LE DERNIER DES MOHICANS

 (VOSTFR)


Réalisation : Clarence Brown, Maurice Tourneur

Casting : Wallace Beery, Barbara Bedford, Alan Roscoe

Durée : 70 min

Année : 1920

Pays : USA

Genre : Western, Guerre


Pendant le conflit colonial franco-britannique, les aventures des deux derniers Mohicans, pourchassés par les Hurons.


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Second volet de ce cycle des Histoires de Bas-de-Cuir que James Fenimore Cooper avait entamé trois ans auparavant, Le dernier des Mohicans reste de loin le plus connu de cette série de cinq romans d’aventures ; le succès de celui-ci fut immédiat et retentissant, non seulement aux Etats-Unis mais aussi en Europe, et de ce fait il peut être considéré comme l’acte fondateur de la littérature américaine. Non pas que les romans de Cooper aient été les premiers à avoir été écrits sur le nouveau continent : 25 ans auparavant, Charles Brockden Brown avait déjà produit une œuvre non négligeable, très marquée par l’influence du roman gothique anglais, et qui manquait de couleur locale. Cooper va lui aussi trouver ses modèles en Europe, notamment chez Walter Scott dont la production rayonne alors sur tout le monde littéraire, et dans le romantisme dont le type esthétique est dominant dans tous les arts. Mais pour la première fois, un écrivain américain montrait la volonté d’une part d’ancrer solidement son œuvre dans le contexte du Nouveau Monde, et d’autre part de mener son entreprise sur le long terme. Même s’il ne créait rien de réellement nouveau sur le plan de la forme littéraire, Cooper eut le génie de contextualiser fortement son œuvre dans de nouveaux espaces naturels grandioses et de la lier à des problématiques civilisationnelles propres à son continent, assurant du même coup son succès à l’étranger où ses histoires bénéficiaient des attraits liés à leur exotisme. Tous ces facteurs expliquent le formidable succès du Dernier des Mohicans bien plus que les qualités intrinsèques du livre, lequel s’avère assez inégal et dont la tonalité donne par moments l’impression de partir dans des directions opposées. Rappelons en outre que si le fait que j’ai entamé ce cycle Cooper par Le tueur de daims correspond au choix d’une chronologie qui est celle des récits, cela va à l’inverse du cheminement artistique de l’écrivain : le roman qui nous occupait dans les posts précédents était une œuvre de relative maturité, en regard duquel Le dernier des Mohicans peut apparaître comme le fruit d’une sorte de phase d’expérimentation, avec les errements que cela implique ; au soir de sa vie, Cooper formulera d’ailleurs un jugement rétrospectif assez sévère sur son roman le plus célèbre. Mais de toute évidence, Le dernier des Mohicans n’aurait jamais acquis une telle notoriété si ses faiblesses évidentes ne se trouvaient largement compensées par des qualités plus grandes encore : son aspect novateur et dépaysant, bien sûr, mais aussi des fulgurances d’inspiration que Le tueur de daims, roman plus égal et réfléchi, ne parviendra pas à atteindre. Et à ce propos, il m’est apparu à la relecture du Dernier des Mohicans (que j’avais lu une première fois à l’adolescence) que le dernier chapitre de ce livre, avec son élégie funèbre formulée par l’auteur par la voix du personnage de Chingachgook qui évoque la triste et inéluctable disparition d’un monde, était un sommet de la littérature romantique dont la puissance d’évocation m’a particulièrement ému, et qui mérite à lui seul qu’on lise ou relise ce livre aussi touchant qu’il est imparfait.

