THE ARYAN

 (VOSTFR)


Réalisation : Reginald Barker

Casting : William S. Hart, Gertrude Claire, Charles K. French, Louise Glaum

Durée : 47 min

Année : 1916

Pays : USA

Genre : Western


Histoire : Steve Denton, un métis, s’est enrichi dans des prospections. Mais il est rançonné par les citoyens de l’endroit. Il enlève la femme qu’il croit responsable de cet état de faits. Sa haine des hommes blancs le pousse à laisser mourir de faim une troupe d’éleveurs dans le désert. Mais parmi eux se trouve Mary Jane, une jeune fille qui ne le laisse pas indifférent…



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Voici le septième volet de ce cycle consacré à William S. Hart, et il a pour objet le long-métrage certainement le plus difficile à traiter de tout ce qui nous est parvenu de sa filmographie. Les écueils sont en effet d’une double nature. Tout d’abord, consacrer un post à un film intitulé « The Aryan » provoque nécessairement quelques froncements de sourcils, aussi est-il préférable de révéler d’emblée que oui, ce titre explicite affiche crânement la volonté de certains concepteurs de l’œuvre – nous verrons lesquels plus en détail – de faire de ce western une défense et une illustration, dans une certaine mesure, d’une idéologie raciste qui débouchera une génération plus tard en Europe sur les horreurs criminelles de la Seconde guerre mondiale ; même si, sur ce point, il convient je crois de ne pas mettre la charrue avant les bœufs, car nous ne sommes encore là qu’en 1916, et sur un autre continent qui plus est. Il s’avère donc compliqué pour moi de faire sereinement l’éloge d’un film que j’admire par certains aspects, parce qu’il recèle ce que Hart peut avoir de meilleur dans sa conception du western, mais dont je réprouve bien entendu les idées qu’il véhicule, lesquelles ne sont d’ailleurs pas limitées à l’aryanisme comme nous le verrons. Et un second écueil vient compliquer la tâche, puisque « The Aryan » est un film qui a physiquement mal survécu à l’épreuve du temps et ne nous est parvenu plus de 100 ans après que sous une forme naufragée et indirecte, selon des modalités que je détaillerai un peu. Mais ne nous plaignons pas : réputé perdu pendant près de 80 ans, c’est un miracle que nous puissions en avoir malgré tout un aperçu, dans une version si défigurée soit-elle. Ces deux facteurs principaux rendent difficile une appréciation objective de « The Aryan », devenu avec le temps une sorte de chef-d’œuvre maudit à l’aura problématique, et dont on sait qu’il provoqua l’admiration de quelques cinéphiles de renom comme Jean Mitry ou Louis Delluc lorsqu’ils eurent la chance de le voir à l’époque du cinéma muet. Comme à l’habitude, et je l’ai rappelé la semaine dernière à propos de « The toll gate », l’œuvre est en connexion avec le reste de la filmographie de Willam S. Hart, et en l’occurrence elle est concomitante de « Hell’s hinges », sorti à peine quelques semaines auparavant ; on verra que ces deux titres sont évidemment aussi à rapprocher d’un point de vue thématique. Mais plus encore que ce dernier, « The Aryan » a comme autre particularité d’être le film sans doute le plus noir de toute la carrière de notre cow-boy fétiche. Bref, tout se passe comme si avec cette œuvre dérangeante, à côté de laquelle les westerns italiens des années 60-70 font figure de boutades bien innocentes, Hart avait signé d’un même geste son « Voyage au bout de la nuit » et ses « Bagatelles pour un massacre » ; mais c’est bien sûr toute proportions gardées que j’ose ce parallèle littéraire, étant entendu que l’acteur-cinéaste ne saurait quand même rivaliser avec Céline tant en matière de talent artistique que d’odieuse compromission avec l’abjection.

