LE DERNIER DES PEAUX-ROUGES

(VOSTFR)



Réalisation : George Sherman

Casting : Jon Hall, Michael O’Shea, Evelyn Ankers

Durée : 75 min

Année : 1947

Pays : USA

Genre : Western


1757. Nathaniel, Européen élevé parmi les Mohicans qui l’ont surnommé Œil-de-Faucon, sauve avec l’aide de ses père et frère adoptifs l’officier Duncan Heyward et ses deux protégées, Cora et Alice Munro. Celles-ci devaient en effet rejoindre leur père, commandant du fort William Henry, le colonel Munro. L’officier et sa compagnie tombent dans une embuscade tendue par leur guide, un Huron nommé Magua, s’étant fait passer pour un Mohawk. C’est alors qu’Œil-de-Faucon intervient pour sauver les Britanniques…


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Comme je l’avais déjà écrit dans un des posts précédents consacrés au Dernier des Mohicans, le célébrissime roman de James Fenimore Cooper a suivi toute l’histoire des grands et des petits écrans, au fil d’adaptations plus ou moins fidèles et plus ou moins réussies, réalisées par divers cinéastes puis réalisateurs de télévision : chaque décennie aura vu ainsi naître sa version, parfois même au pluriel. Résumons : partant du cinéma muet qui en tirera un chef-d’œuvre, nous sommes passés la semaine dernière au cinéma parlant des années 30 qui tirera du Dernier des Mohicans un long-métrage réalisé avec talent, fort distrayant, mais qui commençait néanmoins à en dénaturer le propos. Nous passons cette semaine aux années 40, avec une nouvelle avancée technologique qui fournit à l’industrie cinématographique une occasion de revisiter à nouveau ce classique de la littérature américaine : pour la première fois, les aventures de Nathaniel Bumppo et ses deux comparses Delaware vont être en couleurs ; et cette avancée n’est pas pour déplaire, car depuis le temps que les dialogues de l’intrigue mentionnaient à tout bout de champ les fameuses « tuniques rouges », ce sera l’occasion de joindre la teinte à la parole. Voilà qui est susceptible de mettre l’eau à la bouche, d’autant que le nom du réalisateur George Sherman met généralement dans de bonnes dispositions les cinéphiles, qui lui savent gré d’avoir réalisé quelques westerns de fort bonne tenue. Las ! La déception n’en sera que plus grande… Il faut dire qu’avant même de regarder le film, les plus méfiants d’entre nous auront peut-être froncé les sourcils en observant que The last of the redmen est un titre qui laisse entendre que l’on persiste à vouloir s’éloigner de Cooper. Pour autant, il faut admettre qu’une prise de distance par rapport à l’œuvre originelle ne constitue pas en soi un acte répréhensible : après tout, Le dernier des Mohicans n’est ni un texte sacré, ni un roman dépourvu de défaut, et c’est d’ailleurs en en corrigeant certains que Maurice Tourneur était parvenu à un si bon résultat. Mais dans le cas présent, malheureusement, le mauvais augure se confirme au-delà de toutes les craintes à la vision de ce film consternant, qui a non seulement renoncé à toute sensibilité sur le fond mais ne parvient même pas à se montrer satisfaisant sur la forme ; or comme on le verra, même en ramenant le projet à ses modestes ambitions, le compte n’y est toujours pas. On comprend dès lors pourquoi de The last of the Mohicans, titre prévu initialement pour ce navet sorti par la Columbia en 1947, on est passé à The last of the redmen : pris de scrupules, le producteur a sans doute voulu épargner à Cooper d’avoir à trop se retourner dans sa tombe.

