LIBERATION 1 & 2

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Si l’on se déclare allergique à toute idée de propagande, alors autant s’intéresser à autre chose qu’au cinéma. Cela est particulièrement vrai pour le film de guerre, et pour au moins deux raisons concomitantes : d’une part les moyens de production qu’il nécessite en général le placent d’emblée dans diverses formes de dépendance, particulièrement vis-à-vis des autorités militaires seules aptes à fournir le matériel lourd et les conseillers techniques ; d’autre part la dimension historique de ce type de cinéma, surtout lorsqu’il est destiné à une large diffusion, en fait un enjeu idéologique de poids pour les régimes sous lesquels il est conçu, que ceux-ci soient démocratiques ou dictatoriaux. Bien entendu, personne ici n’aura la naïveté de croire que cette dimension propagandiste puisse exclure par elle-même la réussite artistique ; il se peut même qu’elle la galvanise, et cela ne date certainement pas de l’arrivée du cinématographe : qu’on songe à l’importance que revêtirent les guerres napoléoniennes pour la peinture française (et réciproquement) au tout début du XIXe siècle avec les œuvres de David ou du baron Gros, et l’on se convaincra aisément que cette problématique ne date pas d’hier. Toutefois, si l’art se nourrit avec délice de toutes sortes de contraintes, il peut aussi finir par s’étouffer lorsque celles-ci tournent à la chape de plomb ; et si les productions cinématographiques des régimes totalitaires du XXe siècle ont souvent oscillé entre ces deux tendances, il faut reconnaître que la balance a le plus souvent penché en faveur d’une stérilisation de la création du fait de la pression idéologique. S’étalant sur sept décennies, l’histoire du cinéma (et de l’art russe en général) à l’époque soviétique est faite de tels allers et retours, de courts épisodes de relative liberté créatrice venant entrecouper de longues périodes de glaciation : la richesse des mouvements d’avant-garde aiguillonnés par l’enthousiasme révolutionnaire prit ainsi fin avec la réforme des arts imposée par Staline en 1932, tandis que la nouvelle détente qui fit suite au « discours secret » prononcé par Khrouchtchev en 1956 prit fin avec l’accession en 1964 au titre de premier secrétaire du Parti par Leonid Brejnev, sifflant ainsi pour tout le monde la fin de la récréation. Pour ancrer son pouvoir et insuffler sa marque, chaque nouvel homme fort se doit de réinterpréter l’histoire à sa manière ; pour le nouveau dirigeant soviétique de tendance nettement conservatrice, il s’agira d’une part d’opérer une réhabilitation partielle et progressive de la figure de Staline, et d’autre part d’articuler le nouveau patriotisme autour du culte de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle l’historiographie officielle entend conférer une valeur idéologique et morale, où les sens du devoir et du sacrifice vont être à nouveau exaltés. Ainsi, à la fin de l’année 1965, une réunion de hauts fonctionnaires des ministères de la Défense, de la Culture et des Finances décida dans ce but de la commande d’une épopée monumentale destinée au grand écran : il en résultera « Osvobojdenie », une fresque de 7 heures 30 répartie sur cinq films tournés de 1967 à 1971 avec un budget équivalent à 40 millions de dollars, véritable monstre cinématographique devenu avec le temps le symbole encombrant du cinéma brejnévien dans ce qu’il a pu avoir de plus sclérosé.