Tourné durant le mois de novembre 1915 dans le désert de Mojave en Californie pour les extérieurs, et dans l’enceinte d’Inceville pour les intérieurs, « The Aryan » sort en avril 1916 et se situe au plus fort de la collaboration entre William S. Hart et son ami producteur Thomas H. Ince pour le compte de la Triangle Film Corporation ; l’acteur est alors au sommet de sa popularité. Dans le sillage de Ince, on retrouve des noms habituels des génériques des westerns de Hart : le scénariste C. Gardner Sullivan, Joseph August à la photographie, ainsi que Clifford Smith et Reginald Barker qui assistent Hart à la mise en scène. Long de 5 bobines, soit une durée d’un peu moins d’une heure, ce film longtemps considéré comme perdu est miraculeusement réapparu il y a une douzaine d’année lorsqu’une version distribuée en Argentine, complète à plus des trois quarts, intitulée « La fiera domada » (« La bête apprivoisée ») et sortie en 1923, a été identifiée dans les collections du Musée du cinéma de Buenos Aires. Parmi les parties manquantes, 4 minutes ont pu être complétées à l’aide de fragments détenus par la Bibliothèque du Congrès à Washington ; pour le reste, des photographies de plateau accompagnées d’intertitres narratifs ont servi à la reconstitution de cette version sud-américaine. Il n’est pas impossible que d’autres fragments de « The Aryan » soient encore en possession de collectionneurs privés : le MoMA en a ainsi acquis quelques-uns en 2011, sans que l’on sache précisément ce qu’ils contiennent. Toujours est-il que cette version argentine de 1923 est la seule dont on dispose à ce jour ; or la comparaison avec les éléments présents dans les collections de la Bibliothèque du Congrès, laquelle détient également un script succinct de Sullivan pour le film ainsi que le texte de tous les intertitres américains originaux, indiquent que cette version présente des différences notables avec celle correspondant à la sortie du film sur les écrans américains en 1916, et cela tant non seulement dans ce qu’il y a à lire (les intertitres argentins sont une réinterprétation et non une traduction des originaux américains, et le changement de titre est symptomatique de cela) que de ce qu’il y a à voir, puisqu’un remontage semble avoir coupé les plans au minimum (au risque par moments de les rendre difficilement compréhensibles), mais en ayant conservé toutefois l’intégralité des séquences du montage originel. « La fiera domada » et « The Aryan » ne sont donc pas tout à fait le même film ; et pour achever de doucher les espoirs concernant une réelle redécouverte de l’œuvre, l’image de la version retrouvée à Buenos Aires s’avère être de mauvaise qualité, constellée de rayure et visiblement recadrée à perte dans un ratio proche du 16/9… Seules les quelques minutes issues des fragments de Washington, se trouvant dans un bien meilleur état de conservation, offrent un court répit au spectateur curieux de découvrir ce film atypique. Tout cela pour dire que d’un point de vue strictement matériel, il est difficile sinon impossible pour les cinéphiles ordinaires comme vous et moi d’avoir une appréciation à peu près objective de ce qu’a pu être « The Aryan » ; sans doute l’accès aux documents textuels détenus par la Bibliothèque du Congrès pourrait peut-être permettre de s’en approcher. J’ai dû pour ma part me contenter de quelques courts extraits rapportés par des auteurs ayant écrit des articles au sujet du film, notamment Richard Koszarski et Andrés Levinson, desquels je tire aussi la majeure partie des informations que je vous rapporte dans cette présentation.



