(VO + SRT)
Réalisation : George W. Hill
Casting : Lon Chaney, William Haines, Eleanor Boardman, Eddie Gribbon
Durée : 103
Année : 1926
Pays : USA
Genre : Comédie dramatique, Guerre
Histoire : Un sergent de la Marine et une nouvelle recrue se disputent l’affection d’une infirmière.
MKV DVDRIP 1.22 Go VO + SRT
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Ses performances retentissantes dans des rôles de monstres (« The hunchback of Notre-Dame », « The phantom of the opera »), ainsi que sa collaboration avec Tod Browning pour une série de mélodrames d’une étrangeté peu comparable, ont fait de Lon Chaney un cas tout à fait à part dans le panthéon des grands interprètes du septième art. On pourrait définir sa singularité par une sorte d’excroissance plastique qu’il était parvenu à donner à sa propre image ; car si le propre d’un acteur est d’être immédiatement reconnaissable, Lon Chaney semble s’être efforcé tout au contraire de paraître sans cesse méconnaissable. Et les deux principaux artifices auxquels il avait régulièrement recours sont bien connus des cinéphiles : d’une part une boîte à maquillages qu’il utilisait sans retenue afin de mieux se grimer le visage, et d’autre part des prouesses de contorsionniste qui lui permettaient de modifier tout autant sa physionomie générale. Mais si le célèbre histrion n’avait eu que des artifices à mettre en œuvre, cela n’aurait fait de lui qu’un franc-tireur virtuose, et certainement pas un acteur de génie ; or nous avons vu la semaine dernière à propos de « The trap » que Lon Chaney n’avait pas perdu de vue le cœur de son métier en y introduisant là encore une plasticité hors-normes : né de parents tous les deux sourds, il avait développé très tôt des aptitudes pour la pantomime qui lui permettront, une fois sur les plateaux de tournage, de donner un caractère très contrasté à son jeu expressionniste. Et nous avions vu à ce propos que « L’homme aux mille visages » n’était pas seulement celui des mille masques, mais aussi des mille expressions. Pourtant, c’est uniquement par son côté sensationnel que l’art de Chaney semble fasciner encore aujourd’hui les cinéphiles, et notre imaginaire rattache spontanément ses interprétations à des figures grotesques – au sens originel et non pas péjoratif du terme, bien entendu. Or il y a là une certaine injustice, en cela que de ces mille visages de Lon Chaney, nous en avons peut-être oublié un, qui n’est autre que le sien ; et que de tous les grands succès qu’il a remporté à partir de 1923, nous en avons oublié un des plus importants, qui pourtant lui tenait particulièrement à cœur. Car c’est dans ce film-là qu’une touche de génie supplémentaire va lui donner l’idée (à moins que ce ne soit Irving Thalberg) de se confectionner le seul masque qu’il n’avait encore jamais porté : celui qui consistait, justement, à n’en porter aucun. Et dans une industrie du cinématographique où le recours au maquillage devenait peu à peu un réflexe visant à souligner les traits ou lisser les imperfections, le fait de ne pas y avoir recours constituait pour Lon Chaney, qui en avait été le promoteur, l’ultime étape de sa recherche plastique : son mille-et-unième visage, en quelque sorte. Voici donc un film injustement oublié, loin des extravagances torturées de Tod Browning et consorts, et qui mérite amplement d’être redécouvert : « Tell it to the Marines », réalisé par George W. Hill en 1926, et sorti dans les salles américaines puis mondiales dans les premiers jours de 1927.