Dès lors que l’on cherche à cimenter l’esprit patriotique, rien ne vaut comme adjuvant qu’un ennemi désigné, ou tout au moins un concurrent solide qu’on entend démentir ou surpasser. Or avec la sortie retentissante en 1963 de « The longest day », l’Occident avait lancé la mode des superproductions guerrières internationales toutes en démesure et visant à célébrer les exploits de leurs armées durant le second conflit mondial, avec les épopées écrites par Cornelius Ryan en guise de modèle. Mais lorsqu’on sait que la grande majorité des pertes humaines de cette guerre eurent lieu au-delà de la frontière polonaise, on ne peut que se montrer compréhensif devant l’amertume que conçurent les autorités politiques et militaires soviétiques face à ce retentissement, d’autant plus qu’Hollywood s’apprêtait à remettre le couvert avec la production par la Warner de « The battle of the Bulge » en 1966. Au reste, il n’est peut-être pas tout à fait juste de croire à une volonté délibérée des Occidentaux d’occulter la part décisive jouée par les armées soviétiques dans la victoire sur l’Allemagne : il semble ainsi qu’en 1967, la MGM ait conçu le projet de coproduire avec les Soviétiques une adaptation de « La dernière bataille », l’un des trois récits-phare de Cornelius Ryan (les deux autres étant « Le jour le plus long » et « Un pont trop loin ») et qui avait trait à la chute de Berlin. On peut souligner d’autre part qu’un film de guerre ne pouvant traiter que d’une bataille à la fois, chacun donne naturellement la priorité à celles qui l’ont concerné ; après tout, le cinéma soviétique n’a jamais produit de film sur la bataille d’Angleterre ou celle du Pacifique… Toujours est-il que le cinéma occidental fournit ainsi à l’URSS un modèle à concurrencer, basé qui plus est sur une certaine démesure, ce qui convenait parfaitement aux démonstrations de puissance et aux effets de menton. Car outre le fait de se montrer dispendieux, un autre aspect de la commande était de produire un film glorieux et patriotique, et qui allait célébrer sans nuance toutes les valeurs guerrières ; il s’agissait donc de tourner résolument la page des années de détente sous Khrouchtchev qui avaient vu naître sur le sujet des films plus subtils et porteurs de doutes : « La ballade du soldat » (1959), « Quand passent les cigognes » (1957) et « L’enfance d’Ivan » (1962) en sont les exemples les plus connus. De ce point de vue, « Osvobojdenie » paraît davantage symboliser un retour en arrière que l’avènement d’un nouveau cinéma conservateur ; en effet, l’immédiat après-guerre avait déjà donné lieu à des productions d’ampleur visant à glorifier les batailles menées par l’armée soviétique durant la Grande Guerre Patriotique, et en particulier le rôle de Staline présenté alors comme le grand ordonnateur de la victoire, au génie militaire incomparable : l’exemple le plus connu est « La chute de Berlin » (1949), mais on pourrait citer également « Tretiy udar » (1948) et « La bataille de Stalingrad » (1949), des modèles empreints d’orthodoxie et qu’il s’agissait en quelque sorte de réactualiser à grand frais. On l’aura compris, ce genre d’œuvre est destinée à montrer au public une armée soviétique sûre d’elle, brave en toute circonstance et, surtout, victorieuse ; de ce point de vue, pour « Osvobojdenie » la commande était claire : pas question de traiter les épisodes les plus sombres de ce conflit, que furent par exemple la défense de Moscou et de Stalingrad. En choisissant un tel titre (« Libération » en français), il ne s’agissait donc que de filmer des victoires, et les spectateurs qui découvrirent en 1970 le premier épisode de la saga eurent ainsi la surprise de voir l’action démarrer avec la bataille de Koursk (juillet 1943), alors même que la guerre sur le sol russe avait démarré deux ans auparavant (opération Barbarossa en juin 1941).

LIBERATION 1 : L’ARC DE FEU (1970)

Printemps 1943, suite à la bataille de Stalingrad, le haut commandement soviétique s’attend à une contre-offensive allemande sur le saillant de Koursk. Mais les Allemands sur l’ordre d’Hitler retardent celle-ci dans l’attente de la sortie de chars invulnérables aux obus des T-34….