Puisque, comme vous l’avez compris, il va surtout être question ici de ratages et de pieds qui se prennent dans le tapis, on pourrait peut-être en profiter pour rappeler que, si brillant soit-il par certains aspects, un roman aussi inégal que Le dernier des Mohicans recèle lui aussi quelques petites perles d’humour involontaire ; j’en avais déjà mentionné quelques-unes dans les posts précédents. Cela ne concerne d’ailleurs pas que de simples détails dans l’histoire inventée par James Fenimore Cooper, mais affecte aussi la nature globale du récit : ainsi dès le début, il n’y a aucune explication satisfaisante donnée à cette étrange décision de lancer les deux sœurs Munro dans une petite expédition risquée en pleine période de troubles, alors que pour leur faire rejoindre Fort William Henry il leur suffirait de cheminer en sûreté aux côtés des troupes britanniques ; ce choix qui défie le bon sens a été souvent relevé par la critique. Concernant les détails, il en est un particulièrement saugrenu, présent pas seulement dans Le dernier des Mohicans mais dans l’ensemble des Histoires de Bas-de-Cuir, et qui a trait au personnage de Natty Bumppo (ou bien ses comparses Delaware) et sa virtuosité à suivre une piste d’après de menus indices, qu’il sait interpréter d’une manière infaillible et pour le moins prodigieuse. Dans le volume qui nous occupe ici, j’avoue avoir été assez incrédule – et amusé – par ce passage nous décrivant la manière dont notre homme des frontières se met à décrypter une empreinte de pied qu’il vient de découvrir au sol : le voilà qui nous décline alors de manière très affirmative l’ethnie, le sexe, l’âge et l’accoutrement de celui qui est passé là ; tout juste s’il n’en déduit pas le prénom de sa sœur… En lisant cela, j’ai immédiatement songé à Sherlock Holmes, par exemple à ce célèbre paragraphe dans Le signe des quatre au cours duquel le détective londonien examine une montre et se met à en déduire tous les détails de la vie de celui à qui elle a appartenue : à croire qu’il existerait une descendance secrète entre Holmes et Bumppo, dont le chaînon manquant serait peut-être le chevalier Dupin d’Edgar Poe… Toujours est-il que ces facultés déductives surhumaines passent mieux chez Conan Doyle que chez Cooper : l’enquêteur de Baker Street baigne après tout dans un univers assez fantaisiste où les connotations surnaturelles ne sont pas rares, tandis que Bas-de-Cuir est un personnage certes fictionnel mais que Cooper a bel et bien souhaité ancrer dans une réalité historique plus tangible. Evidemment, de telles élucubrations ne pouvaient que faire le régal du plus célèbre contempteur de Cooper, Mark Twain, qui se plaît par exemple à relever cet incroyable paragraphe du Dernier des Mohicans dans lequel Uncas est censé s’affairer pendant une demi-heure à détourner le cours d’un ruisseau (!) afin de mettre en évidence une empreinte (!!). Pour autant, je n’ai aucune sympathie pour ces textes fielleux dans lequel le créateur des Aventures de Tom Sawyer, qui pouvait alors se reposer sur une culture littéraire américaine déjà bien en place, se paye à bon compte celui qui aura su justement contribuer à créer celle-ci à partir de rien, 50 années auparavant : cet exploit artistique pouvait bien s’accompagner de quelques ratés, sans que l’on en tienne davantage rigueur à leur auteur. Et puis, énumérer avec soin (114…) comme le fait Twain des « règles » littéraires auxquelles serait contrevenu Cooper est finalement aussi stupide que les déductions d’Œil-de-Faucon à partir des empreintes de pied : que je sache, le style romanesque n’est pas une science mathématique régie par des théorèmes. Par ailleurs, avec cette abondance numérique, Mark Twain tend à faire croire que toutes les Histoires de Bas-de-Cuir seraient truffées de ce genre de passages surréalistes, ce qui n’est bien évidemment pas le cas ; et tout compte fait, si Cooper ne manque effectivement pas de commettre ici ou là quelques faux pas, il n’en parsème pas pour autant ses récits avec beaucoup plus de densité que la moyenne des autres écrivains de son siècle. Après tout, je n’ai jamais lu quelqu’un qui se moquait de ce que Victor Hugo avait voulu nous faire croire, dans Les travailleurs de la mer, qu’un poulpe géant des abysses puisse se cacher dans la crique d’un petit îlot anglo-normand.

