d’animaux ; mais une fois rendu sur place pour voir les premiers rushes, il fait son choix : ce sont les images de migration des ours de mer (otaries) qui l’intéressent, et pas du tout le reste. James Algar, animateur chez Disney depuis 1934, est chargé de compléter la réalisation du film, et il en résultera un an plus tard le court-métrage intitulé Seal Island, premier volet des True-life adventures. S’il apparaît rétrospectivement que Disney et Sharpsteen ont eu incontestablement du flair, sur le moment tout le monde ne croit pas pour autant à la validité de leur intuition ; en tout cas pas le distributeur de Disney, qui était jusqu’ici la RKO, et qui refuse d’héberger Sea Island dans son catalogue, au prétexte que la longueur du film (30 minutes) ne convient pas à une diffusion en salle. Walt Disney ne se démonte pas pour autant et commence à prendre en charge lui-même la distribution de l’œuvre, en prenant contact directement avec des exploitants de salle. C’est un succès immédiat, et la RKO finit par accepter de commercialiser le film ; malgré tout, ce fut là le signe avant-coureur d’une future séparation entre le studio Disney et son distributeur avec qui il était en contrat depuis 1937. En effet, après cinq autres court-métrages du même type, le studio décide en 1953 de passer à la vitesse supérieure en produisant cette fois-ci un long-métrage dans le cadre de la série, The living desert, et à nouveau la RKO fait la fine bouche ; Walt et Roy Disney décident cette fois-ci qu’il est temps que le studio organise sa propre distribution et créent ainsi la filiale Buena Vista, qui va se charger de commercialiser le film : cette nouvelle structure de la maison Disney assurera désormais la diffusion de la marque, ce terme étant on ne peut plus adéquat étant donné que la maîtrise de la vente des produits dérivés était en réalité depuis longtemps l’enjeu fondamental de cette histoire de distributeur. C’est un grand succès : The living desert remporte l’Oscar du meilleur documentaire, et fixe certaines orientations formelles des True-life adventures – notamment le caractère divertissant un peu forcé – ainsi qu’une équipe solide autour du réalisateur James Algar et du producteur Ben Sharpsteen : Winston Hibler (écriture, narration), le naturaliste Paul Kenworthy (prises de vue), Ub Iwerks (effets spéciaux, séquences animées), Ted Sears (scénario), etc. Tout est donc en place pour renouveler la performance, et le sujet sera cette fois-ci les vestiges de la faune qui peuplait les Grandes Plaines avant que la conquête de l’Ouest ne vienne tout ravager ; ce sera donc The vanishing prairie en 1954, qui aura tout autant de succès. Le procédé d’introduction initié dans The living desert est repris, avec une séquence animée qui présente le cadre géographique et l’objectif général du documentaire ; ce recours à de l’animation permet, bien entendu, de créer un lien formel avec le type de production traditionnel de la maison Disney. Or pour ce deuxième long-métrage, cette séquence introductive et le discours en voix-off qui l’accompagnent mettent l’accent sur un point particulier qu’il me semble tout à fait intéressant de relever.

Comme on l’a vu précédemment, le titre The vanishing prairie est lourd de référence ; or le propos se précise durant l’animation qui ouvre le film, lorsque le commentaire présente le documentaire à suivre comme une tentative de reconstitution de la Grande Prairie telle qu’elle se présentait non seulement avant l’arrivée de l’homme blanc, mais même avant celle des Indiens. L’énoncé d’une telle proposition est tout sauf anecdotique, et suscite à mon avis deux réflexions. La première est qu’il y a là une confirmation du clin d’œil fait par le titre au thème du vanishing Indian, dont une des obsessions artistiques majeures tournait autour de la volonté de recréer à tout prix (y compris celui de l’artifice) une image de l’Indien dit « pré-contact », sorte d’indigène