LE TUEUR DE DAIMS (THE DEERSLAYER)

(VOSTFR)


Réalisation : Kurt Neumann

Casting : Lex Barker, Rita Moreno, Forrest Tucker

Année : 1957

Pays : USA

Genre : Western, Guerre


Après que The Deerslayer, un homme blanc élevé par les Mohicans, et son frère de sang Chingachgook, un chef Mohican, aient sauvé le commerçant Harry Marsh des Indiens Hurons hostiles, ils apprennent que les Hurons attaqueront le vieux Tom Hutter et ses deux filles, Hetty et Judith, qui vivent sur un fort flottant sur la rivière.


Version 61 min Cinémascope

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Version 77 min recadrée 4/3

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Le tueur de daims, suite et fin. Après avoir fait la semaine dernière une présentation générale du roman de James Fenimore Cooper, vous en avoir proposé une adaptation cinématographique allemande de 1920 ainsi que des planches issues des éditions illustrées, je vous propose de poursuivre sur ce sujet avec quelques autres considérations sur cet excellent roman d’aventures en vous proposant deux nouvelles adaptations, cette fois-ci parlantes et en couleur, une pour le cinéma et une pour la télévision. Car si Le tueur de daims n’a pas bénéficié, contrairement au Dernier des Mohicans, de tout le soin qu’il aurait mérité lors de ses diverses transpositions pour le grand et le petit écran, ce récit de la jeunesse et des premiers faits d’armes de l’homme des frontières Natty Bumppo aura cependant été le sujet de plusieurs productions cinématographiques ou télévisuelles. En ce qui concerne le cinéma parlant, il faut attendre 1943 pour que la Republic propose une adaptation du roman de Cooper ; je n’ai pas vu ce film, dont on ne trouve pas pour l’instant de copies sur le net, mais ce que j’ai pu en lire ici ou là laisse entendre que cet oubli serait plutôt mérité. Les moyens apparemment limités sont ceux d’une série B au sens strict du terme, ce qui n’est pas en soi un défaut, mais il semble que la réalisation faiblarde de Lew Landers ne soit pas parvenue à transcender cette contrainte ; plus grave, le scénario est paraît-il inepte, en tout cas très éloigné de l’histoire racontée par Cooper, ce qui est aussi le cas, on va le voir, pour l’adaptation de 1957. Seul fait un peu notable de ce film de 1943 : il s’agit de la première apparition d’Yvonne De Carlo dans un véritable rôle (elle joue le personnage de Wah-Ta-Wah), un an avant qu’elle n’accède à la notoriété grâce à la Universal ; on sait bien le culte irraisonné que vouent certains cercles cinéphiliques français à la belle Yvonne, particulièrement chez les amateurs de western, mais avouez que l’argument est plutôt mince pour réhabiliter le film. Par la suite, c’est en 1957 que sera tournée une nouvelle adaptation hollywoodienne du Tueur de daims, cette fois-ci en couleurs et en Cinémascope ; mais avant de voir cela plus en détail, je vous propose de revenir un peu sur ce premier épisode des Histoires de Bas-de-Cuir écrit en 1841, et en particulier ce qui a trait à une question cruciale et déterminante pour la vision qu’ont les Américains des fondements de leur civilisation : la représentation des premiers occupants du territoire, les Amérindiens.