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Youri Ozerov, réalisateur de cette épopée cinématographique, avait le parfait pédigrée pour mener à bien ce projet. Tout d’abord, c’était un vétéran de la Grande Guerre Patriotique : enrôlé dans l’Armée rouge à la fin de l’année 1939, il avait participé à la bataille de Moscou, aux campagnes d’Ukraine et de Pologne, puis en avril 1945 à la bataille de Königsberg en tant qu’officier d’observation avancé. Il déclarera plus tard avoir été profondément marqué par cette expérience : « Je me suis promis que, si je restais en vie, je raconterai l’histoire de cette grande armée qui a remporté la guerre ». Après sa démobilisation, Ozerov entreprend des études de cinéma et c’est en tant que documentariste qu’il débute sa carrière. L’année 1959 est un tournant pour celle-ci : avec « Fortuna » (coréalisé avec Kristaq Dhamo), non seulement le metteur en scène participe à une production internationale, mais il prend pour la première fois comme sujet la Seconde Guerre mondiale. C’est un thème sur lequel il ne cessera de revenir après « Osvobojdenie », toujours à l’occasion de production internationales à grande échelle : pour la télévision (« Soldaty svobody » en 1977, « Bitva za Moskvu » en 1985), puis à nouveau le cinéma en 1990 avec « Stalingrad », un film pour lequel des problèmes de financement l’obligeront à composer avec la Warner. Un autre aspect de la personnalité d’Ozerov faisait de lui le bon candidat pour réaliser un film canonique de l’ère Brejnev : c’était un communiste pur et dur, du genre pas rigolo pour un kopeck, au point d’avoir officié également comme agent du KGB ; il fut impliqué notamment dans l’arrestation en 1963 d’Oleg Penkovsky, un colonel de la GRU qui renseignait la CIA. Cela n’empêcha pas que tout au long de la conception de « Osvobojdenie », le réalisateur fut étroitement surveillé, notamment par le chef de la direction politique des forces armées, ainsi que par le secrétaire du PCUS Mikhaïl Souslov, idéologue sous Brejnev et principal acteur de la mise à l’écart de Khrouchtchev. Tout d’abord sollicités pour écrire le scénario, Konstantin Simonov et Viktor Nekrasov refusèrent devant ce qu’ils considéraient comme une entreprise de réhabilitation de Staline ; l’écriture de l’épopée fut finalement confiée à Youri Bondarev et Oscar Kurganov. Il semble que le projet ait été à l’origine purement documentaire, ou peut-être de « docufiction » comme on dit aujourd’hui, et sobrement intitulé « La libération de l’Europe de 1943 à 1945 ». Mais les autorités soviétiques craignant qu’une telle austérité ne décourage les spectateurs, on décida d’introduire dans l’histoire des personnages fictifs, de simples soldats auxquels les spectateurs pourraient éventuellement s’identifier. « Osvobojdenie » alterne donc des scènes à caractère historique, dans lesquelles figurent des dirigeants et de hauts gradés célèbres, confiées à Kurganov, avec des scènes se déroulant au front et que Bondarev se chargea d’écrire en utilisant des personnages issus de ses propres œuvres, notamment « Les bataillons demandent le feu » pour les personnages de Sashka et de Tsvetaïev ; ce roman sera d’ailleurs adapté en 1985 pour la télévision. Enfin, un personnage essentiel dans la réalisation d’une superproduction historico-guerrière de ce type est le conseiller militaire ; Ozerov choisit pour cela le maréchal Joukov, un des principaux artisans de la victoire sur l’Allemagne nazie, et qui lui fournit le brouillon de ses mémoires qu’il venait tout juste de rédiger. Cependant, Joukov n’étant pas dans ces années-là en odeur de sainteté chez les dignitaires de l’époque brejnévienne, il dut se contenter d’œuvrer dans l’ombre, et il conseilla à Ozerov de solliciter le général Chtemenko pour tenir finalement le rôle de principal consultant militaire. Quant à savoir si Joukov est bel et bien le haut-gradé auquel l’URSS dut pour l’essentiel sa victoire, n’étant pas historien je serais bien en peine d’avoir une opinion là-dessus ; toujours est-il que certains galonnés soviétiques qui assistèrent à la projection du film semblent avoir pris ombrage de l’importance qu’on avait choisi de donner à Joukov dans cette épopée.