théorique dont la culture n’aurait pas encore été contaminée par des éléments de modernité : nous avions par exemple vu cela à propos du travail photographique d’Edward S. Curtis, et c’est aussi cette même quête d’une authenticité fantasmée qui animait l’œuvre pionnière du documentaire américain que fut Nanook of the North. Le film animalier de Disney semble donc vouloir étendre ce concept si particulier à la faune des Grandes Plaines, et élargir du même coup le contrepoint en passant du contact avec l’Européen à celui de la présence humaine quelle qu’elle soit ; or ce dernier aspect peut susciter me semble-t-il une réflexion d’un autre ordre. La prairie a donc disparu, détruite tout au moins en grande partie, c’est en tout cas ce qu’il faut déduire de cette volonté de reconstitution ; mais vouloir faire remonter celle-ci jusqu’à un âge préhistorique me paraît d’une inutilité suspecte, puisque cela tendrait à vouloir nous faire accroire que les dégradations majeures de l’environnement dans les Grandes Plaines aurait débuté avec l’arrivée des Amérindiens. Sauf que nous savons bien que toutes ces espèces animales que va nous donner à voir le film – oiseaux divers, pumas, antilocapres et bien sûr bisons – doivent leur quasi-extinction à la conquête de ce milieu par l’homme blanc à partir de 1830, aggravée par l’exploitation abusive des sols à partir de la fin du XIXe siècle comme nous l’avons vu la semaine dernière ; Disney a quand même beau jeu de vouloir adjoindre (sans le dire) les Indiens au banc des accusés, alors que s’ils ne furent sans doute pas exempts de tout reproche, ils apparaissent tout au plus comme de simples auxiliaires occasionnels dans ce massacre généralisé dont ils furent aussi et surtout les victimes. Et puis tenez, hein, je vais profiter de l’instant pour faire une partie de mon jeu favori, à savoir dire tout le mal que je pense du prêt-à-penser wokiste qui consume aujourd’hui le bon sens progressiste : à propos de cette introduction de The vanishing prairie, la critique cinéphilique bien-pensante moderne ne trouve en général à s’indigner (dans ce que j’ai lu) que sur la manière dont la voix-off dénomme « irrespectueusement » les Amérindiens qu’elle appelle « Peaux-rouges » comme on le faisait encore à l’époque, se permet d’user à leur propos de l’adjectif « primitif » (ah ! quelle histoire !) et puis… et puis c’est tout. Bref, une fois qu’elle a dégainé sa misérable police du vocabulaire, cette nouvelle élite puritaine (mais de gauche) s’en tient à son anathème papal et ne considère pas (ou ne voit même pas) que relever le mensonge sur le fond importerait bien plus – et se montrerait finalement bien plus accusateur – que d’aller jouer Tartuffe en scrutant les tétons qui dépassent dans les formulations ; fin de la parenthèse… Et maintenant que tout cela est dit, je profite de ma mauvaise humeur du jour (j’aime pas les jeudis) pour continuer à jouer au petit malin qui pourfend les idées reçues en m’en prenant cette fois-ci aux rapports entre les Indiens et la nature sauvage, des rapports supposément empreints de sage mesure et de respect bienveillant : image d’Epinal de l’indigène ayant la conscience écologique innée, et qui s’en va donc chasser la fleur au bout de l’arc pour mieux veiller à ne prélever que le strict nécessaire ; le voilà maintenant à genoux devant la dépouille du cerf qu’il a tué, en train d’adresser force prières au grand Manitou auprès de qui il s’excuse humblement d’avoir dû ôter la vie d’une créature afin de nourrir sa famille : voir pour cela le plan qui clôt la fameuse scène d’ouverture de The last of the Mohicans version 1992 et qui, dans le genre, est particulièrement édifiant. Sauf que… sauf que l’Amérindien, faudrait quand même pas trop le prendre pour l’innocent du village, ou pire encore pour un hippie, sans quoi il pourrait bien prendre la mouche et croire qu’on lui refait le coup du bon sauvage ; voyons cela de plus près.