Le dernier des Mohicans préfigure beaucoup moins l’univers du western que ne le fait Le tueur de daims : il dresse certes un portrait déjà presque achevé de l’homme des frontières, dont j’avais évoqué les caractéristiques dans les posts précédents, mais la notion de frontière en elle-même y est moins explicitement présente. En revanche, ce que Cooper installe déjà de manière décisive, c’est la célébration élégiaque du « wilderness », dont il corrèle sans cesse la beauté mystérieuse à une dangerosité de tous les instants : théâtre idéal pour des poursuites haletantes, cet espace encore largement inviolé, dont les rares sentiers ne sont connus de quelques initiés comme le héros Natty Bumppo, apparaît comme une sorte d’Eden rempli de pièges mortels. De ce point de vue, il suffirait de remplacer les forêts par des plaines pour voir dans ce roman une première esquisse de western ; toutefois, l’ancrage historique du récit fait que l’on se trouve bien plus du côté de Walter Scott que de ce qui sera développé plus tard dans la littérature populaire ayant pour cadre l’ouest des Etats-Unis. Pour dire cela en termes de genres fictionnels, Le dernier des Mohicans est beaucoup plus proche du récit historique de guerre que du proto-western ; quant à la conquête de l’Ouest, il n’en est de toute façon pas question : nous sommes en 1757, bien avant leur indépendance des Etats-Unis. Le cadre historique est celui de la guerre de Sept Ans, premier conflit de type mondial, qui opposait alors la France à l’Angleterre, et qui avait justement trouvé ses origines dans les lointaines colonies du Nouveau Monde : les désaccords entre les deux nations concernaient pêle-mêle la pelleterie, l’influence des cultes catholiques ou protestants et le contrôle de la vallée de l’Ohio. L’épisode historique central autour duquel se greffe l’intrigue du roman de Cooper est le siège du fort William Henry par les troupes françaises du marquis de Montcalm, et qui se solda par une épouvantable tuerie perpétrée le 10 août 1757 par les Indiens alliés des Français sur les troupes britanniques en reddition ; cet événement tragique forme le pivot autour duquel s’articule le roman. Alors que les péripéties narrées dans Le tueur de daims relèvent en quelque sorte d’un affrontement d’ordre privé, celles qui tiennent en haleine le lecteur du Dernier des Mohicans se trouvent en revanche, à l’exception du dernier tiers du roman, en relation directe avec un conflit militaire de grande ampleur. Enfin, une autre différence notable avec le premier volet des aventures de Nathaniel Bumppo (mais écrit, rappelons-le, 15 ans plus tard) est que Le dernier des Mohicans est une œuvre moins consensuelle, car elle montre davantage les ambigüités de l’auteur sur les thèmes majeurs qu’il aborde : la colonisation du Nouveau Monde par les Européens et les relations interraciales entre ces derniers et les autochtones. Ainsi, concernant le premier point, il transparaît dans ce roman que la méditation nostalgique proposée par l’écrivain sur la disparition d’un monde, pour poignante qu’elle soit dans son expression romantique, n’a pourtant pas chez lui la valeur d’une dénonciation suscitée par un sentiment de révolte ; en d’autres termes, elle se pose comme un acte artistique, mais absolument pas comme un acte politique. Membre d’une aristocratie républicaine consciente de ses acquis et décidée à les préserver, Cooper ne sait que trop bien ce qu’il doit à la conquête de l’Amérique par l’homme blanc, à cette civilisation qu’il fait pourtant honnir par son héros Natty Bumppo. A la fin du Dernier des Mohicans, derrière les éloges funèbres d’Uncas et de Cora, le lecteur devine la présence des vainqueurs discrets que sont Alice Munro et le major Heyward, tous deux parfaits représentants d’une race blanche sans mélange à qui le continent est désormais ouvert pour qu’ils puissent y faire œuvre de bâtisseurs ; ces deux-là préfigurent déjà cette idéologie de la « destinée manifeste » qui se définira plus clairement dans les années 1840. Deux ans après Le dernier des Mohicans, Cooper écrira dans Notions of America que « l’homme rouge disparaît devant l’influence supérieure morale et physique de l’homme blanc (…) La manière habituelle de disparaître des Indiens et de s’enfoncer toujours plus profondément dans la forêt. Pourtant, beaucoup d’entre eux s’attardent près des tombes de leurs pères, auxquelles leurs superstitions, tout autant qu’un beau sentiment naturel, prêtent un profond intérêt. Le sort de ces derniers est inévitable : ils deviennent victimes des abus de la civilisation, sans jamais parvenir à aucune de ses élévations morales. ». On voit donc toute l’ambivalence du premier grand écrivain américain : tout à la fois empli d’une morgue essentialiste qui le convainc de la supériorité de l’homme blanc sur les autres races et de la légitimité de son entreprise civilisatrice, y compris dans ses aspects les plus destructeurs, il fut en même temps le compositeur inspiré d’une élégie vibrante qui célébrait la mémoire d’une nature à la beauté virginale et des indigènes qui la peuplaient, qu’il voyait tous deux s’éteindre à jamais et dont il contribua à faire prendre conscience à ses contemporains que leur triste disparition n’était pas un fait anodin.


