SECRETS DE FEMMES (M.A.J)

(VOSTFR & VF)


Réalisation : Robert Wise

Casting : Eleanor Parker, Patricia Neal, Ruth Roman

Durée : 98 min

Année : 1950

Pays : USA

Genre : Drame


Histoire : Un jeune garçon perd ses parents dans un accident d’avion qui le laisse seul dans la montagne. Trois femmes persuadées d’être sa mère biologique se retrouvent au poste de secours et se remémorent les circonstances qui les ont poussées à abandonner leurs fils à sa naissance.



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Entré comme monteur à la RKO au milieu des années 30, Robert Wise va gravir progressivement les échelons de son métier, jusqu’à une première consécration en 1941 lorsqu’il sera convié à effectuer le montage de « Citizen Kane » aux côtés de Mark Robson. Il se lance ensuite dans la réalisation, toujours à la RKO, et là encore en suivant une progression lente mais certaine. Le milieu des producteurs l’apprécie d’autant plus que Wise sait travailler à l’économie ; il se contente donc pour l’instant de réaliser des séries B, tout au moins des films à budgets modérés, et termine cette première partie de carrière avec un coup de maître : « The set-up ». Une autre caractéristique de sa manière de travailler se dévoile d’ores et déjà : un côté touche-à-tout, capable de réussir à réaliser des films valables dans à peu près tous les genres qu’on lui propose. Polyvalence, sens de l’économie, technique infaillible et peu de style : à l’instar de Richard Fleischer, c’est le réalisateur parfait pour une industrie du divertissement comme Hollywood. Après 9 films réalisés pour la RKO, il quitte la compagnie en 1950 pour la Warner, et la première commande qu’on lui passe possède un cahier des charges tout à fait adapté à son profil d’homme à tout faire : puisque la 20th Century Fox vient de faire un tabac avec « A letter to three wives » (le film qui a fait décoller Mankiewicz), on lui demande de faire à peu près pareil, en plus impersonnel et moins onéreux. Et devinez quoi ? Robert Wise va livrer son produit en temps et en heure, dans le cadre du budget alloué, avec tous les ingrédients requis et l’assaisonnement adéquat ; bien sûr, cela ne vaut pas tout à fait un plat de chez le traiteur, mais pour de l’industriel, c’est parfaitement mangeable, même pas bourratif, d’ailleurs tout le monde ou presque demande à se resservir. Et il n’y aura guère que ces pisse-froid de la Nouvelle Vague, qui n’ont su pondre à tout casser que 3 ou 4 bons films, pour aller débiner par la suite ceux qu’ils qualifiaient avec mépris de « yes-men », en vérité d’honnêtes travailleurs doués pour à peu près tout mais sans jamais exceller nulle part. Wise n’avait jamais fait de mélodrame ? Aucun problème, pour son premier film à la Fox il s’acquitte consciencieusement de sa tâche, et nous donne à voir avec « Three secrets » un succédané de Mankiewicz de bonne facture, en plus soap-opera bien sûr, histoire d’être à la portée de tous, et surtout de toutes.