Oui, bon, euh… je crois m’être considérablement éloigné de ce dont je voulais parler, à savoir d’un petit film de la Columbia sorti en 1947 et intitulé The last of the redmen. Eh bien allez, c’est parti ! La Columbia, tiens, justement… Beauf vulgaire et dictatorial, son patron Harry Cohn déclarait à peu près à cette période : « Je distribue 52 films par an. J’en produis une quarantaine et j’achète les autres. Tous les vendredis, la porte du studio s’ouvre et je crache un film sur Gower Street. (…) Donnez-moi un bon film, de Capra ou de Rossen, et je ne le céderai pas à l’exploitant s’il ne prend pas avec les produits alimentaires, les westerns bon marché et tout le reste de la camelote. J’aime les bon films (…) mais pour me permettre d’en faire 5 ou 6, je dois continuer à faire tourner l’usine. » Evidemment, expliquée comme ça, l’usine à rêve ne fait plus trop rêver ; mais sans doute Harry Cohn n’a-t-il fait là qu’exprimer sans détours ce qu’avait toujours été l’industrie hollywoodienne. En tout cas cela en dit surtout long sur l’état d’esprit qui régnait à la Columbia, le plus petit des grands studios ; et c’est important pour ce qui va suivre. Car s’il y en a bien un à qui une telle manière d’envisager les affaires pouvait convenir, c’est bien au producteur Sam Katzman, qui jusqu’ici officiait avec Jack Dietz à la Monogram, à qui il fournissait prolifiquement des navets horrifiques avec Bela Lugosi, ou bien des bandes musicales de 5e catégorie, lesquels finissaient tous par être rentables à force de ne rien coûter. Un tel profil ne pouvait qu’intéresser Cohn, qui commence en 1944 à l’employer pour produire des serials que Katzman continua pourtant, par mesure d’économie (le maître-mot de l’un comme de l’autre, vous l’avez bien compris), de tourner dans les studios de la Monogram. Comme c’est un succès, Katzman va se hausser du col et franchir un cap : plutôt qu’un vulgaire serial, Monsieur va produire pour son nouvel employeur un long-métrage, un vrai film quoi, mais si mais si, et cette fois dans les studios de la Columbia, s’il vous plaît ! Mais qu’on se rassure : cela se fera à l’é-co-no-mie… Nous sommes en 1946, et ce projet de série B devra s’intituler, pour l’instant, The last of the Mohicans… Sauf que pour que pour une raison que j’ignore, ledit projet va être décalé d’un an ; or autant vous dire qu’en un an, Katzman, il peut en faire beaucoup, des films ! Et ce n’est donc qu’après une salve de comédies musicales ineptes et fauchées que le producteur stakhanoviste va enclencher en 1947 le tournage de The last of the redmen ; « redmen » parce que les Mohicans, comme vous le verrez, auront perdu à peu près toutes leurs plumes au passage ; tout juste s’il leur reste une chevelure qui puisse être scalpée. Ce sera en tout cas pour Katzman le début d’une nouvelle aventure, et à tous les sens du terme. Le producteur va en effet dépenser maintenant beaucoup d’énergie (et pas trop d’argent, rassurez-vous) à faire tourner par des tâcherons des quantités invraisemblables de films d’aventures de toute catégorie : jungles, pirates, 1001 nuits (ça il adore, les actrices y sont en petite tenue), Indes orientales, westerns, il y en a vraiment pour tous les goûts ; du moment que ça remue, qu’il y a de jolies filles et qu’on peut recycler les décors pour le film de la semaine suivante, tout va pour le mieux. En 1948, le Time consacre un article à celui qu’il surnomme « Jungle Sam », lequel déclare : « Nous ne cherchons pas à inventer des histoires. Nous inventons d’abord un titre, et puis après, nous fabriquons une histoire qui puisse aller avec ». Formidable, non ? Allez, une autre, moi je ne m’en lasse pas : « En 21 ans de production, je n’ai jamais fait un seul film qui ait perdu de l’argent. J’ai une sorte de feeling, un don ». Modeste, avec ça… Tout ce joyeux remue-ménage prendra une autre direction au milieu de la décennie suivante, à cause de l’arrivée de la télévision dans les foyers américains ; Katzman donnera alors dans le « teenage », avec toujours autant de nonchalance… et de sens de l’économie. On l’a compris, ce type de cinéma ne se donne aucune ambition, et on peut même dire qu’il s’en méfie comme de la peste : ambition, ça rime avec addition… On pourra néanmoins être reconnaissant envers Katzman d’une petite chose : il a été un des seuls producteurs à avoir donné dans le sous-genre qui nous intéresse ici, le « eastern », lequel fut singulièrement négligé par le cinéma, surtout lorsqu’on compare cela à la production pléthorique de westerns traditionnels. Ainsi, en dehors de celui qui nous occupe, on trouve dans les filmographies une petite poignée de ces « protowesterns » tournés durant la première moitié des années 50, et dont les moins mauvais furent réalisés par William Castle. A chacun ensuite d’estimer s’il faut y voir un verre à moitié vide ou à moitié plein : certes, cela nous change un peu de la conquête de l’Ouest, et permet au genre d’exister ; mais dans le même temps, on regrette quand même que sa production soit échue à Katzman.