La place éminente prise par Le dernier des Mohicans dans le patrimoine culturel américain, le caractère très remuant des péripéties qu’il narre ainsi que les descriptions très picturales qu’il donne des paysages de la Nouvelle-Angleterre sont autant d’atouts qui prédisposaient le roman à être l’objet d’adaptations cinématographiques puis télévisuelles. Elles sont si nombreuses que je renonce à les citer toutes ; j’ai en tout cas prévu d’y consacrer au moins quatre posts sur Warning Zone… Cela commence avec Griffith dès 1909 et se poursuivra sans discontinuer jusque dans les années 2000, dans des formats et techniques les plus variés, et pas seulement aux Etats-Unis. Les choses réellement sérieuses commencent en 1920 lorsque Maurice Tourneur entreprend une adaptation en long-métrage du célèbre roman. Arrivé de France avec une solide formation artistique, Tourneur était devenu aux Etats-Unis un réalisateur particulièrement estimé, d’une notoriété qui n’était pas loin d’atteindre celle de Griffith, et qui lui a sans doute permis de pouvoir monter en 1918 sa propre société de production. Dès 1915, le metteur en scène avait pris sous son aile Clarence Brown, qu’il faisait travailler comme assistant réalisateur sur ses films ; cela a son importance, car accidenté après deux semaines de tournage de The last of the Mohicans, Maurice Tourneur confiera la réalisation du reste du long-métrage à Brown, qui ne n’officiait jusqu’ici que comme directeur de seconde équipe pour les prises de vue en extérieur. Le film marque aussi la première collaboration de Tourneur avec Associated Producers, une société créée par des réalisateurs soucieux d’indépendance sur le modèle de la United Artists, qui va coproduire The last of the Mohicans et se charger de sa distribution ; le film sera d’ailleurs l’un des plus rentables pour la compagnie. En ce qui concerne les problèmes d’attribution, il semble qu’on puisse considérer que le film est à part égale l’œuvre de Brown et de Tourneur : si le premier en a effectivement réalisé la majeure partie, le travail de producteur du second, soucieux de garder un contrôle scrupuleux et continu (il vérifiait chaque soir les rushes de ce qui avait été tourné) sur ce film qu’il avait conçu en amont, justifie amplement le crédit de Tourneur comme coréalisateur. Voilà pour une présentation générale ; et disons-le d’emblée, cette adaptation de 1920 reste à ce jour la meilleure qui ait été faite pour le cinéma du fameux roman de Cooper, étant la seule qui soit parvenue à sublimer autant la forme que le fond : la célèbre version de Michael Mann, sur laquelle je reviendrai la semaine prochaine, réussit en effet son pari sur le premier aspect mais échoue sur le second. Car au-delà de sa virtuosité technique au regard de ce qu’était l’art de la mise en scène cinématographique en 1920, cette version du Dernier des Mohicans est la seule à avoir mis en valeur la puissance thématique contenue dans le roman écrit un siècle plus tôt. Le fait que le film tourné par Tourneur et Brown soit par ailleurs le plus fidèle à l’œuvre originelle n’est pas nécessairement un gage de qualité a priori ; mais le tour de force des deux réalisateurs est d’avoir eu l’audace de vouloir aussi en corriger certaines imperfections, et d’y être parvenu pour une large part : nous voilà en présence de ce cas de figure assez rare où un film parvient à surpasser (de peu) le livre dont il est tiré, et cela est d’autant plus remarquable qu’il s’agit en l’occurrence d’une des plus célèbres œuvres de la littérature américaine. Car si Tourneur n’a pas hésité à supprimer ce qui lui semblait à juste titre moins réussi chez Cooper, il a aussi su trouver l’inspiration pour sublimer ce qui en faisait un chef-d’œuvre incontournable : mettant l’accent sur les aspects dramatiques du récit pour en faire émerger une véritable tragédie, le cinéaste aura également su ne rien perdre des aspects les plus violents et baroques de cette histoire, capturant ainsi tout le romantisme de l’œuvre pour le transcrire avec virtuosité en images. The last of the Mohicans, c’est donc un vrai coup de maître, une des plus grandes réussites de ces années-là.