J’avais insisté la semaine dernière sur la préfiguration chez Cooper d’une notion essentielle à la mythologie de la conquête de l’Ouest, celle de la frontière, et cela bien avant que l’historien Frederick Jackson Turner ne la définisse dans une célèbre conférence du 12 juillet 1893 pour en faire un pilier de l’identité américaine. Cependant, avec Le tueur de daims, Cooper avait lui aussi produit une œuvre théorique sous couvert d’un roman d’aventures ; s’inscrivant par ailleurs dans le courant romantique qui dominait la création artistique de son époque, l’écrivain avait utilisé ses personnages comme véhicules de concepts qu’il souhaitait exposer au lecteur. C’est là que naît une partie des critiques formulées à l’encontre du Tueur de daims : au détriment du souci de réalisme, Cooper y ponctuait l’action de longs dialogues à teneur philosophiques, qu’échangeaient de manière un peu surréaliste des coureurs des bois incultes à qui l’on prêterait plus volontiers des propos très terre-à-terre. C’est sans doute vrai ; il n’empêche que ce curieux mélange donne au roman une profondeur de sens qu’il n’aurait pas eue autrement. Or dans ce foisonnement d’idées, la conception de la frontière proposée par Cooper apparaît plus riche que celle énoncée un demi-siècle plus tard par Turner, car elle inclut une composante largement laissée de côté par l’historien : celle des populations autochtones. Sans doute que pour Turner, trois ans après l’atroce massacre de Wounded Knee, les Indiens n’étaient plus que des vaincus sans autre réalité que celle d’un souvenir pittoresque ; chez Cooper, cette présence d’une altérité indigène est une donnée essentielle dans sa définition de la frontière. Or il convient avant toute chose de mettre le doigt sur une possible erreur d’appréciation de l’œuvre de Cooper, lorsqu’on entend dire sans plus de précisions que les Indiens de ses Histoires de Bas-de-Cuir relèvent du « bon sauvage » cher à Rousseau. Cela induit un fâcheux contresens qu’évitent les Anglo-Saxons en parlant plutôt de « noble savage », ce qui évite au moins en partie les connotations trop empreintes de condescendance liées à l’expression dans sa version française. Certes, à l’instar de tous les romantiques de cette époque qui s’intéressent à ce sujet – Chateaubriand en est un autre exemple – Cooper est influencé par la pensée de Rousseau ; par ailleurs, il serait naïf de croire que sa représentation des Indiens soit en tout point réaliste. A ce sujet, il faut souligner que la connaissance qu’avait Cooper des populations aborigènes était très indirecte : elle découle pour l’essentiel de la lecture des rapports de John Heckewelder, un missionnaire morave ayant vécu auprès des Indiens Delawares dans les années 1760 ; l’écrivain n’en faisait pas mystère, et mentionnait Heckewelder dès 1826 dans la préface du Dernier des Mohicans. On trouve d’ailleurs aussi l’aveu indirect de cette source documentaire dans Le tueur de daims : il y est dit par exemple le héros Nathaniel Bumppo fut lui-même élevé parmi les Frères moraves, et la tribu aux côtés de laquelle il a grandi est justement celle des Delawares. Aussi Cooper évite-t-il soigneusement de donner tout caractère ethnographique à sa description des Indiens, laquelle reste toujours assez imprécise ; l’auteur reconnaissait d’ailleurs lui-même en 1826 le caractère un peu superficiel de ses connaissances sur le sujet. Toujours est-il que ces Indiens très théoriques que met en scène Cooper ne peuvent-ils être taxés de « bons sauvages » : statistiquement, ils sont plutôt de mauvais, regroupés dans la dénomination vague et péjorative de « Mingos ». Mais ces derniers trouvent leur pendant dans le personnage de Chingachgook, frère d’arme du héros blanc et quant à lui figure idéalisée du « noble sauvage ». Cette répartition des Indiens en deux catégories morales obéit toutefois à une logique double et antagoniste. D’une part, la séparation entre bons et mauvais indigènes relève d’une commodité romanesque bien compréhensible : il ne saurait y avoir d’aventures palpitantes sans que le danger ne soit présent derrière chaque broussaille, et les nombreux Mingos sont là pour tenir ce rôle ingrat de croquemitaines du Nouveau Monde. Mais il y a aussi chez Cooper l’ambition de faire résonner un propos d’essence plus philosophique, en venant contrecarrer cette polarisation par certains rapprochements ; d’où le personnage de Rivenoak, chef des Mingos, dont le portrait n’est pas du tout celui qu’on pourrait attendre, c’est-à-dire l’affreux parmi les affreux : figure subtile et complexe, d’une redoutable intelligence, il appartient lui aussi à la catégorie du noble sauvage. Mais à la différence de Chingachgook qui a choisi d’adopter en partie les valeurs et les intérêts de l’envahisseur européen, Rivenoak est le porteur à la fois terrible et poignant d’une conscience tragique : engagé dans une lutte de civilisations dans laquelle il n’entend rien lâcher, il porte néanmoins en lui la douloureuse certitude que la sienne devra disparaître tôt ou tard.