Puisque Walt Disney nous propose de remonter à une lointaine période précédant l’arrivée de l’homme, eh bien prenons-le au mot : nous voilà donc il y a 15 000 ans, et ce qu’on voit gambader autour de nous a de quoi nous surprendre, et plus encore nous effrayer. Car si l’on en croit la paléontologie, et nous devons lui faire confiance, Disney raconte n’importe quoi : la faune que nous montre The vanishing prairie est d’évidence celle que découvrirent les naturalistes de l’expédition de Lewis et Clark en 1804, mais absolument pas celle des derniers siècles du pléistocène. Car aussi surprenant que cela puisse paraître, l’Amérique du Nord il y a 15 000 ans, c’était à peu de choses près Jurassic Park : des mastodontes, des lions de 3 mètres, des tigres à dents de sabre, des paresseux géants, des sortes d’énormes tatous (glyptodontes), des chameaux (c’est pas une blague), des chevaux (bien avant ceux introduits par les Espagnols), des castors de 100 kg, des vautours de 4 mètres d’envergure, j’en passe et des meilleures. Toutes ces charmantes bestioles avaient un point commun : elles étaient énormes, et c’était partout pareil sur la planète ; c’est ce que les scientifiques appellent la mégafaune du pléistocène supérieur. Or sur les cinq continents du globe le même scénario s’est appliqué : dès que l’homme est arrivé, environ les trois quarts de cette mégafaune a disparu en un ou deux milliers d’années ; et le continent ou cette proportion est la plus forte (80 à 85 % des espèces de plus de 50 kg) est justement l’Amérique… Comme on peut s’en douter, cette extinction massive, bien connue des paléontologues, a suscité pas mal de controverses quant à son origine ; or si les théories invoquant des perturbations climatiques ou des épidémies ont légitimement retenu l’attention, il semble que les scientifiques se soient aujourd’hui résolu à une triste évidence : c’est bel et bien la chasse intensive pratiquée par les paléo-Indiens qui aurait conduit à ces hécatombes, et les débats se recentrent en fin de compte aujourd’hui sur la manière dont cela s’est fait (quels types d’enchaînements fatals dans la perturbation des écosystèmes) plutôt que sur la plausibilité de cette explication, qui paraît maintenant acquise. Au reste, les choses n’étant heureusement jamais si simples, ils se trouve que certaines énigmes résistent à cette théorie d’une extermination généralisée perpétrée par les humains, parmi lesquelles on a la surprise de trouver le cas ô combien emblématique du bison, dont on peine à comprendre qu’il ait été ainsi épargné par cette gigantesque boucherie protohistorique. Je n’en ai pas eu le temps, mais je serais curieux d’aller lire des choses sur le sujet, le jour où j’en aurais marre de passer mon temps à écrire des chroniques démesurées sur les westerns oubliés dont tout le monde se fiche. Bon, ceci dit, entendons-nous bien : si l’extinction de la mégafaune du pléistocène tardif frappe par son aspect spectaculaire (de gros animaux) et planétaire, elle fait pourtant figure d’aimable plaisanterie en regard de l’extinction en cours, due quant à elle à la généralisation d’un mode de vie consumériste et productiviste développé par l’Occident et dont les pionniers partis à la conquête de l’Amérique du Nord comptent parmi les propagateurs les plus notables ; pour rappel, ce désastre effarant qui se poursuit actuellement touche une gamme beaucoup plus large d’êtres vivants, tous les types de milieux naturels, et surtout s’effectue à une vitesse foudroyante au regard de l’échelle du temps. Mille ans pour anéantir la mégafaune ? Ces paléo-Indiens n’étaient décidément que des exterminateurs à la petite semaine : il aura fallu 50 ans aux colons américains pour tuer 60 millions de bisons, et nous sommes en train de généraliser cette géniale performance, en silence et l’air de rien, à toutes sortes de bestioles petites ou grandes qui courent, qui nagent, qui rampent ou qui volent. Et tout le monde s’en fout, bien entendu, moi comme les autres : j’y pense puis j’oublie, c’est la c’est la vie… Quant à ces malheureux indigènes qui ont été balayés avec tout le reste, ils n’étaient certainement pas plus scrupuleux que nous, ou dotés d’un cortex cérébral plus écoresponsable que le nôtre : si nous nous montrons bien plus dévastateurs qu’ils ne l’ont jamais été, ce n’est pas que nous soyons beaucoup plus méchants qu’eux ; c’est juste que nous possédons l’arme technologique pour nous donner les moyens de notre volonté de puissance. Après tout, hein, si les tout premiers arrivants qui ont suivi les troupeaux de mammouths sur le détroit de Béring pour débarquer sur le continent américain avaient connu le smartphone, la bagnole électrique, la bagnole à essence, les youtubeurs débiles, la fast fashion et l’écriture inclusive (!), ça ne leur aurait pas pris un ou deux millénaires pour se débarrasser des glyptodontes et des paresseux géants : l’affaire de la mégafaune d’Amérique du Nord aurait été pliée en 5 ans. Mais non, ch’uis pas un vieux réac… c’est juste que j’aime pas les jeudis.