Bien que très fidèle à Cooper, surtout dans toute la première moitié de l’histoire, Tourneur adopte néanmoins le parti-pris de reléguer en arrière-plan le duo Œil-de-Faucon/Chingachgook et à l’inverse de mettre en avant un trio formé par Cora, Mangua et Uncas ; ce faisant, il développe une thématique de convoitise amoureuse interraciale effectivement présente dans le livre mais que l’écrivain semble n’avoir voulu qu’effleurer, se montrant comme toujours plus enclin à décrire les turpitudes propres aux univers masculins. Or ce choix d’orienter le récit vers cet étrange triangle amoureux rend plus audacieuse l’histoire qui nous est contée, et permet aussi de mettre en évidence les opinions problématiques de l’écrivain sur le sujet du métissage. Car on retrouve là le même type d’ambigüité que celle que j’évoquais plus haut concernant la vision qu’avait Cooper de la conquête du Nouveau Monde : en même temps qu’il évoque la possibilité d’une union consentie et toute en noblesse de sentiments entre une Blanche et un Indien, d’une part il paraît constamment effrayé par cette évocation qu’il a lui-même imaginée mais qu’il ne cesse de vouloir flouter dans son récit, et d’autre part il la condamne symboliquement en ne lui trouvant d’autre issue que celle du tragique ; ainsi Cooper donne-t-il l’impression d’entrebâiller une porte pour la refermer aussitôt avec une vigueur qui trahit son malaise et son hésitation. Or il n’y a malheureusement guère d’ambigüités si l’on s’intéresse aux opinions de l’écrivain sur le sujet : dans Le dernier des Mohicans, elles transparaissent dans les propos qu’il prête à Œil-de-Faucon alias Natty Bumppo, héros récurrent des Histoires de Bas-de-Cuir et qui est de fait le porte-parole de l’écrivain : le lecteur ne peut être que troublé par l’obsession que montre ce personnage d’affirmer toutes les deux pages qu’il est « de sang pur », ajoutant même parfois – histoire que l’on ait bien compris – que ce sang n’a surtout pas été « souillé par le mélange ». Il est bien clair que pour James Fenimore Cooper, l’horreur est dans le métissage ; la couleur de peau est une donnée de Dieu, et il ne convient pas d’y apporter aucune nuance dans la transmission : autres temps, autres pensées… Pourtant, rien n’est jamais simple : si les convictions de l’écrivain sont bel et bien racistes, le couple qui les transgresse dans le roman est formé par deux personnages positifs et héroïques, avec qui nous sommes mis en empathie, et c’est cela que le film de 1920 choisit de magnifier. Dans le roman, si l’attirance d’Uncas pour Cora est assez claire, sa réciprocité semble beaucoup moins évidente ; or pour son adaptation au cinéma, Tourneur commence justement par cet aspect-là, en nous montrant très tôt dans le récit le trouble que suscite le jeune Indien chez la fille du colonel britannique. En retour, Uncas en est épris avec une grande noblesse de sentiments, qui trouve son contrepoint radical dans le dernier personnage du triangle amoureux, Magua, chez qui le désir de possession d’une femme blanche est au mieux de l’ordre de la concupiscence, au pire d’un désir de revanche sur les Européens. Les orientations du récit adoptées par Tourneur clarifient les hésitations de l’écrivain, et contribuent à adoucir ce qui transparaît des opinions équivoques de Cooper sur cette épineuse question du métissage. Il est bien évident que si dans le roman, les sentiments de Cora pour Uncas semblent mal définis, c’est sans doute que l’écrivain s’effrayait de sa propre audace qui le menait à suggérer qu’une Européenne puisse s’abaisser à nourrir une attirance sexuelle pour un Indien. Dans le même ordre d’idée, afin d’atténuer son propos, Cooper croit bon d’imaginer pour Cora des ascendances qui font d’elle une quarteronne, que son sang est donc déjà mêlé ; et dans le même temps, il en fait un personnage dont le courage et la grandeur d’âme font par comparaison de sa demi-sœur au sang pur un personnage craintif et falot : on voit que rien n’est simple dans la personnalité de Cooper, tiraillé entre ses convictions suprémacistes et sa volonté artistique d’évoquer d’autres perspectives qu’un cloisonnement racial trop obtus. Le film de 1920, de son côté, prend donc le parti de couper court à ces atermoiements en clarifiant davantage les situations. De ce point de vue, son dénouement vertigineux en surplomb d’une falaise, avec Cora qui se jette dans le vide pour échapper à Magua, constitue une réponse à la scène la plus polémique de The birth of a nation, tourné 5 ans auparavant : cet écho est d’autant plus évident que dans le roman, Cora ne meurt pas de cette façon. Or si on retrouve comme chez Griffith le motif de la femme blanche qui préfère se jeter dans le vide pour échapper à une relation sexuelle interraciale, il se trouve cette fois-ci sérieusement nuancé par un plan nous montrant les mains de Cora et d’Uncas qui finissent par s’unir dans la mort au bas du précipice : à la radicalité délétère de Griffith, Tourneur et Brown apportent un trouble romantique qui, de manière opportune, évoque une autre direction possible que pourrait prendre la moralité.