Les conditions de cette redécouverte ayant été exposées, il me faut maintenant entamer un paragraphe assez délicat qui concerne le fond de l’œuvre, et sur ce que laisse présager un titre comme « The Aryan », très surprenant pour un western. Car il s’agit bien d’aryanisme (à ne pas confondre avec l’arianisme, qui est toute autre chose), une de ces théories fumeuses dont les concepteurs se croient obligés d’aller hiérarchiser les races, tout en prenant bien soin de placer en haut… laquelle ? La leur, bien sûr ! Dans le cas présent, tout commence par chez nous, pays des Droits de l’homme mais pas seulement : l’aryanisme, qui en germe dans les écrits du comte de Gobineau au milieu du XIXe siècle, sera ensuite développé par Vacher de Lapouge un peu avant 1900, et simultanément par H.S. Chamberlain de l’autre côté du Rhin. Quelques années après, on commence à en trouver des séquelles aux Etats-Unis ; ainsi, Joseph Widney, célèbre médecin et pasteur méthodiste de Californie, également précurseur de la pensée écologique, publie en 1907 un ouvrage intitulé « Race life of the Aryan people ». Richard Koszarski écrit que « la connaissance par Hart de cette philosophie raciale pseudo-scientifique est une question ouverte, mais [le scénariste] C. Gardner Sullivan la connaissait certainement. (…) L’aryanisme de Widney ne se concentrait pas sur une patrie ancestrale, mais sur la migration inexorable de la ‘’race aryenne’’ à travers le monde, culminant dans sa triomphale arrivée en Californie du Sud. ». Dans son ouvrage consacré à William S. Hart, Ronald Davis évoque lui aussi « l’aryanisme viscéral de Sullivan » parmi les causes possibles des connotations racistes que peuvent présenter certaines œuvres marquantes de l’acteur. Et donc, si l’on résume : Hart aurait en quelque sorte le bénéfice du doute, et le coupable serait surtout un Sullivan raciste adepte des écrits de Widney ; de surcroît, et j’y reviendrai, il rôderait en arrière-plan de tout ceci le fantôme suprémaciste de « The birth of a nation », la célèbre épopée de Griffith étant sortie l’année précédente. Tout cela est fort bien argumenté ; pour autant quelques interrogations demeurent, je vais y venir. Mais tout d’abord, rappelons que les racistes s’ennuieraient ferme s’ils se contentaient de répéter qu’ils font tout mieux que ceux qui n’ont pas leur couleur de peau ; malheureusement, comme ils ressentent aussi le besoin de se définir par antinomie, il ne peuvent résister à l’envie de se désigner une tête de turc. A ce titre, ceux d’entre vous qui ont regardé attentivement les films de William S. Hart auront sûrement ressenti que s’il y a une catégorie – ethnique en l’occurrence – que notre cow-boy ne porte pas dans son cœur, ce sont bien les Mexicains. Dès que l’un d’entre eux entre en scène, il est invariablement méchant ; et cette répulsion devient franchement raciste lorsqu’elle se fait plus explicite en passant dans les mots : ainsi dans « Hell’s hinges », histoire que nous soyons bien convaincu que Silk Miller est un infâme personnage, le carton qui le présente nous affirme qu’il « mêle la roublardise huileuse du Mexicain à la traîtrise mortelle du serpent à sonnettes »… Caramba ! « The toll gate », que je vous ai proposé la semaine dernière, renoue quant à lui avec l’aryanisme lorsque vers la fin du film, deux intertitres utilisent l’expression « en homme blanc » comme périphrase pour signifier que l’on agit avec droiture et dignité. Et même si elle n’est pas totalement explicite, il y a là encore la désignation des Mexicains comme incarnation de l’immoralité : ils composent en effet la horde du traître Jordan, comme nous le certifie un des cartons. Mais plus subtilement, c’est dans la teneur allégorique de son dénouement que « The toll gate » désigne le bouc émissaire : ayant trop versé dans le mal pour bénéficier d’une rédemption complète, le bandit Deering voit sa condition devenir celle d’un damné devant errer à jamais de l’autre côté de la frontière, hors du territoire des gens de moralité, c’est-à-dire dans un Enfer biblique assimilé au Mexique.