La découverte de ce film par un cinéphile d’aujourd’hui ne peut que lui laisser un goût de déjà-vu, car « Tell it to the Marines » est une œuvre qui a servi de matrice à de nombreuses autres, à commencer par un sous-genre qui eut quelques déclinaisons jusqu’en 1940, et qu’on pourrait qualifier de « film de Marines », nous décrivant les interventions de cette force de projection rapide dans le but de réprimer des insurrections en Asie ou en Amérique Centrale. Mais le modèle principal que constitue le film de George W. Hill va plus largement servir d’inspiration à tout un pan du film de guerre, ayant trait à l’entraînement militaire, de préférence dans un corps d’élite prestigieux. On peut noter deux directions prises généralement par ces thématiques regroupées sous le terme générique et familier de « bidasseries » : nous montrer tout d’abord comment l’institution militaire s’y prend pour faire d’un jeune fanfaron un homme, un vrai, et nous divertir ensuite par des rivalités amoureuses, ce qui fait sens lorsqu’on évoque de jeunes recrues en pleine vigueur, mais surtout parce qu’il serait dommage de rebuter tout à fait le public féminin, censé représenter la moitié des ventes de tickets de cinéma. Et à la fin de ce type de démonstration, on assiste – ou pas – à une séance de travaux pratiques, avec quelques scènes de guerre nous prouvant à quel point l’arrogant freluquet de la première bobine est devenu un combattant digne et responsable. Si parmi les œuvres très connues, des films comme « Battle cry » de Walsh ou « The long gray line » de Ford prennent certains éléments issus de cette matrice, on peut citer en revanche « Sands of Iwo Jima » de Dwan comme en étant d’un héritage beaucoup plus direct : en particulier, le personnage interprété par John Wayne se rapproche beaucoup de celui qu’avait joué bien avant lui Lon Chaney, et qui aura servi d’archétype à tous les sergents-instructeurs gueulards dont la dureté de façade cache en réalité une réelle affection pour les jeunes recrues. Toutes les facettes du dresseur de trouffion, dur à cuire au grand cœur, sont d’ores et déjà déclinées avec brio dans « Tell it to the Marines » ; ce personnage est si marquant que le cinéma ne cessera de le réintroduire quasiment à chaque décennie : hormis le film de Dwan déjà cité, on peut mentionner « To the shores of Tripoli » en 1942, « The D. I. » en 1957 ou plus récemment « Heartbreak ridge » en 1986. Quant à Kubrick, il proposera dans « Full metal jacket » une déclinaison beaucoup plus trouble de notre instructeur de fer, prolongeant beaucoup plus avant une esquisse entrevue en 1982 par le film « An officer and a gentleman ». Pour en revenir aux modalités plus bon enfant du personnage, on notera que George W. Hill les réinvestira lui-même dans une de ses réalisations ultérieures (« Hell divers », que j’avais proposé sur ce blog) où Wallace Beery reprenait peu ou prou le flambeau de Lon Chaney, avec bien moins de finesse tout de même. Il faut dire que la barre était placée très haut, car la prouesse de Chaney est sensationnelle : il est si convaincant dans le rôle que le United States Marine Corps (USMC) lui décerna le titre de Marine honoraire, une première pour un acteur. Suite à ce tournage, le comédien entretint d’ailleurs une amitié indéfectible avec le général Smedley D. Butler, commandant de la base marine de San Diego, lequel avait servi de conseiller technique sur le film, et qui délégua plus tard un aumônier militaire et un garde d’honneur pour assister aux funérailles de Chaney en 1930. Une anecdote dans l’anecdote : on a bien compris qu’au-delà de ses qualités artistiques, le film était un outil promotionnel pour l’USMC ; or ce même général Butler tourna casaque à partir de 1935 pour devenir militant pacifiste, convaincu que sa carrière militaire n’avait fait de lui qu’un « racketteur du capitalisme », et que les déploiements des Marines n’avaient servi la plupart du temps qu’à protéger des intérêts bancaires et commerciaux. Il n’est jamais trop tard pour être lucide…
Par un échange naturel de bons procédés, l’USMC fut donc très sollicité par la MGM pour le tournage de « Tell it to the Marines », et ce fut même le premier film réalisé avec l’entière coopération du célèbre corps armé. Plus encore que l’assistance de conseillers techniques, le studio bénéficia de l’autorisation pour tourner dans l’enceinte du Marine Corps Recruit Depot de San Diego ; les séquences à bord du navire ont quant à elles été filmées sur l’USS California (BB-44, coulé en 1941 lors de l’attaque de Pearl Harbor), Hill s’étant également arrangé avec la flotte américaine du Pacifique pour filmer son entraînement au combat annuel. Les scènes d’intérieur ont été réalisées dans les studios MGM à Culver City ; quant aux excellentes séquences d’action à la fin du film, elles ont été tournées au Iverson Ranch à Chatsworth, en Californie. Or produire des œuvres de fiction mettant en scène des Marines semblait dans l’air du temps, puisque deux autres studios disputèrent à la MGM la paternité de cette nouvelle thématique guerrière : tout d’abord Pathé avec le serial « The fighting