Pour en revenir à James Fenimore Cooper, la tentative que constitue Le dernier des Mohicans de poser les premiers jalons d’une littérature américaine qu’il fallait créer de toute pièce ne va pas sans quelques ratages de la part de l’écrivain. En particulier, ses variations de ton ne sont pas toujours du meilleur effet, en particulier dès que l’auteur s’essaye à un peu de légèreté ; et l’humour peut même se montrer par moments involontaire, ce qui est tout de même fâcheux. Concernant le premier aspect, la dimension burlesque apportée par le personnage de David Galmut ne fait le plus souvent qu’encombrer le récit, même s’il endosse également dans le récit la fonction du témoin innocent confronté à la dureté de l’existence sur la frontière ; en cela Galmut préfigure ce que sera Hetty dans Le tueur de daims. Sa présence paraît néanmoins superflue dans le roman ; or dans le film de 1920, il nous est présenté dans une scène, pour finalement ne plus réapparaître au cours de l’histoire : Tourneur et Brown, adaptant très fidèlement toute la première moitié du livre, semblent donc ne pas avoir osé franchir le pas en supprimant purement et simplement ce personnage trop en décalage. Pourtant le cinéaste n’a pas hésité à élaguer dans l’œuvre initiale ce qui lui semblait, à juste titre, encombrer et parfois même nuire au récit ; il en va ainsi de ces chapitres dans lesquels, dans la dernière partie du livre, Œil-de-Faucon se déguise en ours (!) et Chingachgook en castor (!!) afin de tromper l’ennemi (!!!) : l’histoire sombre alors dans le ridicule, et le lecteur incrédule se demande ce qui a bien pu alors traverser l’esprit de Cooper, lequel se reprend fort heureusement dans les chapitres qui suivent. Bien entendu, aucune de ces séquences grotesques ne figure dans le film ; il est clair que cela aurait eu un effet désastreux sur une œuvre à laquelle Tourneur, comme on l’a vu, s’est efforcé de donner les atours d’une tragédie. Même la version tournée en 1936, sur laquelle il y a pourtant pas mal à redire (nous verrons cela la semaine prochaine), ne réhabilitera pas cette partie du livre, et fera par ailleurs l’impasse sur David Galmut : ces corrections du roman sont si évidentes que la plupart des adaptations les effectueront à leur tour. Ces incartades de Cooper font d’autant plus tache que Le dernier des Mohicans est de toute évidence, au sein des Histoires de Bas-de-Cuir, le volet qui contient tout au contraire le plus de violence, particulièrement à cause de l’ancrage du récit à des faits historiques guerriers particulièrement cruels. Et dans l’optique qui était celle de Tourneur et Brown, ces deux-là ne pouvaient manquer de mettre à l’inverse cet aspect tragique du roman en exergue : à ce titre, la séquence centrale du massacre qui suit la reddition du fort William Henry est assez stupéfiante, et l’on s’en souvient longtemps après vu le film. Mise en image de manière très efficace grâce à une alternance subtile de plans rapprochés et de plans d’ensemble, elle donne réellement au spectateur l’impression d’assister à une sorte d’orgie infernale et sanglante, effarante vision d’une tuerie cauchemardesque dans laquelle même les animaux ne sont pas épargnés. Aucune des adaptations ultérieures ne donnera une image aussi saisissante de cet épisode effroyable, même Michael Mann qui choisira de s’en tenir aux assauts menés par les Indiens sur les colonnes anglaises une fois sorties du fort ; par ailleurs, évitant la polémique d’une trop grande sauvagerie, Mann se contentera de ne mettre en scène que des exactions menées sur des soldats. Tourneur et Brown étaient quant à eux restés au plus près du récit de Cooper, ce qui correspondait malheureusement pour bonne part à la réalité des faits : des scènes hallucinées et terrifiantes nous montrent ainsi des hordes d’Indiens pénétrer dans le poste de soins du fort, tuant et scalpant tous les blessés qui n’étaient pas en état de sortir de la forteresse. Invalides, femmes, enfants, tout y passe, et les cinéphiles se souviennent tous avec effarement de ce nouveau-né arraché des bras de sa mère et jeté en l’air par un Huron ivre de sang ; cette scène ne constitue d’ailleurs pas une excroissance baroque imaginée par Tourneur et son scénariste, mais figure telle quelle dans le livre, où elle est agrémentée de détails plus sordides encore. Les historiens s’accordent à dire que dans la réalité, tout ceci fut effectivement effroyable, bien que Cooper en ait exagéré considérablement le nombre de victimes, ainsi que la responsabilité du marquis de Montcalm dans cette funeste affaire. Sur ce dernier point, on ne peut pas dire que Maurice Tourneur – né dans notre pays, faut-il le rappeler – ait eu l’esprit cocardier : il se montre là aussi très fidèle à l’écrivain, faisant figurer un intertitre qui accuse clairement les Français d’avoir suscité ces crimes de guerre ; nous aurons à reparler de cela la semaine prochaine…