LIBERATION 2 : LA PERCÉE (1970)

Automne 1943, alors que Mussolini, renversé suite au débarquement anglo-américain en Sicile est libéré par les commandos de Skorzeny, les troupes soviétiques s’apprêtent à traverser le Dniepr et à reprendre Kiev. La guerre se déroule désormais hors des territoires russophones…


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Outre sa célébration des valeurs guerrières, une autre caractéristique de « Osvobojdenie » le rattachant aux œuvres de l’immédiat après-guerre est la réhabilitation de Staline qu’il entend opérer, et qui était déjà en retour dans les cercles idéologiques. Depuis la XXe Congrès du PCUS au début de 1956, le père des peuples avait en effet à peu près disparu des écrans ; sa figure n’était plus apparue que dans des productions mineures (« Pravda » 1957, « V dni oktyabrya » 1958, « Na odnoye planete » 1966), et qui ne l’évoquaient qu’en tant que compagnon d’armes de Lénine, selon une historiographie officielle exempte de tout culte de la personnalité. De ce point de vue, le retour à une présence plus ostensible de Staline dans « Osvobojdenie » fut très remarqué, jusqu’à provoquer quelques remous ; s’il est vrai que son rôle n’y est pas aussi omnipotent que dans les films antérieurs du type « La chute de Berlin », il est néanmoins vrai que l’image du terrible dictateur s’y trouve singulièrement adoucie et que ce retour en grâce, si partiel soit-il, marquait clairement les orientations idéologiques du régime de Brejnev. Quant à Ozerov, c’est sans surprise qu’on découvre dans ses interviews la vision assez ambigüe qu’il entretient sur Staline, déclarant à son propos que « s’il a fait beaucoup de mal aux gens, il a fait beaucoup de bien à l’État ». Tout cela était donc dans l’air du temps, mais plus audacieuse de la part du metteur en scène est la représentation jusque-là inédite d’Andreï Vlassov, un général passé du côté de l’ennemi dans des circonstances troubles au milieu de l’année 1942, et fondateur de l’Armée de libération russe officiant pour le compte de la Wehrmacht. Bien entendu le personnage est marqué négativement, mais sa simple évocation dans un film d’une telle ampleur constituait alors en elle-même un défi. Les autorités n’acceptèrent cette proposition osée que du bout des lèvres, à la stricte condition que le nom du personnage ne soit ni écrit ni prononcé, pas même sur le plateau de tournage ; Ozerov rapporte aussi qu’il eut beaucoup de difficulté à obtenir des archives du ministère de l’Intérieur quelques photographies de Vlassov. Et il faut croire que le réalisateur leva ainsi un tabou, puisque le général traître réapparaîtra en 1975 dans le film « Rodiny soldat », et son nom y sera même mentionné au générique. Yakov Dzhugashvili, fils ainé de Staline, était un autre personnage dont l’évocation pouvait être problématique ; son existence et son destin tragique (fait prisonnier par les Allemands en 1941, il meurt dans des circonstances troubles durant sa captivité) étaient à l’époque passés sous silence, pour des raisons que j’ignore : peut-être parce qu’il avait toujours été mal considéré par son père, ou peut-être parce que celui-ci avait déclaré que tout prisonnier russe serait déclaré déserteur. Ozerov fit d’ailleurs d’une pierre deux coups en filmant dans le premier opus une hypothétique rencontre entre Yakov Dzhugashvili et Vlassov, laquelle semble d’ailleurs être anachronique. Au-delà de ces deux exemples un peu sulfureux, une des qualités de « Osvobojdenie » réside dans la représentation de faits historiques mineurs mal connus ou rarement évoqués, même si le film le fait parfois de manière trop hétéroclite et sans à propos, comme par exemple avec l’opération Eiche visant à délivrer Mussolini ou encore le complot du 20 juillet 1944 contre Hitler, des évènements sans réel rapport avec la Grande Guerre Patriotique.