Ouais, c’est bien de jouer les grincheux, mais avec tout ça, je n’ai toujours pas parlé ou presque de The vanishing prairie. C’est donc le deuxième film sorti par Buena Vista, neuf mois à peine après The living desert. Le chantier avait en fait démarré dès 1951, en même temps que celui du premier long-métrage, au moment où Disney commençait à envisager le passage à ce format de durée ; un des avantages certains du documentaire animalier étant sa maniabilité en termes de montage global, on pouvait donc à tout moment concaténer des courts-métrages pour en fabriquer un long, voire faire l’inverse. Cela explique sans doute la présence dans le film qui nous occupe ici de séquences sans rapport avec la prairie, notamment celle – très célèbre – qui clôt le film et où l’on voit des mouflons canadiens s’affronter emphatiquement sur un air d’opéra de Verdi ; il semble d’ailleurs que ces plans furent les premiers à être tournés. A l’inverse, des sections de The vanishing prairie seront utilisées ultérieurement comme courts-métrages éducatifs dans les émissions télévisées produites par Disney. En tout cas, l’idée de combiner toutes les séquences en un long-métrage n’intervint que dans un second temps, et le titre final ne fut décidé qu’en septembre 1953. Le film sortit en août 1954, avec en complément de programme le dernier segment de Make mine music (celui avec le cachalot qui chante de l’opéra) que l’on ressortit pour l’occasion. Le matériel de tournage des différentes séquences devait effectuer un compromis entre la qualité photographique et la maniabilité qu’exigeait les conditions de tournage en extérieur ; aussi The vanishing prairie fut-il initialement tourné dans un Kodachrome 16 mm, qu’Ub Iwerks a par la suite agrandi en un 35 mm destiné à être développé en Technicolor par le laboratoire. Naturellement, comme pour tout documentaire, le ratio entre le métrage des images tourné et celui des plans retenus au montage est plus faible que pour une fiction : il est ici d’un quart, et encore après qu’un premier tri ait été déjà effectué en amont (j’ai trouvé le chiffre de 1 sur 70 comme ratio global, mais cela me semble excessif, j’ai un doute sur cette information). Le cinéma animalier a presque toujours, dans son histoire, reposé sur un non-dit : tout y est le plus souvent truqué, avec des situations provoquées ou montées de toute pièce ; sans quoi il faudrait rester de longs mois à l’affût pour produire une seule minute de film. Pour ses True-life adventures, Disney semble avoir poussé assez loin ce principe de pipeautage, jusqu’à provoquer plus tard des polémiques, comme l’histoire des lemmings soi-disant suicidaires dans White wilderness (1958) ; ceci dit, les opérateurs de la série ne semblent pas pour autant avoir échappé aux aspects fastidieux de ce type de projet, c’est-à-dire passer du temps en plein vent à attendre en vain que quelque chose de tant soit peu spectaculaire vienne se produire à portée de leur caméra. Mais dans The vanishing prairie, la nature qui est montrée est souvent moins sauvage que la promotion du film ne le laissait entendre à l’époque ; quant aux plans qui montrent l’activité à l’intérieur des terriers des chiens de prairie, il est bien évident qu’ils résultent de trucages réalisés en vivarium à l’aide de vitres sans tain. Dans le même ordre d’idée, divers effets spéciaux dus à Ub Iwerks viennent opportunément accentuer le rendu à l’image de quelques phénomènes météorologiques. Mais comme je le disais, le documentaire animalier est toujours plus ou moins une affaire de dupe dont le spectateur accepte toujours tacitement les termes ; on n’en voudra donc pas à Disney d’avoir fort bien compris cela, et le spectacle qu’il donne à voir est enchanteur à plus d’un titre : la réussite formelle de son film est indéniable, comme l’est d’ailleurs celle de toute la série des True-life adventures. Pour autant, des critiques furent formulées dès la sortie du premier long-métrage au sujet des orientations stylistiques et commerciales voulues par le studio, les films ayant une nette tendance à délaisser la rigueur documentaire au profit du divertissement ; après tout, le public traditionnel de Disney portait plutôt des culottes courtes, et il s’agissait de le choyer. Il y avait sans doute là une contradiction difficile à résoudre : le documentaire est un genre par essence austère et sérieux, mal adapté au jeune public ; à l’inverse, l’adulte qui attend généralement d’être instruit par un tel film va moins bien accepter que pour une fiction l’irruption d’un type de fantaisie propre au divertissement : il a l’impression d’être pris pour un simple d’esprit. Par ailleurs, il convient de ne pas oublier le caractère pionnier de ces premiers films animaliers destinés au grand public ; il apparaissait donc somme toute naturel pour Disney, qui testait là la viabilité commerciale de cette formule inédite, de se rattacher le plus possible à des motifs stylistiques et des structures narratives qui étaient ceux de la fiction de grosse consommation tel qu’on la produisait alors. Pour The living desert, Disney avait un peu trop placé le curseur du côté du divertissement, ce qui lui avait été reproché ; pour The vanishing prairie, il a donc dû opérer un léger recentrage vers davantage de sérieux, ce qui permit à ce second film de recevoir un meilleur accueil critique. Pour autant, il ne s’agissait pas pour le studio de risquer de perdre une partie de son public ; le souci de distraire à tout prix est donc encore largement présent dans ce second long-métrage, et la réalisation mobilise pour cela tous les aspects de la mise en scène, notamment la musique souvent convoquée pour créer ou souligner des effets humoristiques.