En adaptant ce roman aussi fulgurant qu’inégal, Tourneur et Brown auront su améliorer l’œuvre originelle pour en faire une éclatante réussite du septième art. Le résultat est un film de six bobines, ce qui est la longueur standard des longs-métrages en 1920 ; certaines photographies de plateau témoignent du fait que davantage de séquences furent tournées, sans doute l’intégralité du roman de Cooper, et les auteurs du film n’hésitèrent donc pas à faire au montage des choix drastiques visant à donner une orientation plus franche à l’histoire et à la débarrasser de ses scories les plus encombrantes : on ne peut que leur savoir gré d’avoir pris ce parti. Mieux encore, Tourneur et son scénariste (qui mérite amplement d’être cité : il s’agit de Robert Dillon) prennent à l’inverse la liberté de faire quelques ajouts de leur cru, et qui s’avèrent particulièrement judicieux ; ainsi le personnage du capitaine Randolf, absent du roman, est une trouvaille qui permet d’équilibrer la distribution morale des personnages entre Indiens et Européens : à l’opposition entre Uncas et Magua chez les premiers, répond celle entre Randolf et Heyward chez les seconds, alors que Cooper laissait endosser aux seuls Hurons les mauvais rôles de l’histoire. Naturellement, une telle pertinence au niveau du scénario ne suffirait pas à produire un chef-d’œuvre, si le brio de la technique cinématographique ne venait la concrétiser à l’écran. Je n’ai malheureusement pas le temps de développer cet aspect, mais autant vous dire que Brown et Tourneur ont de ce point de vue réalisé une prouesse qui allait au-delà de tout ce que l’art de la mise en scène savait faire en 1920. Les scènes finales en surplomb de la falaise ou dans les chutes d’eau, le combat singulier entre Magua et Chingachgook (avec des plans surprenants de visages de face en gros plan) jusqu’aux scènes d’intérieurs aux éclairages subtils, j’aurais de quoi écrire au moins trois autres paragraphes sur le sujet : tout ceci est un vrai plaisir de cinéma, et les admirateurs de Tourneur se plairont à y reconnaître sa patte, tout comme ceux de Brown reconnaîtront les leçons qu’il a su en tirer pour les grands films qu’il réalisera par la suite, Flesh and blood et autres. N’y aurait-il donc aucun bémol à apporter à cet éloge ? Allez si, j’en vois quand même un : la distribution du film est inégale. Non que les acteurs ne soient pas tous bons, leur jeu tendant d’ailleurs à montrer davantage de naturel que ce qui se faisait dans la décennie précédente ; mais leur physique ne correspond pas toujours à ce que l’on pouvait attendre pour leur personnage. Il n’y a rien à redire concernant Barbara Bedford, qui incarne avec grand talent une Cora Munro minérale et habitée, quasiment une abstraction ; l’actrice est absolument remarquable. Le choix de Wallace Beery dans le rôle de Magua est en revanche plus discutable : non que ce monstre sacré ne sache dérouler sa partition avec brio, même si son style grimaçant le place parfois sur une crête dangereuse. Mais si en 1920 ce comédien de renom est encore relativement jeune et pas trop ravagé par l’alcool, que les peintures criardes répandues sur son visage peuvent à la limite le faire passer pour un indigène, son physique est néanmoins déjà suffisamment bedonnant pour que les plans de demi-ensemble lui soient très défavorables, d’autant plus qu’il y déambule à demi nu ; or le mode de vie des Indiens en faisait dans la réalité des personnes plutôt sveltes et athlétiques, pas vraiment le cas de Beery… Concernant ce personnage central dans l’histoire, la version de Michael Mann fera en revanche un sans-faute impeccable : Wes Studi y campera un Magua tout à fait impressionnant, en tout point conforme à ce que décrit Cooper. Enfin, pour en revenir au film de Tourneur, il y a également à redire sur le choix d’Alan Roscoe pour incarner Uncas, bien qu’il n’y ait pas de problème d’embonpoint pour lui, et que son jeu relativement mesuré ne puisse être remis en cause. Mais d’une part l’acteur est trop âgé, son personnage étant censé être avoir aux alentours de 17 ou 18 ans ; et d’autre part, Alan Roscoe a autant l’air d’un Indien qu’un merle peut ressembler à un perroquet, cette critique étant déjà formulée dans la presse de l’époque ; cela est d’autant plus vrai que pour de mystérieuses raisons, la production a choisi de ne quasiment pas le maquiller, ne serait-ce que pour tenter de faire illusion, et l’acteur doit pour cela se contenter d’une plume dans les cheveux : le spectateur doit quand même beaucoup solliciter son imagination pour voir en Alan Roscoe un possible Mohican.