Voilà pour le contexte, et c’est pas folichon ; or quand on examine le film en lui-même, c’est encore pire que ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Commençons par les maigres atouts de l’œuvre : c’est en couleur, oui, et avec beaucoup d’extérieurs ; encore que, comme on va le voir, ça n’est pas tout à fait gagné ni pour l’un ni pour l’autre. Comme on l’a vu précédemment, The last of the redmen était censé représenter une légère montée en gamme pour Sam Katzman, et c’est vraisemblablement la couleur qui est là pour en attester ; mais c’est bien le seul luxe que s’est permis le producteur pour ce film. Du reste, là encore, on vise à l’économie : à un Technicolor sans doute trop coûteux, Katzman a préféré un procédé moins onéreux, le Vitacolor. Ce procédé étant de type additif, il nécessitait en tant que tel un dispositif de projection particulier ; afin de contourner ce problème d’exploitation, la pellicule fut ensuite traitée en Cinecolor, un procédé soustractif ayant peu ou prou les mêmes performances chromatiques : deux couleurs primaires seulement. Moins cher à l’achat que le Technicolor, plus maniable et avec des frais de service beaucoup moins importants, le Cinecolor s’avérait être une bonne affaire : au final, pour un long-métrage, la différence de prix pouvait aller jusqu’à 50 000 dollars, une somme très importante surtout si on la rapporte à un budget de série B. Bien sûr, il y a le revers de la médaille : le Cinecolor est beaucoup moins beau que le Technicolor, ce dernier ayant le luxe d’utiliser trois couleurs primaires. Ainsi, le résultat est satisfaisant pour les teintes bleues ou rouges : pour les Tuniques Rouges, ça tombe plutôt bien ; c’est en revanche très médiocre en ce qui concerne les couleurs violettes ou vertes, et là ça tombe plutôt mal pour une histoire censée se dérouler dans les forêts verdoyantes du nord-est de la Nouvelle-Angleterre. Ceci me donne une transition toute faite pour passer à l’examen de la seconde fausse bonne nouvelle du film : les prises de vues en extérieur. Pas question pour Katzman et Cohn, après avoir claqué des sous pour acheter du Cinecolor à 15 cents le mètre, d’aller en dépenser trop dans le transport de matériel et de figurants ; les extérieurs sont donc tous situés à moins de 50 km de Los Angeles : Mont Wilson, Simi Valley, ranch Providencia. Le seul petit problème, c’est que rien ne ressemble moins aux denses forêts qui recouvraient l’Etat de New York au XVIIIe siècle que ces sortes de pinèdes rocailleuses et clairsemées que l’on trouve dans cette région de la Californie ; voir des soldats de la Couronne d’Angleterre évoluer dans de tels paysages est à peu près aussi saugrenu que si on nous montrait les pirates de Barbe Noire passer à l’abordage dans l’estuaire de la Gironde. D’ailleurs, cela donne lieu à des scènes totalement surréalistes, au cours desquelles un Indien sert d’éclaireur afin que l’on suive une piste secrète connue des seuls initiés, et qui s’avère être de la taille d’une route départementale… Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autre : on pourrait aussi évoquer ces carabines à répétition des années 1850 qu’on voit dans les mains des protagonistes d’une histoire censée se dérouler en 1757, des multiples chevauchées qui parcourent le film, histoire de faire western, alors que les deux seuls chevaux du roman de Cooper sont abattus au bout du deuxième chapitre ; sans parler de cette grotte secrète en carton-pâte dans laquelle une table avec une nappe coquette est opportunément dressée afin qu’on puisse y prendre gentiment une collation à l’abri des Peaux-Rouges, avec la porte en pierre qu’on pousse pour passer à la pièce suivante… Soyons bref :  The last of the redmen ne consiste en vérité qu’en un enchaînement de stupidités toutes plus affligeantes les unes que les autres, et les lister toutes requerrait de longs paragraphes bien inutiles : au bout de la première bobine, on a largement compris à quel genre de nanar on avait affaire.