Evidemment, ce style très enfantin qui donne des affects sentimentaux à la nature ne manque pas d’agacer une majorité de spectateurs modernes, habitués au ton plus neutre dans lequel s’est stabilisé par la suite le style propre à une grande partie documentaire animalier. D’autant plus qu’à l’inverse, comme cela fut déjà noté à l’époque, The vanishing prairie laisse prudemment hors du champ de l’image les aspects plus équivoques ou moins rassurants du grand spectacle de la nature : les mises à mort sont éludées, pas une goutte de sang n’est versée, et soyez sûr que si la bestiole est mignonne, elle échappera toujours à son prédateur ; avec Disney, le monde est forcément merveilleux. Ce sentimentalisme exacerbé est parfois poussé si loin qu’on ne peut que ressentir une certaine exaspération lorsque le commentaire en voix-off procède à une hiérarchisation morale des espèces animales, à l’instar de ce que font les religions monothéistes. Le critère de sélection est en outre d’un simplisme navrant : en gros, la bonne espèce, c’est l’herbivore qui ressemble à une peluche ; quant au carnivore moche, lui, il n’a droit à aucune mansuétude et la voix-off peut même aller jusqu’à nous encourager à l’exterminer. J’exagère ? Regardez attentivement la séquence opposant le coyote à un serpent à sonnette : le premier n’a guère les faveurs de Disney, et tient généralement le mauvais rôle dans les True-life adventures (c’est le cas dans le film bonus, par exemple). Pourtant, lorsqu’il croise le reptile dans cette scène de The vanishing prairie, l’air pas très glamour du coyote lui est pour une fois pardonné et le commentaire prête alors à son comportement une intentionnalité morale typiquement humaine : on nous dit que s’il attaque le serpent à sonnette, ça n’est même pas tant pour satisfaire un besoin physiologique que pour répondre à un « sens du devoir » qui lui intime l’ordre de débarrasser la terre d’une espèce jugée indigne d’exister ; c’est d’ailleurs la seule mise à mort du film qui bénéficie du cadre de l’image… Cet état d’esprit très archaïque me rappelle ces enluminures du Moyen Age où l’on voit Adam qui, après les avoir nommées, répartit les espèces animales entre celles relevant de Dieu et celles relevant du diable. Comme moteur de tout cela, le procédé qui est à l’œuvre est celui auquel on pouvait certainement s’attendre de la part de Disney dès qu’il s’agit du règne animal : l’anthropomorphisme à outrance. Le réalisateur semble ainsi craindre par-dessus tout une mise à distance trop excluante ; nous sommes donc priés de voir dans les bêtes de la prairie nos parfaits semblables, et leurs comportements divers sont constamment interprétés par le commentaire de Winston Hibler comme l’exacte reproduction des comportement sociaux humains, et même plus exactement ceux de la couche middle-class de la société américaine des années 1950. Cette volonté de susciter une stricte identification entre le public et ce qui reste de faune dans le pays qu’il a conquis est à ce point une obsession pour Disney que dans une scène de The vanishing prairie, la voix-off va jusqu’à nous dépeindre les chiens de prairie comme des spectateurs installés aux premières loges pour assister aux empoignades des bisons mâles à la saison des amours ; le clin d’œil est donc directement adressé au public assis dans la salle de projection. Or cet anthropomorphisme débridé ne fait pas que répondre à une exigence commerciale de divertissement, ou bien se conformer à une marque de fabrique imposée par la production animée de Disney ; comme l’ont souligné avec justesse plusieurs auteurs, il est conçu pour être le vecteur efficace d’un message idéologique bien défini. Car dans ce wilderness tout à la fois étrange et distant, et pourtant rendu si familier et rassurant, c’est bel et bien l’idéal du mode de vie américain centré sur le noyau familial – avec sa stricte répartition genrée des tâches domestiques – qui est représenté comme une évidence de la nature ; voir à ce sujet la séquence avec je ne sais plus quel oiseau (le grèbe, je crois) dont le mâle s’essaye à couver ; Hibler fait alors de l’humour sur sa supposée maladresse, sa moquerie visant à replacer dans les canons de l’idéologie conservatrice cette coupable distorsion apportée à l’indépassable modèle de fonctionnement familial qu’elle préconise. C’est là un exemple assez frappant ; mais The