D’un point de vue personnel et critique, « Osvobojdenie » me semble relever du ratage annoncé, même s’il conviendra de nuancer cela ; un auteur britannique l’a qualifié à l’époque de « baleine échouée », et je trouve l’image fort bien trouvée. Cependant, les cinq films qui constituent l’épopée ne se valent pas, et il est assez singulier de constater qu’au lieu de s’essouffler, la série a tendance au contraire à s’améliorer au fil des épisodes. A ce titre, si le premier volet me paraît être un naufrage à peu près complet, je trouve qu’à l’inverse celui qui clôt ce mastodonte cinématographique fonctionne plutôt bien, et constitue la seule vraie réussite de l’ensemble ; j’invite donc ceux d’entre vous qui tenteront l’expérience à ne pas se décourager face à la mauvaise impression que ne manqueront pas de laisser les premiers films. L’échec artistique de « Osvobojdenie » me semble avoir été largement prévisible au vu de la nature de la commande, pour au moins trois raisons concomitantes qui aboutissent à ce gigantesque spectacle sans âme, sorte de monstre granitique et froid auquel on aura omis d’insuffler la vie. Il y a tout d’abord cette sclérose idéologique caractéristique d’une ère brejnévienne et dont cette entreprise cinématographique entendait être la vitrine ; il en résulte une écriture stérile qui s’interdit tout propos sur la guerre en elle-même, toute vision personnelle au profit d’un retour à certains standards propagandistes de la fin des années 40. Même l’effort consenti à créer quelques portraits d’anonymes fictifs tombe immédiatement à plat, tant ces figures paraissent figées dans des archétypes attendus qui ne leur laissent pas plus d’humanité qu’il n’y en aurait dans des soldats de plomb, et cela malgré la qualité certaine de leurs interprètes. La seconde cause de cet échec cinématographique résulte de la première : il ne reste plus dès lors à Ozerov qu’à nous proposer une sorte de reconstitution documentaire, didactique jusqu’à en devenir scolaire, avec à l’appui une profusion de chiffres, de titulatures, de cartes, de dates et d’explications diverses. En RDA (un des pays en coproduction), il fut indiqué que « chaque jeune citoyen du pays devrait regarder ce film pendant ses années d’école », et de fait les élèves est-allemands l’ont tous vu lors de projections obligatoires… Quant à la vaste promotion organisée par la presse soviétique autour de l’œuvre, les anciens combattants y furent mis à contribution afin de vanter l’authenticité de la reconstitution. Et c’est de cette volonté pédagogique que résultent ces interminables séquences durant lesquelles Staline, Hitler, Churchill ou Roosevelt discutent de la stratégie avec les militaires à leur service ; particulièrement pesantes lorsqu’elles représentent le père des peuples, à qui l’on a affublé de surcroît une diction traînante, ces scènes nous ramènent une fois encore au style des épopées de l’ère stalinienne. Curieux détail, Churchill est présenté comme un dirigeant beaucoup plus tortueux et anticommuniste que Roosevelt ; j’ignore si cela était réellement le cas, et dans le cas contraire pourquoi le film a cherché à donner cette image du vieux lion. Par ailleurs, c’est avec une certaine malhonnêteté que le récit cherche à accuser l’Occident de duplicité en évoquant les négociations secrètes entre Dulles et Wolff un mois avant la conférence de Yalta, et que Staline fait mine d’avoir découvert par lui-même alors qu’en réalité, l’ambassadeur américain en URSS en avait informé Molotov. Enfin, le troisième facteur tendant à faire de « Osvobojdenie » une œuvre sèche et désincarnée est la profusion de moyens qui annihile très vite tout effort réel de mise en scène ; c’est un défaut que l’on trouve également dans certaines superproductions occidentales, mais à auquel était parvenu à échapper « The longest day » grâce à l’habileté de ses producteurs. En revanche, Ozerov