Ce que « Three secrets » reprend de « A letter to three wives », ça n’est ni le ton ni le thème, mais une structure générale très reconnaissable : trois femmes réunies dans un même lieu, avec un enjeu commun, et dont les récits individuels font l’objet de trois longs flash-backs successifs ; un suspense est entretenu sur la question de savoir laquelle des trois est la clé de l’enjeu en question. Celui-ci est d’ailleurs personnifié dans chacune des deux œuvres par un quatrième personnage traité en hors-champ : une autre femme dans le film de Mankiewicz, un enfant dans celui de Wise. La singularité et l’habileté de ce dispositif narratif rend indubitable la volonté qu’a eue la Warner de profiter de l’engouement suscité par « A letter to three wives » qui avait reçu une double récompense, dont une pour son scénario. Or le film de Mankiewicz portait une dimension intellectuelle par la satire sociale qu’il contenait, usant d’un humour discret mais grinçant pour croquer les convenances et les travers de l’Amérique provinciale. Plus modeste sur le fond, le projet de « Three secrets » ne présente pas ce type d’ambition, et cherche à se ranger plus sagement dans les sentiers plus balisés du mélodrame : laissant de côté l’étude sociologique et le sous-entendu narquois, il adopte au contraire le ton d’emphase romanesque et de catastrophe qui caractérise le genre précité, ce qui n’empêche pas par ailleurs le scénario de soigner les portraits. Plus standardisé que son illustre prédécesseur à la Fox, « Three secrets » vise donc clairement un public féminin un peu exigeant mais pas trop non plus, en proposant un produit de qualité dont la tonalité est celle des fameux « soap operas » en vigueur depuis les années 30, ces feuilletons radiophoniques à la sentimentalité exacerbée qui trouvaient leur public dans ces millions de femmes au foyer que comptait alors l’Amérique. Naturellement, j’ai revu pour l’occasion « A letter to three wives », et j’ai eu la piquante surprise de voir que Mankiewicz y faisait justement une critique explicite et très acerbe des soap operas, dont il fustige la médiocrité artistique ainsi que les visées commerciales (« soap », c’est pour les marques de savon qui intercalaient leurs slogans publicitaires dans les radiodiffusions de ces feuilletons). Venant d’un intellectuel comme Mankiewicz, ce type de charge n’est guère surprenant ; on ne peut dénier toutefois à cette forme de culture populaire de ne pas avoir été populiste, et d’être souvent allé sur le fond à l’encontre des conservatismes sociaux les plus tenaces. Or c’est précisément une des caractéristiques de « Three secrets », dont le scénario fut d’ailleurs élaboré par Martin Rackin d’après une histoire de Gina Kaus, une écrivaine d’origine viennoise connue dès les années 30 pour avoir produit une littérature féministe aux deux sens du terme (progressiste et destinée aux femmes), à la fois grand public mais d’une certaine qualité. Evidemment, la problématique abordée par l’intrigue, celle des enfants nés hors mariage, nous paraît très datée aujourd’hui, puisque précisément elle ne constitue plus un problème ; néanmoins, si l’on fait l’effort de se replonger dans le contexte moral de l’époque, la question paraît être abordée avec tact et en s’efforçant de désamorcer toute culpabilisation des femmes concernées. Il est évident que le poids des convenances et traditions patriarcales pesait encore lourd sur la société américaine du tout début des années 50 ; à ce titre, parmi les trois portraits brossés par le film, celui très attachant d’une femme à poigne, qui rejette l’étau du foyer pour se consacrer à sa réussite professionnelle, porte la marque d’une audace fort bienvenue. Certes, cette idée n’était pas nouvelle, et avait déjà été proposée durant le Hollywood du pré-code avec l’excellent « Female » (Michael Cutiz, 1933) ; toutefois, à l’époque, cela se concluait par un renoncement de l’héroïne, qui laissait à son mari le soin de diriger l’entreprise tandis qu’elle lui faisait part de son désir d’avoir neuf enfants… Il n’y a cette fois plus de renoncement ; les choses progressent donc indéniablement, mais avec prudence : ainsi le scénario ne peut s’empêcher de modérer cet élan féministe en nous proposant de compatir avec le mari excédé par ces velléités d’indépendance, alors même que sa réaction nous paraît aujourd’hui d’une mesquinerie assez peu défendable. Signalons enfin qu’avec son côté très soap, ce type d’histoire ferait aujourd’hui plus volontiers l’objet d’une adaptation télévisée que cinématographique ; de ce point de vue, il n’est guère surprenant d’apprendre que ce fut effectivement le cas en 1999. D’après les critiques que j’en ai lues, le téléfilm en question semble être d’une piètre qualité, ce qui s’explique peut-être en partie par le fait que l’histoire ne contenait plus à la veille du XXIe siècle cette dimension progressiste qu’elle pouvait receler en 1950.