Si on peut donc reprocher à James Fenimore Cooper une représentation trop superficielle et peu documentée des Amérindiens, on doit en revanche lui savoir gré d’avoir contribué à faire émerger, avec ses Histoires de Bas-de-Cuir, une prise de conscience du caractère terriblement destructeur que portait en elle la colonisation de l’Amérique par les Européens ; d’où la tonalité élégiaque avec laquelle il exprime la tragédie inéluctable que représente la disparition d’une nature inviolée, souvent vue par les artistes de l’époque comme un véritable Eden, et des tribus aborigènes qui la peuplaient jusqu’alors. A peu près à la même époque, le peintre George Catlin consacrait son œuvre à témoigner de cette éradication de cultures millénaires, qui s’effectuait rapidement et dans une triste indifférence ; mais l’artiste le faisait avec une volonté de témoignage documentaire qui divergeait des aspirations plus poétiques de l’écrivain. A l’indomptable sauvagerie des Mingos, Cooper oppose alors la figure plus rassurante de Chingachgook : plus pragmatique que ses farouches ennemis Iroquois ou Hurons, le compagnon de Tue-Daim a accepté l’amitié des Blancs et s’efforce de vivre en bonne intelligence avec eux. Pour autant, cela ne l’empêche pas d’une part de se montrer critique vis-à-vis de certaines valeurs portées par l’envahisseur, et d’autre part d’afficher sans hésitation son appartenance culturelle au monde des Indiens. Son caractère à la fois taiseux, fier et résolu en fait une illustration quasiment allégorique de la figure du noble sauvage, bien plus que celle du bon sauvage. Si un tel personnage n’aura pas manqué de frapper durablement l’imaginaire, et influera certainement plus tard sur la représentation des Indiens dans beaucoup de westerns, Cooper reconnaissait lui-même que le portrait de Chingachgook était idéalisé, prenant sa source dans les rapports de Heckewelder décrivant l’attitude des Indiens dans des occasions très protocolaires comme la signature de traités. Vis-à-vis du héros Tue-Daim, l’écrivain place son personnage d’Indien dans une position qui n’est pas celle d’un faire-valoir ou du simple « sidekick sympa » :  Chingachgook est un véritable alter-ego, situé quasiment sur un même pied d’égalité que son camarade blanc. Les deux personnages partagent en tout cas les mêmes valeurs chevaleresques : l’honneur, la loyauté et le respect à la parole donnée ; l’un comme l’autre, ils semblent construits de manière à incarner ce que les deux cultures ont de meilleur. Toutefois, Chingachgook n’est pas un double pour autant : il affirme volontiers son indianité par certaines divergences, et sa mise en perspective avec Rivenoak s’avère être surtout un jeu trouble de ressemblances, l’écrivain montrant subtilement que ces deux-là se comprennent tout autant qu’ils s’affrontent. C’est sur la question du scalp que Cooper choisit de cristalliser ce point de divergence entre Chingachgook et Tue-Daim : formellement récusée par ce dernier, cette pratique guerrière est en revanche inscrite de manière naturelle au répertoire son ami indien qui, par conséquent, reçoit de la part de l’auteur une sorte d’exemption morale lui permettant de s’y adonner comme bon lui semble. Enfin, si les mœurs de Chingachgook tendent souvent à le rapprocher de Rivenoak, ce dernier fait preuve en retour de comportements typiques du noble sauvage : ainsi à la fin du Tueur de daims, la description de son attitude fière et digne dans la défaite qu’il subit après l’intervention des militaires s’avère d’autant plus poignante qu’elle s’inscrit dans une représentation métonymique de cette inéluctable annihilation des civilisations amérindiennes par le colonisateur venu de l’océan Atlantique.