Pour peu que l’on se trouve dans de très bonnes dispositions d’esprit, on peut éventuellement tenter de dénicher quelques vagues excuses à ce déferlement d’inepties ; et elles tiennent en deux mots : le budget et le public visé. Concernant le premier, les restrictions sévères qui le caractérisent expliquent quelques ellipses opportunes, dont la plus emblématique est la suppression pure et simple de tout le noyau central de l’histoire ; car on conçoit aisément que le siège d’un fort de la Nouvelle-Angleterre par une armée française n’est pas vraiment le genre de scène qu’on avait les moyens de tourner chez Katzman. Et voilà donc aux deux tiers du film une poignée de soldats qui arrivent à cheval en déclarant : « On arrive de là-bas, y avait une grosse bataille mahousse comme ça, du genre dantesque, un truc de dingue, si vous aviez vu ça ! Et nous, ben on est les seuls survivants. Z’auriez pas une clope ? » Et voilà, le tour est joué, c’est aussi simple que ça, il suffisait d’y penser… Nous verrons pourtant la semaine prochaine, toujours dans le cadre du Dernier des Mohicans, que le talent et l’inventivité peuvent parfois avoir raison d’un budget trop serré ; mais cela n’est vraiment pas le cas ici, où le niveau d’astuce oscille entre zéro et zéro virgule un. Quelques enthousiastes ont beau nous dire que mais si mais si, The last of the redmen est d’une qualité supérieure à la moyenne des productions Katzman, parce qu’il n’y a pas de stock-shots et que le scénario est mauvais au lieu d’être nul : cela ne me convainc guère, et même les travellings ostensiblement déployés par Sherman dans la dernière bobine pour filmer les chevauchées ne m’ont pas semblé en mesure de racheter un dixième de la médiocrité d’ensemble. Ces coupes franches scénaristiques qui auraient effaré Cooper ne répondent pas seulement à des contraintes budgétaires, mais également au ciblage d’un public facile à contenter. Exit donc Chingachgook, on ne garde plus qu’Uncas : un seul Indien sympa, c’est déjà bien assez, vu que ça ne rapporte rien ; en revanche, on a gardé sans hésitation les deux sœurs Munro, l’opportunité de montrer deux jolies pépées en même temps à l’écran étant sans aucun doute le seul vrai mérite qu’a dû trouver Katzman aux 500 pages du Dernier des Mohicans. Mais la singularité la plus notable et révélatrice de cette sous-adaptation est l’adjonction à la petite troupe d’un jeune garçonnet, censé être le petit frère des deux pin-up, et qu’on ne trouvait pas chez Cooper et qui prend ici une part active à tous les rebondissements. Cette trouvaille révèle de façon claire les intentions du producteur, qui vise ici un très jeune public ; or il convient de reconnaître que cela ne constitue pas nécessairement une trahison de l’esprit du Dernier des Mohicans, lequel a été très tôt perçu comme un livre convenant parfaitement à la jeunesse, sans que cette catégorisation n’ait rien d’exclusif. Je reviendrai d’ailleurs dans deux semaines sur cet aspect du célèbre roman, qui a effectivement donné également lieu à de multiples adaptations (bande dessinées, animation) destinées à un jeune public. Sauf que Le dernier des Mohicans est de toute évidence un livre qui a été conçu pour plaire aux lecteurs de 7 à 77 ans, alors que le film de Sherman ne semble pas avoir eu en la matière des ambitions qui dépassent la préadolescence. Quant aux histoires d’amour interethniques entre Cora et Uncas, autant vous dire que cette fois c’est bel et bien terminé : pensez donc, on ne va tout de même pas donner ça en exemple aux gosses, non ? Il est vrai que nous sommes cette fois de plein pied dans les années 40 et 50, cette période où le western fut le plus moralement rigide et politiquement réactionnaire ; et tous ces cinéphiles de surface qui vous parlent d’une soi-disant « naissance du western pro-Indien » (lequel existe pourtant depuis le muet), de Devil’s doorway ou de Delmer Daves n’ont jamais compris qu’ils prenaient les exceptions pour une règle générale.