On vient de voir que « Three secrets », sorti en septembre 1950, avait été conçu comme le produit dérivé d’un film haut de gamme dont le succès remontait à l’année précédente, ce qui n’est guère flatteur sur le fond même si la qualité restait de mise. Mais par un curieux effet de symétrie, il se trouve que sur un tout autre aspect, le film de Wise anticipe cette fois-ci sur une autre œuvre majeure qui allait sortir sur les écrans l’année suivante : « Ace in the hole », tourné par Billy Wilder pour la Paramount. Car Robert Wise, metteur en scène consciencieux, s’efforce de trouver un matériau susceptible de donner consistance aux intermèdes qui entrecoupent les trois longs flash-backs sur lesquels reposent l’histoire : il va alors aborder le sujet du journalisme à sensations, et de ses possibles dérives voyeuristes. Il semble que le projet de « Three secrets » aurait été inspiré par l’affaire Kathy Fiscus, qui avait défrayé la chronique en avril 1949 : une petite fille de 3 ans était tombée dans un puits en Californie ; après trois jours d’efforts intenses de la part des secouristes, elle avait finalement été retrouvée morte. Cette affaire a fait date dans l’histoire des médias américains, les opérations de secours ayant été couvertes de bout en bout par des émissions en direct, à la radio mais aussi sur la chaîne de télévision KTLA : ce média en était alors à ses débuts, et l’événement fut ainsi le tout premier exemple de couverture télévisuelle d’une actualité sur une longue durée. L’événement fut suivi par des millions de personnes à travers les Etats-Unis ; les spectateurs avaient donc clairement l’affaire Kathy Fiscus en tête lorsqu’ils découvrirent « Three secrets » dans les salles de cinéma. Il est intéressant de voir avec quelle habileté Robert Wise va alors insérer, au sein d’une fiction au ton très romanesque, des scènes de type semi-documentaire dont le propos est précisément le traitement médiatique d’une histoire. La mise en abîme ainsi obtenue est renforcée par la présence au casting de Bill Welsh en commentateur radio, qui joue quasiment son propre rôle : présentateur à la KTLA, il avait participé aux côtés de Stan Chambers aux 28 heures de couverture en direct de l’affaire Kathy Fiscus. De même, les secouristes qu’on le voit interviewer sont interprétés par de véritables membres du club d’alpinisme de la Sierra. L’attrait que suscite ce type d’événement pour les badauds et les curieux est également suggéré, puisque ceux-ci s’étaient massivement rassemblés sur les lieux du drame subi par Kathy Fiscus ; toutefois, faute de réels moyens, Wise ne peut nous montrer de véritables foules, contrairement à Billy Wilder qui se servira de ce type de plans pour dynamiser sa mise en scène dans « Ace in the hole ». Enfin, le thème de l’exploitation du drame d’autrui par des médias peu scrupuleux est abordé dans la dernière partie du film. Or le sujet avait déjà été abordé par le passé, notamment par Mervyn LeRoy dans « Five star final » : on notera d’ailleurs que l’enjeu sordide qu’un journaliste va tenter d’exploiter est exactement de même nature que dans le film de 1931. Il ne fait guère de doute que le très bon film de LeRoy ait inspiré cette partie du scénario ; c’est d’ailleurs la Warner qui en détenait les droits, qu’elle avait déjà cherché à remettre à profit en produisant un remake de « Five star final » dès 1936 (« Two against the world »). Il n’y a donc rien de réellement nouveau de ce côté-là, si ce n’est qu’en réactualisant le thème à l’aune des nouveaux médias (radio, télévision), « Three secrets » préparait le terrain pour « Ace in the hole » ; évidemment, Wilder montrera davantage d’audace en poussant beaucoup plus loin la noirceur et le cynisme propre au sujet.