Tout ceci est déjà en place dans « The Aryan », à la fois de manière bien plus radicale et dans un contexte plus sombre encore, mais cette fois-ci enserré dans une trame plus complexe, puisque nous avons là un cheminement moral aller puis retour de la part de Steve Denton, le anti-héros incarné par Hart. Ainsi, écœuré par les siens suite à une ignominieuse duperie de leur part, Denton exprime sa profonde misanthropie en décidant de partir de son plein gré en Enfer, c’est-à-dire de trahir sa condition aryenne en se commettant avec une bande de Mexicains particulièrement répugnants ; il rentrera finalement au bercail des Blancs après qu’une sorte d’ange du ciel, sous la forme d’une jeune fille toute frêle et immaculée, l’a convaincu qu’il n’était pas de bon ton de trahir ainsi son ethnie et donc sa moralité, quel que soit le mal qu’on lui ait fait un jour. Bien entendu, on reconnaît l’habituel « good badman » cher à Hart, qui va s’amender auprès d’une jeune femme pure. Cependant, si cette figure de style récurrente se retrouve d’une part augmentée par ce circuit « good, puis bad, puis re-good », elle prend également, comme c’était le cas dans « Hell’s hinges », une tournure allégorique aux accents bibliques particulièrement saillants dès lors que l’on scrute le personnage rédempteur interprété par Bessie Love : drapée dans une sorte de robe à l’antique d’une blancheur immaculée, portant un havresac qui semble lors de certains plans (et la mauvaise qualité de la copie aidant…) simuler deux petites ailes dans le dos, elle semble toute droit sortie d’une Annonciation du quattrocento. Et l’on peut ajouter à cela que l’ambiguïté sexuelle entre le anti-héros et cette figure féminine toute en pureté se trouve cette fois réduite au minimum ; à peine suggérée, il semble qu’on veuille de surcroît rendre difficilement imaginable sa réalisation concrète par la distance figurative des deux protagonistes : une trop grande différence de taille, d’âge, et de style vestimentaire (les haillons rudes de Hart / le péplos virginal de Mary Jane) en feraient de toute manière un couple vraiment trop improbable. Quant à la bande d’individus sans foi ni loi avec qui Denton décide de s’acoquiner, je me demande comment certains, comme j’ai pu le lire ici ou là, ont pu y voir un mélange de Mexicains et d’Indiens ; leur mine et leurs accoutrements ne laissent pourtant aucun doute quant à leur origine : il ne s’agit que d’hispaniques, éventuellement métissés. Certes, aucun intertitre de « The Aryan », même dans la version de 1916, ne cible un groupe ethnique précis, si l’on en croit ceux qui ont pu les lire ; mais le script de Sullivan évoquerait quant à lui une bande constituée « pour la plupart de métis ou de Mexicains, et comprenant la racaille de l’enfer ». Ainsi, comme le suggèrent Koszarski ou Davis, ce racisme qui se pare d’atours bibliques porterait moins la marque de Hart que celle de son célèbre scénariste. Voilà certes une conclusion aux fondements solides, surtout lorsqu’on sait qu’une des particularités de Thomas H. Ince, pour qui Sullivan officiait, était l’écriture de scripts si précis qu’ils empiétaient sur le terrain de la mise en scène, et sur lequel il était tamponné « Tourner exactement comme ce qui est écrit » (On alla même pour « The Aryan » jusqu’à demander aux comédiens de déclamer sur le plateau des tirades écrites par Sullivan, bien que le film soit muet). Mais quelques remarques peuvent cependant suggérer à leur tour que l’affaire pourrait être plus compliquée que cela. Tout d’abord, Hart était connu pour avoir une grande maîtrise sur ses films, tant et si bien qu’il est vain de vouloir attribuer des œuvres « The Aryan » ou « Hell’s hinges » à Ince plutôt qu’à Hart ou au scénariste, ces trois-là semblant de toute façon avoir travaillé dans une totale communion artistique. Et si c’est à Sullivan qu’on doit l’introduction de thèses suprémacistes dans « The Aryan », cela n’a pu se faire qu’avec le plein assentiment des deux autres. Par ailleurs, le cas de « The toll gate » pose question, puisque comme je l’écrivais la semaine dernière, il ne semble pas que C. Gardner Sullivan ait été cette fois de la partie ; et l’aryanisme que l’on perçoit à deux reprises dans ce film laisserait ainsi à penser que Hart aurait trouvé les turpitudes racialistes de Sullivan suffisamment à son goût pour les reprendre à son compte quelques années après. Mais pour voir plus clair dans cela, il faudrait pouvoir aller jeter un œil à la nouvelle écrite par Hart et servant de scénario, d’autant plus que comme je l’écrivais, la non-participation de Sullivan à l’élaboration de « The toll gate » n’est pas non plus tout à fait certaine. Enfin, il y a cette histoire de Mexicains ; et je vais faire ici allusion plus précisément à ce qu’a proposé Richard Koszarski dans son article sur « The Aryan ». Si le rapprochement entre l’aryanisme de Sullivan et celui qui est développé dans les écrits de Joseph Widney semble aller de soi d’un point de vue de l’histoire de la diffusion des idées, les deux ne paraissent cependant pas avoir été tout à fait de même nature. Aussi étrange que cela puisse paraître, l’aryanisme de Widney se gardait de tout racisme direct, et des pensées très contradictoires semblent avoir animé ce bienfaiteur de l’état californien : affirmant l’inéluctabilité de l’installation de la race aryenne sur ce territoire, Widney déplorait dans un même temps la disparition des caractères hispaniques de la Californie, non seulement sur un plan culturel mais du point de vue du métissage. Curieuse manière de penser, tout de même… Or Sullivan, et vraisemblablement Hart du même coup, ne se sont visiblement pas embarrassés de telles subtilités : avec une cohérence délétère, ils ont accompagné cet aryanisme déjà douteux en soi d’un racisme anti-hispanique qui lui fait office de corollaire, et au sujet duquel certains auteurs comme Davis suggèrent d’aller regarder du côté des escarmouches ayant encore lieu sur la frontière à cette époque, et du retournement de Pancho Villa contre les Américains en 1915.