Vous n’êtes toujours pas convaincu que The last of the redmen, c’est épouvantablement mauvais ? C’est parce que j’ai gardé le pire pour la fin : les interprètes ; et là, je vous garantis qu’on touche le fond.  Dans la petite usine à série B (Z ?) de Harry Cohn et Sam Katzman, c’est à Jon Hall ou George Montgomery que furent surtout dévolus les premiers rôles dans les « easterns » fauché. Si le second donne généralement satisfaction (nous y reviendrons prochainement), le premier laisse davantage à désirer ; non qu’il soit mauvais, d’ailleurs, mais disons qu’il est à peu près transparent. Et c’est donc un Jon Hall tout juste débarqué de chez Goldwyn qui officie dans le film de Sherman ; or le plus incroyable est que sa performance insipide finit par sembler talentueuse en regard de l’indigence qui l’entoure en matière d’interprétation. Passons sur les deux starlettes du film, à qui l’on semble n’avoir formulé pour seule exigence de paraître en toutes circonstances fraiches et bien mises comme si elles sortaient du salon de coiffure, à défaut de parvenir à être expressives en quoi que ce soit. Mais le sommet du ridicule revient plutôt aux interprètes des deux personnages emblématiques de l’univers de Cooper, Œil-de-Faucon et Uncas : là, on atteint vraiment le fond. Le premier, Michael O’Shea, évoque un bateleur de foire irlandais qu’on aurait tenté en vain de déguiser en coureur des bois ; ceci expliquant peut-être cela, le comédien avait débuté comme présentateur dans des bars clandestins miteux. Au reste, la carrière de O’Shea à Hollywood ne fut pas plus déshonorante qu’une autre ; mais avoir voulu voir en lui un possible Nathaniel Bumppo, c’est en quelque sorte comme avoir voulu faire jouer à Sidney Greenstreet le rôle d’un coureur de fond. La palme du n’importe-quoi revient cependant à l’interprète d’Uncas, dont je ne veux surtout pas connaître le nom : il doit s’agir vraisemblablement d’un type qui passait là par hasard en cherchant du travail ; mais puisqu’il s’agissait d’interpréter le gentil Peau-Rouge de service, eh bien après tout, le premier venu pouvait faire l’affaire. Il n’empêche que le spectateur finit par avoir réellement de la peine pour lui : ressemblant à un Mohican autant qu’une chaise puisse ressembler à un piano, le pauvre bougre traîne à l’écran son air pataud et malheureux, le regard morne et éteint, et tente péniblement d’ânonner les deux ou trois répliques ineptes qu’on a écrites pour lui une heure avant. On espère qu’à l’issue de cette galère dans laquelle il est venu s’ennuyer, le type en question aura pu se trouver un destin professionnel plus épanouissant que celui-ci. Passé tout cela, il ne reste plus éventuellement que Buster Crabbe à sauver de ce naufrage, certains spectateurs indulgents ayant estimé qu’il sortait à peu près son épingle du jeu dans le rôle de Magua. C’est tout de même beaucoup dire : admettons plutôt qu’au sein de la médiocrité ambiante, son interprétation pas trop maladroite parvient par comparaison à paraître satisfaisante, sa performance restant malgré tout en deçà de celle de Bruce Cabot dans le film de 1936. Il se trouve que Crabbe fut avant tout un nageur olympique, ce qui lui valut d’être dès le début des années 30 un Tarzan de substitution qui officiait dans le sillage de Weissmuller ; et le fait que Jon Hall ait eu lui aussi quelques aptitudes en piscine vous donnera la clef pour comprendre le bien-fondé de cette séquence énigmatique durant laquelle on voit Crabbe et Hall plonger tous les deux dans une rivière afin de s’y poursuivre, sans que cela n’ait pourtant le moindre sens par rapport à l’intrigue ; d’ailleurs, ne sachant pas quoi faire une fois parvenu sur l’autre rive, on voit alors Hall plonger à nouveau pour retraverser en sens inverse, afin qu’on puisse reprendre l’intrigue vaille que vaille… Les aventures fauchées de chez Cohn et Katzman sont décidément pleines de mystères, dont les réponses sont à chercher loin des scénarios.