vanishing prairie ainsi que la série des True-life adventures dans son ensemble fourmille de petits détails allant dans le sens de cette exaltation d’un mode de vie supposé idéal pour la classe moyenne américaine de l’époque, et l’on notera également l’insistance avec laquelle sont répétées les scènes au cours desquelles les « mères » (nommées ainsi) se doivent d’élever leur progéniture. Reconnaissons cependant que, sans se départir de ce cadre idéologique bien défini, Walt Disney sait à l’occasion faire preuve d’audace et s’extirper d’un consensus formel trop étroit ; aussi inattendu que cela puisse paraître, The vanishing prairie eut en effet maille à partir avec la censure de son époque en raison d’une scène de parturition d’un petit bison. Si, comme je l’ai dit plus haut, le film veille à ne montrer pudiquement ni violence ni accouplement, il s’autorise pourtant ces images inattendues de mise-bas qui lui valurent les foudres de quelques ligues religieuses et du comité de censure new-yorkais ; mais Walt Disney tint bon lors de ce bras de fer, argumenta avec humour et put en fin de compte conserver la scène en question dans le montage définitif.

Il reste maintenant à aborder le point le plus important au regard de la thématique particulière que j’ai souhaité aborder depuis la semaine dernière : puisqu’il nous annonce que la prairie est vanishing, quel genre de discours sur la disparition de la faune Walt Disney tient-il dans son film ? S’il nous est dit effectivement à certains moments que telle ou telle espèce est en danger d’extinction, force est de constater qu’en proportion, le commentaire est beaucoup plus préoccupé à nous distiller ses idées conservatrices sur l’American way of life qu’à prendre le risque de culpabiliser son public en développant sur la perte de biodiversité. Disney veut bien nous dire du bout des lèvres que la prairie disparaît, mais il se garde bien d’évoquer les proportions de cette disparition et, surtout, d’esquisser le moindre propos sur les causes l’ayant engendrée. En d’autres termes, il faut certes préserver la prairie, mais ce que le film entend préserver par-dessus tout, c’est le dogme intangible de la destinée manifeste, c’est la mainmise du colon sur un nature sauvage sur laquelle il n’a aucun compte à rendre. A ce propos, The vanishing prairie n’y va pas par quatre chemins pour nous en persuader : la destinée manifeste est une évidence telle pour les concepteurs du film que même la faune sauvage y est mise à contribution pour en vanter le bien-fondé ; ainsi l’anthropomorphisme que j’évoquais dans le paragraphe précédent prend à nouveau une tournure très idéologique lorsque les animaux qui peuplent la prairie sont complaisamment désignés en usant du vocabulaire de la conquête de l’Ouest : les chiens de prairie sont des homesteaders, les coyotes des marauders, etc. Nous avions vu que cette contradiction entre la déploration de ce qui disparaît et l’inéluctabilité de la conquête était au cœur du concept romantique du vanishing Indian ; elle est poussée ici bien plus avant jusqu’à une aporie qui, de la simple ambigüité, la fait passer l’air de rien à un véritable militantisme en faveur de la soumission de l’environnement à l’entreprise humaine. Il en va donc de la nature sauvage comme de l’Indien : soit ils se soumettent, soit ils meurent. Pour Disney et toute la middle class qu’il cherche à attirer comme public pour ses films, la présence du wilderness dans l’imaginaire américain est tout aussi importante que le fait qu’il disparaisse physiquement du territoire ; dès lors, pour voir les derniers bisons et une poignée d’oiseaux tétras, quelques dizaines de kilomètres carrés mis sous cloche feront parfaitement l’affaire. The vanishing prairie sort à l’été 1954 ; un an plus tard exactement est inauguré le tout premier Disneyland en Californie : la proximité de ces deux dates ne me paraît pas du tout fortuite, car nous sommes bel et bien déjà dans une logique du parc d’attraction. S’il fallait encore s’assurer d’une preuve que le film de James Algar ne tient surtout pas à tenir le moindre discours environnemental, il n’y a qu’à prêter l’oreille aux rares moments où le commentaire de Winston Hibler esquisse un semblant d’explication au désastre : ce qu’on entend alors est stupéfiant. Savez-vous pourquoi le chien de prairie disparaît ? Parce qu’il a trop de prédateurs naturels… Vous