Allez, cinéma ! Autant le dire tout de suite : je n’ai guère de sympathie pour l’adaptation du Tueur de daims réalisée par Kurt Neumann en 1957, dont il n’y a guère à sauver que l’écran large en couleur et les décors naturels de la Sierra Nevada où il fut tourné. Pour le reste, c’est une épouvantable catastrophe, en particulier à cause d’un scénario d’une stupidité sans nom ; il ne reste en effet à peu près rien du beau roman de Cooper, délaissé au profit d’une histoire ahurissante dans laquelle Forrest Tucker finit par gravir une montagne en portant un canon obusier sur les épaules ! Passons sur la bêtise des dialogues, qui ont dû être écrits la veille du tournage… Il faut vraiment être un de ces cinéphiles obtus qui regardent le doigt lorsqu’on leur montre la lune pour aller s’extasier, comme j’ai pu le lire ici ou là, sur la présence de Dalton Trumbo non pas au générique (il était blacklisté) mais parmi les collaborateurs non crédités du film. Obligé pour cause de maccarthysme de gagner sa croûte sur des projets de cinquième catégorie comme celui-ci, il faut croire que le célèbre scénariste fut payé cette fois-ci avec un paquet de biscuits, car s’il s’agissait de nous pondre une histoire pareille, le premier venu aurait fait l’affaire. Mais bon, commençons par le commencement… Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, Robert L. Lippert devient le pape de la production à petit budget, laissée alors dans un relatif abandon par les grands studios ; cela permet entre autres à Lippert de récupérer quelques vedettes à la recherche de tournages. Toutefois, en 1955, constatant le succès financier des initiatives de Nicholson & Zarkoff avec AIP, les grandes compagnies recommencent à manifester de l’intérêt pour les petites productions, à commencer par la Twentieth Century Fox. Or le truc du moment, à la Fox, c’est le Cinémascope, que la compagnie tente alors de promouvoir par tous les moyens auprès des exploitants qui rechignent à équiper leurs salles. Entre-temps Lippert, devenu distributeur, est à la peine avec ses films fauchés à cause de l’essor de la télévision. Il entre alors en discussion avec la Fox pour créer en 1956 une filiale de productions de séries B baptisée Regal Films, la grande compagnie devant se charger de la distribution ; Lippert obtient ainsi l’autorisation de tourner au format large afin de se démarquer du petit écran qui envahit les foyers américains. Il s’agit tout d’abord de films en noir et blanc, selon un procédé baptisé RegalScope, qui n’est qu’un Cinémascope sans la couleur ; concernant le type d’œuvres produites, Lippert profite de l’abandon par AIP du western à petit budget pour en reprendre le flambeau. Et nous voilà arrivés en 1957 ; le magnat du « quickie » (série B) décide de mettre un peu de lard dans le gruau en proposant, pour la première fois, des aventures en couleur : ce sera donc The Deerslayer, dont vous comprenez maintenant pourquoi les seules qualités tiennent dans l’écran large et les couleurs DeLuxe. Quant au scénario indigent, il a lui aussi son explication : ayant bien observé les tactiques commerciales de l’AIP, Robert L. Lippert avait compris que le secret de la rentabilité maximale était de viser le public des adolescents, qui venaient dans les cinémas souvent accompagnés de leur petit frère ou petite sœur de 10 ou 11 ans qui leur avaient tiré la manche pour venir ; on comprendra dès lors que les aspects trop rugueux ou les enjeux trop complexes du Tueur de daims de Cooper aient été soigneusement effacés au profit d’un divertissement kitsch et consensuel.