Le bonus de la semaine est tout aussi douteux que le film en tête d’affiche, mais pour des raisons très différentes. Je suis en effet tombé par hasard sur une étrange vidéo youtube, postée au nom d’un universitaire tout à fait sérieux bien connu dans les milieux verniens (i.e. spécialistes de Jules Verne), nous présentant un soi-disant « western sur plaques de verre » de 1880, mais sans aucune autre précision. On y voit une succession d’illustrations en couleur dont l’inspiration thématique ne fait quant à elle aucun doute : il s’agit bel et bien du Dernier des Mohicans, dont on reconnaît aisément les personnages et la succession des différentes scènes marquantes du roman. Ce qui est tout à fait curieux, et suspect à mes yeux, c’est que le montage de la vidéo a adjoint à chacune de ces images un intitulé venant s’incruster à la manière d’un sous-titre, mais qui n’a quant à lui absolument rien à voir avec le roman de Cooper. Tout se passe comme si un fantaisiste sans aucune culture littéraire s’était amusé à accoler des titres de son invention sur ce diaporama, sans soupçonner une seule seconde qu’il s’agissait d’une illustration d’un grand classique de la littérature d’aventures. Les courts commentaires ajoutés au début et à la fin du diaporama paraissent d’ailleurs tout aussi douteux, et les recherches que j’ai tenté de faire sur ces mystérieuses images et ce qu’évoquent ces commentaires n’ont abouti à rien. Quant à ces fameuses « plaques de verre », il s’agit vraisemblablement de celles qui alimentaient les fameuses lanternes magiques qui ont précédé le cinématographe en matière de projection ; or elles ne sont même pas mentionnées, ce qui est tout de même curieux, et bien entendu aucune indication sur la provenance de ces plaques n’est fournie. Je ne sais trop qu’en penser, car je ne saurais soupçonner une seule seconde que le vernien respectable qui est censé avoir pondu cette vidéo ne sache pas reconnaître Le dernier des Mohicans, cela serait tout de même un comble… Dans le doute j’ai préféré remanier le fichier en l’amputant de ses commentaires et en masquant les titrages douteux, afin de ne garder que les images proprement dites, lesquelles sont de facture agréable mais loin de valoir les éditions illustrées que je vous avais proposées en partage il y a deux semaines. Bien sûr, au cas vous posséderiez de votre côté la moindre information sur les images proposées dans cette mystérieuse vidéo, je serais très content que vous m’en fassiez part.


LANTERNE MAGIQUE (1880)

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Si ce n’est rédiger le long dénigrement qui précède, je n’ai pas fait grand-chose sur The last of the redmen, étant donné qu’il a bénéficié d’une édition DVD/bluray française de bonne qualité ; je n’ai donc même pas eu à effectuer de sous-titrage, il s’agit donc de celui proposé par cette édition. En matière de qualité d’image, j’aurais bien aimé vous proposer la HD, mais comme je ne sais pas ripper un bluray (au fond tant mieux, c’est une tâche infâmante), vous vous contenterez d’un DVDrip tout à fait correct, que je n’ai d’ailleurs même pas eu à effectuer, me contentant de reprendre un lien valide pioché chez machin-chose, qui ne m’en voudrons pas pour si peu. Quant au bonus, tout est dit plus haut. Et la semaine prochaine, je vous présenterai une adaptation d’un célèbre roman américain dont je tais le titre afin d’entretenir le suspense. Un indice : ça finit par « Mohicans »…



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