Marine », sorti en septembre 1926, malheureusement perdu et dont il est difficile de se faire aujourd’hui une idée ; mais surtout la Fox avec « What price glory ? », réalisé par Walsh et sorti fin novembre de la même année, soit un mois avant « Tell it to the Marines ». Le film de la Fox me paraît cependant moins novateur, d’une part parce que sa composante guerrière renvoie à un conflit qui n’était alors plus d’actualité (14-18), d’autre part parce qu’il penche plutôt vers la comédie liée à la rivalité amoureuse, une direction que le film de Hill va également prendre mais en lui adjoignant cet intéressant portrait de sergent-instructeur à poigne que j’ai décrit plus haut. De ce fait, le film de Walsh va de son côté servir davantage de matrice à un style de comique troupier réinvesti plus tard par les studios Hal Roach (« Tanks a million », 1941) ou par Dean Martin et Jerry Lewis dans « Jumping Jacks » (1952). Toujours est-il que « Tell it to the Marines » fut un succès commercial majeur pour la MGM, surtout aux Etats-Unis, et a représenté le deuxième plus gros bénéfice pour la compagnie durant les années 1926-1927. Quant à Lon Chaney, la grande estime que nous portons aujourd’hui à ses compositions de monstres difformes nous a fait perdre de vue que c’est bel et bien le film de George W. Hill qui a constitué son plus grand succès populaire ; « Tell it to the Marines » a également été, avec un coût de production de 433 000 $ et un tournage long de deux mois, le plus cher du contrat passé par Chaney à la MGM. Et pour ceux qui souhaiteraient apprécier chez ce dernier son immense talent de comédien débarrassé de ses artifices habituels, « Tell it to the Marines » est un véritable régal, tant la star y déploie ce talent que j’avais décrit la semaine dernière pour « The trap », consistant à jouer sur des registres antagonistes (ici, un mélange de dureté virile et de candeur sentimentale), parfois à l’intérieur d’un même plan. Pour reprendre un propos initié plus haut, le renoncement de Chaney à recourir ici au moindre fard constitue une sorte de déguisement en négatif, puisqu’il va jusqu’à laisser en évidence tous les défauts du visage, depuis les rides profondes jusqu’à ses dents tordues. Hormis la logique de mise à nu de son talent d’acteur, cet abandon du maquillage, qui a donc pour effet de révéler cruellement les disgrâces de sa mine patibulaire, renvoie à un thème récurrent dans la filmographie de Chaney, celui de l’amour non partagé à cause d’une laideur physique, et qui a fait de lui un « martyre de la chasteté forcée », pour reprendre les termes de Skal et Savada dans leur ouvrage consacré à Tod Browning : cela est d’autant plus évident qu’il est placé ici dans une rivalité amoureuse sans espoir face à un William Haines au physique jeune et avenant. Il y a là une connivence touchante que Lon Chaney aura entretenu dans les années 20 avec son public masculin, et qui n’échappait d’ailleurs pas à la critique de l’époque : l’acteur prouvait que la banalité du physique, voire son ingratitude, n’était pas forcément un obstacle insurmontable au développement d’une image susceptible de fasciner. Comme dit plus haut, le corps des Marines tint en haute estime sa performance : « Peu d’entre nous n’ont pas été emportés par le souvenir d’un sergent que nous avions connu, et dont le comportement correspondait à celui de l’acteur jusque dans les moindres détails », pouvait-on lire alors dans la revue de l’institution militaire. De tous ceux dans lesquels il a joué, « Tell it to the Marines » était le film préféré de Lon Chaney.
A part égale avec Chaney, William Haines sut parfaitement tirer son épingle du jeu : le film de Hill en aura fait une star incontournable pour les années qui suivirent. Il joue le pendant nécessaire du sergent-instructeur rigide, c’est-à-dire la recrue futile et arrogante, parfaite tête à claques qu’il va s’agir de sortir de son inconséquence et ramener à une humilité plus constructive. Toutefois, plutôt que de faire dans « Tell it to the Marines » une irruption en fanfare, il s’agissait davantage pour William Haines de transformer l’essai marqué 6 mois auparavant dans « Brown of Harvard », film de Jack Conway dans lequel son interprétation du même personnage – dans un autre contexte, celui du sport universitaire – avait été très favorablement appréciée du public, et qui l’avait déjà propulsé au rang de grande vedette. Ce rôle fut à ce point marquant pour sa carrière que, hormis « Tell it to the Marines » qui enfonça le clou, Haines fut amené à le réinterpréter ad nauseam jusqu’aux débuts du cinéma parlant : Slide Kelly slide, Speedway, West Point, Spring fever, The smart set, Navy blues, The girl said no, Way out West… Invariablement, le personnage finissait par réaliser à la dernière bobine toute l’étendue de sa fatuité, faisant enfin preuve de vraie bravoure, et tout est bien qui finit bien. Or je partage à ce sujet une critique qui revient régulièrement dans les avis donnés aujourd’hui sur « Tell it to the Marines », exprimant le fait que ce personnage a assez mal vieilli un siècle plus tard. Il ne s’agit pas là