J’ai commencé plus haut cette chronique par des considérations sur les Indiens chez Cooper ; or l’aspect le plus dommageable du film de Kurt Neumann concerne justement leur représentation, et c’est là où se situe la trahison la plus évidente du roman. De frère d’arme du héros, le pauvre Chingachgook se retrouve ici réduit à l’état de serviteur muet de Lex Barker, histoire de bien nous faire comprendre qu’en matière raciale, il y a des autres ordres hiérarchiques à respecter. Bien entendu, Rivenoak est soigneusement vidé de sa substance : il n’est plus que le vague chef des assaillants, se contentant d’aboyer quelques ordres à ses sbires gesticulants ; il n’a d’ailleurs même plus de nom, et il est vrai que cette relégation lui dispense d’en avoir un. Mais l’idée de scénario la plus ahurissante consiste à avoir fusionné les personnages de Hetty et de Wah-Ta-Wah ; car au-delà d’une volonté de simplification à outrance, elle est très révélatrice de l’état d’esprit du film. C’est pourtant avec un certain effarement que je lis habituellement ces jugements incongrus portés par les nouvelles générations de cinéphiles lorsqu’il abordent un vieux film, leur démarche consistant à appliquer leur grille de morale dernier cri à des œuvres d’un autre temps : frustrés de n’avoir rien de pertinent à dire faute de références culturelles, ils se mettent en guise de revanche à qualifier immanquablement de raciste ou bien de je-sais-pas-quoi-phobe tout ce qu’ils voient à l’écran, sans autre forme de considération. Et faisant d’une pierre deux coups, ils placent ainsi à peu de frais leur conscience éveillée au-dessus de la mêlée indistincte de tout ce qui les a précédés, sans avoir même à y toucher ; un site comme letterboxd (et un peu imdb, aussi) abonde de ces consternants paragraphes rédigés par des étudiants américains sans grand à-propos mais bien inclusifs sous tous rapports. Bref… Cette fois-ci pourtant, je les rejoins pleinement : autant les romans de Cooper proposaient ce qui était en leur temps une ouverture à l’autre, et faisaient un premier pas vers le relativisme culturel, autant ce film de 1957 semble de ce point de vue effectuer un retour à l’âge de pierre ; et la fusion opérée par le scénario entre Hetty et Wah-Ta-Wah en est la marque la plus criante. Pour rappel, Hetty est dans le roman une jeune fille explicitement présentée comme une simple d’esprit ; vous devinez donc où l’on va en venir : ainsi au milieu du film nous est-il révélé que ah ben non, finalement, si Hetty est bizarre c’est parce qu’elle est… indienne ! Ce que personne n’avait soupçonné sauf le spectateur, qui se demandait depuis le début du film pourquoi donc la maquilleuse avait barbouillé Rita Moreno en lui vidant trois pots de fond de teint dessus. Et donc plus d’un siècle après Cooper et Catlin, nous en sommes là : Indiens = demeurés… Bref, après avoir soigneusement dépossédé, affamé, chassé, exterminé ces malheureux indigènes, voilà qu’on se payait le luxe dans les années 50 de se foutre carrément de leur gueule. C’est consternant, et ça n’arrête pas : si vous n’êtes toujours pas convaincus que ces Indiens ne sont que des idiots congénitaux, vous pourrez par exemple savourer ce dialogue hallucinant qui intervient lorsque Lex Barker, ayant ramené un cerf qu’il a tué dans la tribu des bons Indiens (= animaux de compagnie dociles), se voit congratulé par le chef pour ce don généreux qui les empêchera de mourir de faim au beau milieu d’une forêt giboyeuse, nous laissant comprendre que le cerveau de ces fichus sauvages n’avait même pas atteint le degré des sophistication nécessaire pour arriver à pratiquer la chasse eux-mêmes. C’est parfait.