J’aurais aimé vous parler en détail du plan qui clôt le film, que je trouve d’une beauté bouleversante, parvenant avec brio à sublimer l’essence nostalgique du roman, mais voilà : il me faut bien finir par boucler ce post. Je me censure et je passe donc au bonus, qui sera de nature iconographique, comme je l’ai fait précédemment pour Le tueur de daims. Car naturellement, Le dernier des Mohicans a bénéficié bien avant le cinéma de multiples interprétations graphiques, non seulement dans le domaine des arts mineurs (l’illustration), mais également majeurs, les peintres s’y étant intéressés dès les premières publications du roman. Ami de James Fenimore Cooper, Thomas Cole fut le tout premier peintre paysagiste majeur du continent américain ; fasciné par les beautés sublimes de la vallée de l’Hudson dont il s’émeut de la rapide disparition avec l’avancée de la civilisation, il a combiné de manière contradictoire une approche réaliste (peinture de sites précisément localisés qu’il venait visiter) avec une idéalisation à la manière de Claude Lorrain ou des romantiques d’alors. Cole réalise une entre 1826 et 1827 une série de quatre tableaux inspirés par Le dernier des Mohicans, dont l’un au moins résulte d’une commande par Cooper lui-même. Il partage avec l’écrivain, de manière plus aigüe encore, la nostalgie d’une nature sublime et majestueuse qu’il voit année après année sacrifiée sur l’autel du progrès de la civilisation : « Les ravages de la hache augmentent chaque jour. Les paysages les plus nobles sont transformés en lieux de désolation, et très souvent avec une barbarie injustifiée guère honorable pour une nation civilisée », écrit-il en 1836. Dans ces quatre compositions majestueuses, les Indiens sont de minuscules figures écrasées par le paysage, symbolisant par là leur seule fuite possible vers des profondeurs inviolées dont la frontière ne cesse de reculer vers l’Ouest. L’œuvre picturale déterminante de Thomas Cole influença deux générations de peintres paysagistes américains, qu’on regroupa plus tard sous l’appellation de Hudson School River ; eux aussi furent parfois inspirés par Le dernier des Mohicans, et vous trouverez donc également dans ce bonus quelques toiles en rapport avec le roman et signées par Asher B. Durand ou John Frederick Kensett pour ne citer que les plus connus. Plus tard, ce fut au tour de l’art populaire de l’illustration de s’intéresser au livre de Cooper, à la faveur d’éditions luxueuses engageant des dessinateurs et des graveurs pour créer des séries d’images qui illustrent les scènes marquantes du récit. Evidemment, ces éditions sont trop nombreuses pour pouvoir être passées en revue, sans compter que la bande dessinée prit le relais à partir des années 1940. Je me suis donc contenté de vous fournir les plus emblématiques, en l’occurrence les illustrations réalisées par Felix Darley (1872), Andriolli (1884, pour une édition polonaise) et par N.C. Wyeth (1919). Sans surprise, vous retrouvez là les noms de ceux qui ont également illustré Le tueur de daims ; j’y ai ajouté cette fois-ci Andriolli dont je n’aimais pas le travail sur le premier roman, mais que je trouve plus inspiré lorsqu’il s’est attelé au Dernier des Mohicans. Mais évidemment, ce sont les formidables illustrations en couleur réalisées par N.C. Wyeth qui servent encore aujourd’hui de référence ; pour une présentation de cet artiste incontournable, je vous renvoie à ce que j’avais écrit dans le premier post consacré au Tueur de daims, Wyeth étant cette fois-ci clairement au sommet de son art. On notera que son travail fut publié un an avant le film de Tourneur et Brown, mais que les deux cinéastes ne semblent pas s’en être pour autant inspirés ; il me semble en revanche assez clair que Michael Mann avait en tête les célèbres images de N.C. Wyeth lorsqu’il a tourné sa version en 1992 : la rencontre entre Munro et Montcalm en est un exemple flagrant.