n’alliez tout de même pas croire que c’est à cause de la destruction par l’homme de son habitat naturel, enfin ! On croit rêver : les animaux disparaissent à cause d’eux-mêmes ; il suffisait d’y penser… Dictée par l’impératif commercial du happy end hollywoodien, l’envolée lyrique qui clôt le film s’efforce de trouver un compromis acceptable entre le fait d’apporter un semblant de réponse à l’inquiétude formulée dans le titre, et la volonté de ne remettre en cause ni le passé ni le présent. La poire est alors coupée en deux, et chacun devra faire la moitié du chemin : l’homme entame sa prise de conscience de la valeur de son environnement ; il n’y a guère de doute que le film cherche à l’y encourager, et donc rien à redire là-dessus. Mais ce qui est tout à fait curieux est qu’il ne s’agit là que de l’engagement d’une des deux parties dans ce qui relève d’un deal ; car juste auparavant, Hibler avait pris soin de nous dire que la nature sauvage devra quant à elle apprendre (teach) à ses créatures à composer avec « l’homme qui estime ne pas avoir de comptes à rendre » (unaccountable ways of men) : il y a là un flou de signification qui n’a certainement rien d’innocent. Car quelle appréciation est portée sur cette qualification de l’homme ? Et la nature, dans un accès d’anthropomorphisme, devra donc elle aussi consentir à faire des efforts : étrange optique… On ne saurait en tout cas que lui conseiller, lorsqu’elle ira signer son deal, de se montrer plus méfiante quant au respect des engagements par la partie adverse que ne l’ont été les Indiens lors de leurs traités de paix. Par ailleurs, on se demande comment la nature sauvage s’y prendra pour enseigner les bonnes manières à ses ressortissants à plumes et à poils… à moins qu’il ne paraisse évident pour les studios Disney que les pumas et les antilopes finiront bien par comprendre un jour ou l’autre les bienfaits que la modernité est susceptible d’apporter à leur quotidien, et se résoudront enfin à l’achat d’une voiture individuelle pour monsieur et d’une cuisine aménagée pour madame. Ou alors, c’est que les bêtes sont vraiment bêtes.

Il faut croire que j’ai fini par être moi-même contaminé par l’optimisme forcené de Disney, puisque je m’apprête à conclure malgré tout sur une note positive ; c’est sans doute aussi que ça y est, nous sommes vendredi… Car en ce milieu des années 50 où débutait l’euphorie consommatrice des Trente Glorieuses, la cause environnementale était à ce point le dernier des soucis de tout un chacun que même la tisane verte servie par Disney aura permis finalement d’améliorer la prise en compte par le public de ce type de problématique. Tout d’abord, d’un point de vue cinématographique, des films comme The vanishing prairie constituèrent des initiatives de premier ordre visant à faire accéder le documentaire animalier au marché courant de la production hollywoodienne, et suscitèrent à ce titre plus d’une vocation chez de futurs réalisateurs, même longtemps après : par exemple un film comme La marche de l’empereur (2005) entretient des liens stylistiques assez étroits avec les True-life adventures de Disney ; et même les cinéastes animaliers à la démarche plus rigoureuse avouent avoir subi dans leur jeune âge l’influence plus ou moins consciente de la série, même s’ils souhaitaient s’en détacher dans l’esprit. En ce qui concerne la préservation des espèces, il est certain que l’émergence de ce type de cinéma ne pouvait avoir que des effets bénéfiques ; de ce point de vue, on ne peut que savoir gré à Disney d’avoir initié le mouvement, malgré toutes les réserves que j’ai pu signaler précédemment. Toutefois, dans le cas précis de The vanishing prairie, il convient de se méfier ce qu’on peut lire parfois à son sujet, de la part d’auteurs ayant probablement partie liée avec Disney : non, ce film de 1954 n’a pas suscité la mise en place de programmes de conservation des espèces menacées dans l’écosystème de la prairie américaine. J’ai vérifié pour quelques cas significatifs – antilocapre, grue blanche, tétras, bison – et il s’avère que ces programmes de sauvegarde ou de réintroduction ont tous démarré à des dates antérieures à The vanishing prairie : les populations de ces différentes espèces étaient reparties à la hausse depuis 20 ou 30 ans, ce qui n’empêche pas le bienfait qu’a sans doute constitué cette piqûre de rappel produite par Disney.