et ses commanditaires tombent tête baissée dans ce piège, et cela est particulièrement visible dans le premier film pour lequel un nombre invraisemblable de chars, d’avions et de figurants – sans parler des 30 km de tranchées recréées ! – se trouvent vainement rassemblés pour reconstituer la bataille de Koursk. Content et fier de tout ce grand déballage, le réalisateur réduit alors son inventivité à de longues promenades en hélicoptère durant lesquelles il espère nous épater par des travellings aériens longs de plusieurs kilomètres : nul doute que cela a coûté très cher, mais en terme de qualité de mise en scène, on est carrément dans l’indigence, d’autant plus qu’aucun réel effort de montage ne vient créer du dynamisme dans ces gigantesques scènes de combats. Le ballet des tanks paraît totalement anarchique, et rien de ce qui est montré à l’écran ne fait réellement sens pour le spectateur éberlué. Malgré tout, les choses s’améliorent progressivement par la suite en ce qui concerne la menée de ces scènes à grand spectacle ; dans le troisième film, on pourrait même trouver, avec un peu de bonne volonté, que les images de la traversée des marais de Biélorussie par les chars sur des rondins de bois possèdent une certaine poésie.

Luxueusement filmé en NIKFI format 70 mm, « Osvobojdenie » présente en outre des choix esthétiques discutables. En particulier, le noir et blanc alterne avec la couleur au gré des scènes ; par exemple, celles qui impliquent les grands dirigeants sont filmées en noir et blanc, afin d’évoquer des images d’archives semblerait-il. Pourquoi pas ; encore aurait-il fallu que cette logique soit respectée, alors que beaucoup d’autres séquences ne relevant pas de cette catégorie, y compris des scènes de combats avec de simples soldats, sont également traitées en noir et blanc sans que l’on comprenne pourquoi. Il semble en fin de compte que le réalisateur ait cherché à faire des effets de style mais de manière totalement gratuite, ce qui est corroboré par le passage à quelques reprises (notamment à la fin du premier épisode) à des teintes en camaïeu, de type sépia ; or ces effets photographiques ne font pas sens, et trahissent l’échec d’Ozerov dans ses tentatives de conférer de la valeur artistique à une œuvre certes monumentale, mais désespérément creuse. Il convient toutefois de redire une fois de plus que ces critiques acerbes concernent essentiellement la première moitié de cette gigantesque épopée qui, au fur et à mesure de son avancement, gagne malgré tout en qualité ; pour ma part, j’estime que le cinquième et dernier film constitue une indéniable réussite, sur laquelle je reviendrai en détail, alors qu’à peu de choses près tout le reste peut être oublié. Par ailleurs, le côté trop foisonnant de l’ensemble fait que certaines séquences, prises de façon isolées, peuvent s’avérer très convaincantes, alors que leur présence en elle-même est superflue (j’ai déjà évoqué cela plus haut) : par exemple, à la fin du troisième volet, les 25 minutes retraçant l’opération Walkyrie bénéficient d’une réalisation irréprochable et constituent une sorte de petit film très réussi à l’intérieur d’un grand film de qualité beaucoup plus discutable. Reconnaissons cependant que certains reproches adressés ici ou là à « Osvobojdenie » ne sont pas toujours de bon aloi ; en voici deux exemples : le premier concerne l’inexactitude historique de certains équipements, engins ou tenues vestimentaires. On constate que tous les films de guerre ayant une certaine ampleur, quel que soit leur origine, voient leurs sorties accompagnées des critiques futiles provenant de bataillons entiers d’anonymes passionnés de matériel militaire et qui vont immanquablement, et d’un commun élan, s’indigner du fait qu’à la 34e minute, la tourelle du tank est celle d’un XB-56A alors que tout le monde sait bien que ce modèle-là et patati et patata… et de recommencer