BONUS : Iconographie

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The last of the Mohicans dans sa version de 1920 a été restauré avec soin il y a quelques années, avec une superbe restitution des teintes qui permet d’apprécier plus encore le remarquable travail des opérateurs Charles Van Enger et Philip R. Du Bois, qui ont eu en outre le privilège (pour l’époque) de pouvoir photographier les extérieurs en pellicule panchromatique. Mais pour des raisons difficilement explicables, le film n’a cependant pas bénéficié à ce jour d’une édition réellement à la hauteur de ce travail, et vous devrez donc vous contenter d’un fichier de qualité DVDrip standard, ce qui n’est peut-être déjà pas si mal. Horripilé par les fautes que j’ai décelées dans les sous-titres disponibles sur opensubtitles, et avec cette maniaquerie que je ne peux m’empêcher de déployer dès que cela touche au cinéma, j’ai entrepris comme à l’habitude d’en refaire la traduction d’après les intertitres anglais, et c’est donc cela que vous lirez à l’écran. Quant au bonus, vous trouverez regroupés dans un zip un aperçu de l’iconographie ayant trait au Dernier des Mohicans que j’ai compilée et répartie en deux dossiers distincts, l’un consacré à l’illustration (Wyeth, Darley, Andriolli) et l’autre à la peinture (Thomas Cole et autres). Et bien sûr, je ne peux que vous recommander chaudement de relire le roman de James Fenimore Cooper, étant donné que vous aviez à peine 15 ans quand vous l’avez lu une première fois, que cela fait bien longtemps et que ce genre de chose s’apprécie à tout âge et différemment à chaque fois : c’est sans doute à cela qu’on reconnaît les grandes œuvres, celles qui comptent vraiment, malgré tous les défauts qu’on leur reconnaît. Le croirez-vous ? en lisant l’oraison funèbre de Chingachgook sur la sépulture de son fils Uncas, ce paragraphe où il s’exclame « Maintenant je suis le dernier des Mohicans, et je suis seul », eh bien j’ai pleuré… alors que je n’avais pas pleuré quand j’avais 15 ans. Au fait, il paraît qu’il y a toujours des Mohicans, et même qu’en 2010 ils ont construit un immense casino dans le comté de Sullivan : maintenant que j’ai appris ça, je crois bien que je ne pleurerai plus jamais…



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