Allons, on va quand même bien essayer de relever une note positive dans ce Deerslayer dont la Fox eut tellement honte qu’il n’eut pas droit à son avant-première new-yorkaise, ce qui était assez rare. Vous l’aurez compris, mes préférences vont nettement à la version allemande de 1920 que je vous ai proposée la semaine dernière, laquelle avait entre autres comme mérite d’être relativement fidèle au roman de Cooper. Or de manière très inattendue, c’est justement là où se trouvait la faiblesse principale de cette version muette que le film de 1957 fait preuve de la seule aspérité louable de son piteux scénario : elle réside dans le traitement des personnages de Harry et de Hutter. Pour rappel, ces deux-là étaient mal caractérisés dans le film de 1920, trop peu distincts l’un de l’autre et atténués dans leurs aspects négatifs. Cette fois-ci, Harry a des traits plus semblables à ce que décrit Cooper, notamment sa force herculéenne, même si elle se manifeste de façon très caricaturale à la fin du film ; notons par ailleurs que le personnage est incarné par Forrest Tucker, sympathique acteur très prisé des amateurs de western, et seul point fort d’un casting en déroute – hormis le fait que Rita Moreno est agréable à regarder. Mais c’est du côté du vieux Hutter que vient la véritable surprise : alors que ses activité troubles semblaient presque devoir être excusées dans la version de 1920, son portrait est au contraire noirci à l’extrême. Il faut d’abord considérer que la fusion des personnages de Hetty et de Wah-Ta-Wah dans le film de Kurt Neumann a pour conséquence l’abandon de l’enjeu principal de l’histoire telle qu’elle était proposée par Cooper ; pour rappel, il s’agissait d’aller délivrer la jeune Indienne enlevée par les Mingos, et l’intrigue liée à Hutter, très importante pour le discours théorique du roman, était en revanche secondaire pour les motivations des personnages. Tout est ici renversé, et l’atroce commerce auquel se livre Hutter devient central dans l’intrigue, même s’il est ici soigneusement vidé de toute portée philosophique du fait de l’effacement du personnage de Chingachgook. Le résultat est que la bêtise aux relents racistes portée par ce film se trouve ainsi en partie rachetée par ce portrait accusateur d’un Blanc dont la crapulerie sordide s’exerce aux dépends des Indiens. On regrettera en revanche que le sort effrayant qu’il subit chez James Fenimore Cooper ait été ici prudemment adouci, sans doute pour ne pas risquer un quelconque démêlé avec la censure ; ce passage du roman était pourtant représenté tel quel dans l’adaptation muette. Un autre regret concerne l’escamotage de la sensationnelle scène de suspense et d’action lors du guet-apens dans le château sur l’eau, point d’orgue que j’évoquais la semaine dernière, immanquablement traitée par les illustrateurs des diverses éditions du roman et qui donnait lieu à quelques plans intéressants dans le film d’Arthur Wellin. Allez, pour finir, un mot ou deux sur la tête d’affiche Lex Barker, dont ce fut là le dernier film américain avant qu’il ne vienne poursuivre sa carrière en Europe, notamment dans des adaptations de Karl May, un des imitateurs bon marché de Cooper. Son interprétation de Natty Bumppo est absolument pitoyable ; ayant constamment l’air de sortir de chez le coiffeur, l’acteur est à peu près aussi expressif qu’un sèche-cheveux, et autant vous dire qu’il ne contribue pas à sauver le film. On connaît bien Lex Barker pour ses Tarzans, dont on retrouve ici une partie de l’équipe : le réalisateur Kurt Neumann, le scénariste Carroll Young, ainsi que Karl Struss, un opérateur au métier solide ; or si ces bandes nunuches et sympathiques se déroulant dans des jungles de carton-pâte avaient elles aussi de forts relents de nanardise, cela leur seyait mieux qu’à une adaptation de James Fenimore Cooper, un auteur tout de même plus sérieux que Burroughs. Notons qu’hormis ses prestations en tant que roi de la jungle, Barker fut également labellisé « proto-western » suite à une apparition dans Unconquered de DeMille, puis un premier rôle dans Battles of Chief Pontiac de Felix Feist. L’on dût alors juger que la veste en daim avec franges lui irait à merveille, et on vérifia cela avec ce Deerslayer dont je viens de vous entretenir ; il faut croire ensuite que cette œuvre informe ait plu aux adolescents allemands, puisqu’elle servit de matrice à la future carrière de l‘acteur au pays du schnitzel, dans lequel il incarna inlassablement Old Shatterhand, le Nathaniel Bumppo du pauvre, aux côtés de Pierre Brice alias Winnetou, le Chingachgook des moins de 10 ans.