aussitôt avec la couleur du casque du sergent à la 57e minute. Je vous laisse consulter quelques blogs qui vous détaillerons tout cela concernant « Osvobojdenie » ; pour ma part, tant qu’on ne me présente pas un soldat de la Wehrmacht habillé comme pour les guerres napoléoniennes, cela passe sans aucun problème et je ne trouve pas matière à m’offusquer : il me suffit de savoir qu’une part importante du budget du film était constitué de costumes et d’armes, ce qui est le cas en l’occurrence, et qu’Ozerov s’est efforcé d’obtenir une authenticité maximale. Le second reproche qui me paraît de nature discutable concerne le traitement dans « Osvobojdenie » des langues étrangères au russe : allemand, polonais, anglais, italien, yougoslave, et même français dans une scène ou apparaît le fameux régiment Normandie-Niémen. Il faut d’abord mettre au crédit du film le fait d’avoir respecté cette diversité linguistique, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce type de production, notamment chez les anglo-saxons. Or la technique de traduction employée ici n’est pas celle du sous-titrage, qui nous est familière pour le cinéma, mais celle dite du voice-over (ou traduction en voix-off) dont l’emploi se limite par chez nous aux reportages télévisés. Mais le recours à cette technique ne saurait être une maladresse dans un pays où elle constitue de toute façon la norme en matière de traduction des films étrangers ; c’est d’ailleurs sous l’ère Brejnev qu’elle fut adoptée en URSS, d’abord timidement car peu d’œuvres étrangères franchissaient alors le rideau de fer, puis beaucoup plus intensément par la suite avec la circulation des cassettes VHS. La Pologne et la Bulgarie ont également adopté le voice-over pour l’importation d’œuvres cinématographiques ; même si pour ma part je n’échangerais pour rien au monde un sous-titrage contre cette technique de la voix-off, je pense qu’il s’agit surtout d’une affaire d’usage que de bon goût, surtout lorsqu’on constate le succès qu’a toujours rencontré par chez nous le doublage pur et dur, lequel reste à mon sens la pire des solutions en matière de traduction.

Il reste enfin à évoquer le succès public et le retentissement qu’a obtenu – ou pas – cette production cyclopéenne qui a impliqué principalement l’Union Soviétique (Mosfilm), mais également l’Allemagne de l’Est (DEFA), l’Italie (Dino de Laurentiis), la Pologne (PRF-ZF) et la Yougoslavie (Avala Film). Le tournage du premier film démarra au début de l’année 1967, et fut supervisé directement depuis le Comité central du PCUS ; après quatre essais de montage du fait des exigences personnelles ou idéologiques des uns et des autres, Ozerov finit par obtenir en 1969 une première autorisation de projection publique, alors même que le deuxième film était déjà terminé. Ces deux premiers volets furent donc projetés une première fois en juillet 1969 durant le VIe festival du film de Moscou, puis bénéficièrent d’une sortie véritable près d’un an plus tard à l’occasion du 25e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne, le 9 mai 1970. On peut lire ici ou là que le Parti Communiste obligea ses membres à acheter des billets afin de remplir les salles ; toujours est-il que malgré un nombre important de spectateurs et une rentabilité tout à fait acceptable, le succès en URSS resta en deçà des attentes des commanditaires. Alors même que la qualité de l’œuvre s’améliorait, les choses se gâtèrent par la suite : à sa sortie au deuxième semestre de 1971, le troisième film ne totalise déjà plus que les deux tiers des entrées des deux premiers ; et lorsqu’à la fin de 1971 les deux derniers volets sortent, cette proportion tombe à la moitié, ce qui fait de cette entreprise monumentale un relatif échec, compte tenu de l’importante campagne de promotion mise en place par le régime de Brejnev. La série des cinq films a en revanche rencontré un franc succès en