Financièrement parlant, ce film de Robert Wise ne fit que des affaires très modérées pour la Warner, puis tomba rapidement dans l’oubli ; aujourd’hui encore, il reste mal connu des cinéphiles. Ce dédain n’est absolument pas justifié, car l’œuvre est de très bonne facture et se regarde sans ennui. Sa qualité principale réside dans l’excellence de l’interprétation, aussi bien dans les trois rôles féminins principaux que dans les rôles annexes. Eleanor Parker, Patricia Neal et Ruth Roman étaient alors toutes les trois en contrat avec la Warner ; c’est surtout la prestation de Neal qui laisse une impression durable, due autant à son talent d’actrice qu’à l’écriture de son rôle : c’est elle qui interprète ce personnage de battante que j’ai évoqué plus haut. Parmi les seconds couteaux, on appréciera beaucoup la prestation de Ted De Corsia, qui comme à l’habitude incarne un personnage négatif, mais d’une façon plus trouble et subtile que les simples « heavies » qu’il interprétait le plus souvent dans les films policiers. A ce titre, il est tout à fait abusif de classer « Three secrets » dans la catégorie du film noir ou criminel, comme le font certains sites (imdb par exemple) ou certains ouvrages sur le sujet : en effet seul le troisième flash-back, qui est aussi le plus court, s’apparente quelque peu à ce genre cinématographique, et cela ne constitue qu’un aspect très marginal du film dont les deux thématiques principales – que j’ai développées ici – se situent bien ailleurs. Une autre qualité du film réside dans le savoir-faire de Robert Wise qui tire le meilleur parti possible d’un budget un peu chiche, même si l’on se situe dans une catégorie plus luxueuse que de la série B proprement dite. Ainsi la dimension de film-catastrophe que suggère le scénario est habilement rejetée en off : montrer Bill Welsh en train d’interviewer les sauveteurs évite par exemple à Wise de filmer de couteuses scènes de secours en montagne. Dans le même ordre d’idée, la scène d’ouverture fait preuve d’un très habile sens de l’ellipse, le réalisateur trouvant le moyen de mettre en scène un crash aérien sans nous montrer un seul avion. Les extérieurs ont été filmés en Californie à des distances raisonnables d’Hollywood ; il est possible que des plans issus de « High Sierra » aient pu être recyclés pour l’occasion, c’est à vérifier. De leur côté, les intérieurs sont assez quelconques, typiques des productions courantes de la Warner ; les dialogues sont correctement écrits, mais loin d’égaler la verve brillante qui parcourait « A letter to three wives ». Quant au fait de taxer « Three secrets » de simple contrefaçon du film de Mankiewicz, cela s’avère tout à fait injuste : d’une part car comme on l’a vu, l’œuvre porte la marque d’influences diverses, et d’autre part parce qu’à ce compte-là, on pourrait rejeter 80% de la production cinématographique, au prétexte qu’elle se contente de remettre en œuvre des recettes qui ont fait leurs preuves.

Malgré cet oubli dans lequel il est malheureusement tombé, « Three secrets » a cependant bénéficié d’une édition en blu-ray de toute beauté, et dont est issu le fichier vidéo que j’ai utilisé pour ce post. Quant au sous-titrage, c’est une traduction personnelle d’après les sous-titres anglais ; et cette traduction, je le dis sans fausse modestie, vaut infiniment mieux que celles qui ont été proposées jusqu’ici. En particulier, méfiez-vous de celle qui est sur opensubtitles, particulièrement épouvantable, commise par des individus qui n’ont visiblement rien compris au film (L’ont-ils seulement regardé ?) ; le plus comique (ou le plus triste, c’est selon) étant qu’ils s’y sont mis à trois pour faire ça ! Mais bon, vu que beaucoup en sont aujourd’hui à se contenter de traductions automatiques vaguement revisitées, ce genre de considération ne préoccupe sans doute plus qu’une poignée de grincheux dans mon genre. Tout fout le camp, que j’te dis…


Un partage et une traduction de

Merci a Sebastien pour la VF

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