Le bonus ! La télévision s’est également intéressée aux Histoires de Bas-de-Cuir de Cooper, et cela à partir de la seconde moitié des années 50, tant aux Etats-Unis qu’en Allemagne, à peu près concomitamment à la sortie du film dont je viens de vous parler. Un roman comme Le dernier des Mohicans ayant toujours été un grand classique des lectures adolescentes, c’est en général ce public qui était visé en particulier par ces productions télévisuelles et qui les justifiait. Dans le cas plus particulier du Tueur de daims, j’ai trouvé deux adaptations de ce premier volet des aventures de Natty Bumppo : l’une est un téléfilm américain de 1978, dont la faible qualité ne m’a guère engagé à me lancer dans un sous-titrage ; c’est donc la seconde que je vous propose : il s’agit de la première partie d’une série coproduite en 1969 par les télévisions allemande, roumaine, française et canadienne. Intitulée La légende de Bas-de-Cuir (titre français), cette série produite pour l’essentiel par la ZDF allemande couvre en 4 parties l’ensemble de la saga de Cooper, les romans Le lac Ontario et Les pionniers étant combinés pour former la troisième ; et c’est donc la première partie qui nous intéresse ici, d’une durée de 80 minutes environ. Notons que le découpage de la série varie selon les pays de diffusion : en France, on opta pour des épisodes de 26 minutes ; ce sont donc les trois premiers qui couvrent le récit du Tueur de daims, et que je vous propose en guise de bonus. Evidemment, les moyens d’une production télévisée de cette époque ne sauraient rivaliser avec ceux du cinéma, même celui de Robert Lippert ; et si les extérieurs tournés en Roumanie ne sont pas sans présenter un certain charme sauvage, leur aspect n’évoque que très imparfaitement les paysages d’Amérique du Nord. Toutefois, si l’on passe outre ces inévitables contraintes, cette adaptation se montre de bon aloi malgré quelques défauts évidents ; et c’est sans doute la modestie même du projet qui le rend sympathique. Les premières minutes laissent pourtant craindre le pire, lorsque Natty Bumppo apparaît à cheval (hérésie !), puis croise aussitôt un chariot bâché type conquête de l’Ouest 1830 : passe encore que l’on prenne des libertés par rapport à Cooper, cela reste le choix des concepteurs de la série ; mais réunir en une seule première image des incongruités aussi flagrantes, c’est vraiment prendre le téléspectateur pour un imbécile, quand bien même il porterait des culottes courtes. Et que dire aussi du fusil à percussion que porte le héros en bandoulière, alors même que son usage ne se répandit pas avant 1840, soit près d’un siècle après le moment où est censé se situer l’action : une telle désinvolture a de quoi laisser perplexe. Heureusement, passé cette introduction douteuse, cela s’améliore nettement par la suite, et le scénario raccroche rapidement le récit de Cooper auquel il reste globalement fidèle quant aux personnages et au déroulé des événements. Enfin, tout au moins dans les deux premiers épisodes, car l’intrigue s’emballe brusquement dans le dernier et laisse le roman de côté : on a l’impression que Walter Ubrich (directeur de production), s’apercevant tout à coup qu’il ne lui serait pas possible de boucler en 80 minutes l’intégralité du livre, se met à prendre des raccourcis scénaristiques assez abrupts afin de pouvoir finir malgré tout dans les temps. Mais le principal y est, sans que ne se renouvellent les dérapages fâcheux de l’introduction ; les scènes-clés sont toutes présentes, et celle du premier combat singulier livré par Tue-Daim, très importante dans la symbolique du roman, est traitée de manière convaincante (elle ne figure même pas dans le film de 1957). Tout le charme sympathique et désuet des séries de cette époque est là, avec les interventions de la voix-off, une bande musicale soignée qui rappelle par moments les westerns italiens, des costumes et des décors pour lesquels le bon goût simple vient palier le budget famélique. Le jeu très minimaliste et figé des acteurs donne par moments de curieux résultats : ainsi le personnage de Hetty ne dégage-t-il nullement le dérangement d’esprit dont la jeune femme est censée être affectée, comme nous l’affirme pourtant le commentaire de la voix-off. Quant à Hellmut Lange, qui interprète le héros Tue-Daim alias Nathaniel Bumppo, son choix a de quoi surprendre au premier abord : alors âgé de 46 ans, le comédien semblait mal indiqué pour endosser le rôle d’un jeune homme parti sur son premier sentier de la guerre ; toutefois, si l’on considère que les Histoires de Bas-de-Cuir retracent toute la vie du personnage jusqu’à sa mort à un âge vénérable, on comprend qu’avoir opté pour un acteur entre deux âges était le moins mauvais choix à faire de la part de la production. Toujours est-il que c’est cette Légende de Bas-de-Cuir qui permit à Hellmut Lange, vedette de la télévision allemande des années 60-70, d’accéder au plus haut de sa notoriété dans son propre pays. Il semble que sa voix ait été particulièrement prisée du milieu audiovisuel : outre une importante carrière de doubleur, Lange travailla pour la radio et interpréta des pièces radiophoniques, principalement dans le genre aventures suite au succès de la série télévisée dont je viens de vous parler. Et d’ailleurs, la plus fameuse de ces pièces fut justement une adaptation libre du Tueur de daims, sortie sous forme de disques et cassettes en 1970 puis en 1975 pour la seconde partie.