RDA ; selon l’historien du cinéma Ralf Schenk, cela s’expliquerait par l’image donnée par « Osvobojdenie » de l’ennemi allemand, moins dégradante que dans les films soviétiques antérieurs – tout au moins en ce qui concerne sa valeur militaire – ainsi que par la représentation d’épreuves endurées par les civils berlinois. Mais c’est surtout par un traitement inédit de l’opération Walkyrie que Schenk explique ce succès en Allemagne de l’Est, les auteurs du complot contre Hitler revêtant ici et pour la première fois une valeur héroïque qui aurait permis aux spectateurs du pays de pouvoir s’identifier à eux, alors que ces conspirateurs n’avaient été dépeints jusqu’ici par le cinéma de l’Est que comme de simples opportunistes cherchant à s’assurer un avenir personnel. L’épopée réalisée par Ozerov fut distribuée dans 115 pays à travers le monde, totalisant 400 millions d’entrées ; en France, elle semble avoir été bien accueillie. La critique internationale se montra très sceptique, à cause bien sûr des faiblesses artistiques que j’ai évoquées plus haut. Immanquablement, on compara l’œuvre à d’autres productions monumentales tournées en URSS, en particulier celles réalisées par Serguei Bondartchouk (« Guerre et paix », 1966, et « Waterloo », 1970) ; cette comparaison joua naturellement en défaveur d’Ozerov, surtout en ce qui concerne « Guerre et paix », dont la réussite formelle est indéniable. Au-delà de l’absence de réelle ambition esthétique, on peut estimer que la pesanteur intellectuelle de l’ère brejnévienne tient une bonne part de responsabilité dans cet échec ; car adapter Tolstoï ou recréer une bataille napoléonienne contenait, après tout, moins d’enjeux idéologiques qu’une évocation de la Grande Guerre Patriotique, que le régime en pleine glaciation avait décidé de remettre à l’honneur comme ciment de l’unité nationale. Et si les relations souvent intimes entretenues par l’art cinématographique avec la volonté propagandiste (le « soft power », comme on dit aujourd’hui) ne doivent pas constituer un obstacle à l’intérêt qu’on porte au 7e art, et qu’on puisse considérer que cela lui apporte même une certaine émulation, la pesanteur grandiloquente d’une œuvre comme « Osvobojdenie » nous montre que ces velléités propagandistes doivent cependant rester dans une mesure suffisante pour ne pas tuer dans l’œuf l’effort de créativité.

Ce post va s’étaler sur trois semaines : les deux premiers volets de la saga aujourd’hui, le 3e et le 4e mercredi prochain, et enfin le dernier la semaine suivante, accompagné d’un bonus. La présentation que j’ai rédigée aujourd’hui vaut naturellement pour les trois semaines ; je l’augmenterai néanmoins de quelques paragraphes lors de la publication du dernier épisode, étant donné que je considère celui-ci comme étant le seul film réellement valable de tout l’ensemble. Les fichiers que je vous propose sont d’excellentes qualité, HD 1080p comme on le dit dans le jargon approprié. En ce qui concerne les sous-titres français, j’ai repris ceux qu’on trouve sur opensubtitles ; ils sont anonymes, mais je les soupçonne d’être issus de l’édition française par Bach Films : leur piètre qualité rend cette attribution assez probable. En particulier, ils contiennent des contresens assez stupéfiants (tout juste si on ne fait pas dire à Hitler « Vive les Russes ! »), et un manque de recherche évident pour certaines scènes ; sans parler des multiples coquilles… Bref, je me suis efforcé d’apporter un peu de tenue à tout ceci en y apportant un nombre important de corrections, puis en redécoupant et resynchronisant le tout pour l’adapter aux fichiers HD. Parce qu’après tout, le pauvre soldat inconnu soviétique ayant laissé sur le carreau 20 millions de ses semblables dans cet épouvantable conflit, cela valait bien la peine qu’on fasse pour lui un petit effort de décence.



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