de remettre en cause l’interprétation de Haines, qui tout au contraire s’applique avec talent à composer à l’écran ce qu’on a écrit pour lui ; c’est plutôt dans la conception du personnage que cela passe moins bien de nos jours. En effet, nous sentons bien que dans l’esprit des scénaristes, ce jeune déluré trop sûr de lui est censé susciter chez le spectateur autant de sympathie amusée que d’agacement ; mais quelque chose a sans doute dû évoluer dans notre psychologie collective, car je vous assure qu’on a franchement plus envie de lui flanquer des torgnoles que de compatir à sa bêtise. Par ricochet, l’infirmière de la Navy qu’interprète Eleanor Boardman finit elle aussi par nous exaspérer par sa patience excessive devant l’incroyable goujaterie de ce petit con odieux et trop sûr de lui ; et qu’elle puisse de surcroît en tomber amoureuse, voilà qui dépasse l’entendement… De fait, une des rares faiblesses du film réside dans le manque de profondeur de ce personnage féminin. Quant à William Haines, on notera que c’est encore chez les Marines qu’il clôturera prématurément une carrière cinématographique qu’il n’a jamais réellement prise au sérieux, dans une petite production indépendante intitulée « The Marines are coming », et qui reprend clairement certaines caractéristiques de « Tell it to the Marines ». Hormis un incontestable talent, reconnaissons enfin à Haines une certaine indépendance d’esprit en mentionnant d’une part qu’il n’hésita pas à révéler au grand jour son homosexualité à une époque où, j’imagine, il n’était vraiment pas recommandé de le faire, et d’autre part en relevant, comme l’a fait un internaute sur imdb, qu’il faut une certaine dose de culot à un acteur en vue pour se curer ostensiblement le nez à l’écran, comme il le fait à au moins deux reprises dans ce film…
Il convient enfin de mentionner comme indéniable atout pour ce film la mise en scène de George W. Hill, un des réalisateurs d’Hollywood les mieux inspirés de cette période et jusqu’au début des années 30. On notera en particulier son recours à des cadrages audacieux lors des scènes d’action, lesquels se révèlent fort efficace pour dynamiser l’ensemble : par exemple lors de la bagarre avec les Polynésiens, avec des gros plans assez baroques sur les pugilistes, ou encore dans la bataille finale, pour laquelle Hill use de plongées verticales pour filmer la progression de la file des Marines entourée par les hordes menées par Warner Oland. Notons en passant que ce dernier fait merveille en bandit chinois, un rôle qu’il incarnait régulièrement depuis 1919, et qui le mènera bientôt à interpréter Fu Manchu et surtout, à partir de 1931, l’inénarrable Charlie Chan. Afin de trouver de l’inspiration pour ces scènes à grand spectacle, Hill avait été en liaison avec un opérateur qui officiait en Chine, en coopération avec l’armée locale pour filmer les insurrections qui secouaient alors le pays. Le producteur Irving Thalberg semble s’être beaucoup impliqué dans la réalisation de « Tell it to the Marines », exigeant notamment de tourner des scènes additionnelles pour ces séquences de bataille. La même source indique que, bien que seul le nom de Richard Schayer soit crédité comme scénariste, Thalberg aurait également fait appel aux conseils d’écriture de Frances Marion, très réputée dans le métier et qui était la femme de George W. Hill ; j’avais déjà évoqué travail très estimable de Marion dans le post consacré à « The secret six » du même réalisateur. Revenons enfin une dernière fois sur Lon Chaney, pour qui le succès de « Tell it to the Marines » aurait pu ouvrir les voies à un renouveau de sa carrière, s’il n’était pas mort moins de quatre ans plus tard : il semble en effet que Hill, très satisfait par la performance de l’acteur, ait eu l’intention de lui faire jouer le rôle du taulard dur à cuire dans « The big house », une des meilleures réussites des débuts du parlant ; suite au décès de Chaney, ce rôle reviendra finalement à Wallace Beery. Et en observant les derniers films dans lesquels a tourné Lon Chaney, comme par exemple « While the city sleeps », il semble effectivement que notre homme aux mille visages ait eu tendance à renoncer au grimage pour s’approcher d’un réalisme plus cru ; dès lors, il n’est pas interdit de penser que s’il avait pu poursuivre sa carrière dans le cinéma parlant des années 30, le célèbre acteur l’aurait sans doute fait dans des rôles de gangsters, ce qu’aurait préfiguré son excellente prestation dans « Outside the law ».
Les cinéphiles adeptes des blogs possèdent déjà ce film en version sous-titrée français, avec un TVrip de la chaîne TCM qui a largement circulé. J’en ai extrait les sous-titres, qui ne sont donc pas de mon cru, et les ai resynchronisés sur un DVDrip d’honnête facture : on gagne ainsi en qualité d’image, et le logo de chaîne a disparu. Il ne s’agit certes pas d’une HD top-qualité que cet excellent film mériterait amplement ; mais en attendant, je crois que cela apportera néanmoins un gain appréciable pour ceux qui souhaiteront revoir l’œuvre dans de bonnes conditions.
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