Pour finir, un mot sur le bonus que je vous propose : Beaver valley est le second court-métrage des True-life adventures, sorti à l’été 1950 ; on y trouve déjà présentes la plupart des caractéristiques formelles de cette série documentaire. Le thème de ce film de 30 minutes étant le castor, autre animal emblématique du wilderness, j’ai jugé qu’il constituait un complément intéressant à The vanishing prairie. Il présente les mêmes qualités photographiques, le même recours à la mise en scène humoristique (glissades de loutres cette fois-ci, glissades de canards en 1954), et bien entendu le même commentaire à l’anthropomorphisme très orienté : une fois de plus l’animal est insidieusement assimilé aux humains qui viendront pourtant détruire son habitat, le castor étant ici désigné comme un colon (settler) dont on loue le tempérament austère et besogneux, selon une rhétorique protestante puritaine assez claire. Et bien entendu, l’édification morale autour de la famille nucléaire à l’intérieur du home patiemment bâti par le castor peut dès lors jouer à plein ; on voit donc que l’idéologisation du propos n’est pas spécifique à The vanishing prairie, mais fait bel et bien partie du cahier des charges de toute la série des True-life adventures. L’éloge de la destinée manifeste était donc déjà au programme dans Beaver valley, le film allant jusqu’à présenter le castor comme une sorte de « colon avant les colons » ; le commerce de sa fourrure, qui fut justement un des éléments moteurs de la conquête du wilderness de l’Amérique du Nord, n’est pas même évoqué. Bref, l’air de rien, Disney ambitionne visiblement durant les années 50 de produire sa réécriture de l’histoire de la conquête de l’Ouest, dans une optique qui ne soit pas à même de fâcher son public ; il passe pour cela par divers canaux de diffusion : le cinéma avec les deux films que je vous propose aujourd’hui, mais aussi la télévision (Davy Crockett, 1954-1955 sur ABC) ainsi que son parc d’attraction (Frontierland, 1955). Mis à part cela, Beaver valley tout comme The vanishing prairie sont des œuvres aussi habilement réalisées qu’esthétiquement réussies ; Disney était donc parvenu dès le début à mettre au point formule efficace, intermédiaire entre le divertissement et le documentaire, qui alliait l’efficacité narrative à la réussite artistique et commerciale. Pour le discours écologiste, par contre, prière de repasser un autre jour. Mais pas un jeudi.

LA VALLÉE DES CASTORS (1980)

Les montagnes de l’Ouest américain accueillent une multitude de petites vallées, difficilement accessibles pour l’homme. L’une d’elles renferme une importante colonie de castors qui constitue un maillon essentiel à l’écosystème local où cohabitent marmottes, ratons laveur et loutres…


MP4 WEBRIP 1080p 741 Mo VOSTFR perso

https://1fichier.com/?r8g5er7loz3857i0ohgg


Je vous propose ces deux films de la série des True-life adventures dans des versions originales sous-titrées, dont la qualité vidéo est très satisfaisante, et même excellente en ce qui concerne Beaver valley. C’est par une traduction et adaptation des sous-titres anglais que j’ai fabriqué le sous-titrage en français, avec un timing tout neuf et tous les petits soins habituels. A ma connaissance, un fichier de The vanishing prairie était déjà trouvable sur la toile dans une version française, ce qui est à la limite envisageable pour la voix-off d’un documentaire ; toutefois, la qualité d’image de cette VF est moindre que la VOST que je vous propose, autant le signaler. Etant donné que cela n’empêchera pas un ou deux plaisantins de venir taper l’incruste en disant « Moi j’ai la VF ! La voilà ! », et de se faire ensuite gratifier au milieu de la page pour avoir produit trois clics de souris, eh bien je prends les devants en fournissant moi-même le lien vers une VF, dans un commentaire qui va suivre de près la publication de l’envoi : au moment où vous lisez ces lignes, il devrait donc déjà figurer là, ce lien, un peu plus bas, sous réserve bien sûr que Jany m’ait préalablement donné son accord pour que l’on procède ainsi. Et pourquoi toutes ces manières ? Eh bien parce que les VF, c’est comme les QR-codes, les tatouages esthétiques ou les jeudis : j’aime pas, voilà, c’est comme ça. Traitez-moi de snob si vous voulez, je m’en fous. Elle est donc là, la VF, mais à la place qui lui revient, c’est-à-dire discrète et honteuse. A part ça, la semaine prochaine, je vous proposerai le troisième et dernier post consacré aux saccages environnementaux de la conquête de l’Ouest ; et j’essaierai aussi de ne dire du mal de personne.


Un partage et une traduction de



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