LES CHASSEURS DE DAIMS 1969

AVI TVRIP 627 Mo VF

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Pour terminer, comme d’habitude, un mot sur les fichiers que je vous propose. Concernant le film de 1957, vous pourrez choisir entre deux versions. Car c’est en Allemagne que le film a pour l’instant été édité dans une belle copie blu-ray ; or pour des raisons difficilement compréhensibles, The Deerslayer fut ramené de 77 minutes à 61 minutes pour son exploitation dans ce pays. Il ne s’agit pas de scènes particulières qui ont supprimées, mais c’est chacune d’elles qui a vu ses dialogues raccourcis, quitte à simplifier encore un peu plus les personnages. Par ailleurs, une autre version allemande fut créée plus tard pour les télédiffusions, et cela en rajoutant à cette version tronquée des scènes venues d’une production locale, Die schwarzen Adler von Santa Fe, sans le moindre lien avec l’intrigue, comme si le film n’était déjà pas assez stupide comme cela. Vous bénéficierez donc au choix de la version raccourcie à 61 minutes, qui hormis son charcutage a comme autre inconvénient une bande son en anglais de piètre qualité, que l’éditeur du blu-ray est venu coller – de manière parfois assez approximative – sur la bande son allemande ; en revanche, cette version bénéficie d’une très belle qualité d’image (couleurs, piqué) et d’un format Cinémascope respecté. Sinon, je vous propose aussi la version américaine quasi-complète de 77 minutes ; mais le fichier que j’ai trouvé a pour gros inconvénients d’être sauvagement recadré au format 4/3, d’avoir les couleurs DeLuxe qui ont sérieusement déteint au lavage et de présenter une image qui manque de fluidité. Côté sous-titrage, il a été effectué par mes soins par traduction directe à l’oreille de la bande-son en anglais, avec l’aide quand même des sous-titres autogénérés par youtube ; comme toujours dans ce cas, je ne traduis que ce que je comprends avec certitude, ce qui a concerné la presque totalité du film : vous ne trouverez donc des « ??? » qu’en nombre très limité. Une VOSTF de ce fichier circulait déjà sur le net, mais vous ne perdrez pas au change avec celle-ci étant donné la médiocrité qui caractérisait ce premier travail de sous-titrage. 

Concernant le bonus, il s’agit donc des trois premiers épisodes de la série télévisée de 1969 qui correspondent au Tueur de daims, soit une durée de 80 minutes. Une fois n’est pas coutume, je vous les propose en version française, ce qui n’est en général pas trop gênant pour ce type de coproduction télévisée internationale, dont les bandes-son étaient toutes faites en postsynchronisation, et dont celles en français gardent ce charme particulier qui nous renvoie aux dimanches après-midi pluvieux de notre tendre enfance à l’époque de l’ORTF. Sauf que dans le cas présent, une version originale allemande aurait néanmoins été préférable pour trois raisons : la voix d’Hellmut Lange, dont je vous ai parlé un peu plus haut ; mais aussi le fait que La légende de Bas-de-Cuir fut proposée en Allemagne dans un découpage en 4 parties de 80 minutes, ce qui fait que Le tueur de daims était narré d’une seule traite, et non en trois petits épisodes comme en France, avec à chaque fois le générique qui s’intercale ainsi que les rappels de ce qui a précédé. Enfin, il semble que la série ait bénéficié outre-Rhin d’une édition DVD, peut-être même blu-ray, qui doit présenter une qualité d’image sans doute meilleure que celle du fichier en VF que je vous propose, lequel n’a cependant rien d’indigne non plus ; en particulier aucun logo de chaîne ne vient y taper l’incruste dans un coin ou au milieu. Mais surtout, avant toute chose, et je me permets d’en remettre une couche en plus de la semaine dernière : lisez absolument Le tueur de daims de James Fenimore Cooper, excellent roman d’aventures, certes moins célèbre que Le dernier des Mohicans mais tout aussi passionnant. Une dernière remarque : les traducteurs se montrent parfois légers, même en littérature ; ainsi n’y a-t-il jamais eu de daims en Amérique du Nord, si ce n’est au XXe siècle après qu’on y a introduit cette espèce typiquement européenne. « Le tueur de cerfs » aurait donc été une traduction bien plus appropriée pour le titre du livre. Mais que cela ne vous empêche pas d’en entamer la lecture !


Un partage et une traduction de




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