Toutefois, en dépit de la haine du Mexicain qui transparaît dans l’œuvre de Hart, il faut reconnaître avec Koszarski que dans le film qui nous occupe ici, « l’aryanisme est moins dramatisé par référence à d’autres types raciaux que par l’adhésion à ce qu’une épigramme apparaissant dans les deux textes [le script et un intertitre de 1916] prétend être son code fondamental : ‘’Nos femmes doivent être gardées, et un homme de race blanche peut oublier beaucoup de choses – amis, devoir, honneur – mais cela, il ne peut pas l’oublier.’’ En d’autres termes, quelle que soit sa condition dégradée, la menace de métissage augmentera toujours l’esprit combatif du véritable Aryen. ». On approche ici d’une autre composante du film de Hart, à savoir un discours sur les femmes, lui aussi très réactionnaire et qui s’articule avec la composante aryaniste. Pour le comédien comme pour son scénariste, la lutte raciale se joue autour de la possession des femmes ; et l’on peut songer au titre farceur de cet anti-western réalisé par Ferreri dans les années 70, « Touche pas à la femme blanche », à ceci près qu’ici il n’est pas question d’Indiens mais de Mexicains, et surtout que Sullivan et Hart prenaient quant à eux toute cette affaire très au sérieux. Bien plus tard, se remémorant sa carrière, voici ce que William S. Hart déclarait à propos de « The Aryan » et de son personnage de Steve Denton : « Ce n’était pas aisé pour moi de vraiment ressentir cet homme blanc qui renonçait à sa race, faisait des hors-la-loi mexicains ses camarades et permettait aux femmes blanches d’être attaquées par eux. Il est difficile de mettre de côté tous ses instincts décents et de vivre et de penser comme un personnage aussi méprisable a dû le faire. ». Mais Denton sera finalement rappelé à son devoir d’Aryen par l’ange rédempteur interprété par Bessie Love, et acceptera de sauver le convoi des Blancs de la prédation par les Mexicains ; comme l’écrit Richard Koszarski : « En fin de compte, la haine des femmes de Steve Denton est éclipsée par la puissance de son aryanisme essentiel. ». Car le film n’est pas seulement ouvertement racialiste, si ce n’est raciste, il est aussi le plus profondément misogyne de toute la filmographie de Hart ; la vision de la femme qui y transparaît pourrait être résumé par une formule célèbre depuis le film d’Eustache : « La maman et la putain ». Au début du film, l’innocence de Denton est celle d’un niais qui n’a d’autre ambition, une fois sa fortune faite, que de retourner chez Maman pour lui « donner plein d’amour » (dixit l’intertitre…) ; mais voilà qu’une prostituée pleine de charmes et de mauvaises intentions va soustraire la mère en cours de route. Quant au troisième personnage féminin, il revêt comme on l’a vu un caractère d’allégorie religieuse et raciale, la blancheur du péplos de Mary Jane ayant sans doute ce double sens. La femme en tant qu’être humain n’existe donc pas ; la féminité ne peut donc s’incarner chez Hart/Sullivan qu’en deux occurrences opposées, soit des figures asexuées (la maman, l’ange) ou dont la sexualisation est équivoque, soit la figure de la prostituée, dont l’hypersexualisation rime avec la déchéance morale, et même physique dans le film qui nous occupe ici. Un tel schéma est déjà en germe dans « Hell’s hinges » ; il est affirmé cette fois sans aucune nuance ni détour. A cela se mêle une troisième composante, qui est la noirceur d’encre dans laquelle baigne cette histoire décidément d’un très, très mauvais genre ; ainsi cet intertitre qui, lors du retournement final de Denton contre les Mexicains, suggère carrément que l’on livre la prostituée à un viol collectif afin que son expiation soit complète… Moins malsain mais tout aussi sombre est le complot sournois dont est victime Denton dans la première partie du film, et qui fait penser aux turpitudes que donneront à voir les films noirs des années 40, avec leurs inévitables femmes fatales dont les relectures féministes a posteriori m’ont toujours paru artificielles, alors qu’elles n’ont été à mon avis, à leur tour, qu’une nouvelle rémanence d’un puritanisme dont la misogynie devient si délirante qu’elle finit par produire des œuvres génialement baroques. A noter que cet aspect de « The Aryan » porte bien plus la marque de Hart que celle de Sullivan, le scénariste n’ayant fourni initialement qu’une histoire où la misanthropie du personnage était posée comme un axiome. Le comédien estima qu’une explication était nécessaire à cette haine de l’humanité, laquelle devint alors sans doute sous son influence une haine plus spécifiquement tournée vers les femmes. Hart prit donc la plume à son tour et imagina toute la première partie du film, dont Koszarski suggère que l’épisode crucial du télégramme aurait été inspiré à l’acteur par le choix douloureux qu’il avait dû faire un jour de 1909, alors qu’il jouait au théâtre, de ne pas se rendre au chevet de sa mère mourante, ceci afin de ne pas couler le spectacle dans lequel il tenait le rôle principal.



Enfin, un important éclairage sur « The Aryan » doit être fait en évoquant plus précisément « La fiera domada », puisque c’est justement cette version argentine de 1923, assez différente du film originel, que vous allez (peut-être) regarder. Sur ce sujet, je me réfère à l’excellent article écrit par Andrés Levinson, qui s’est occupé de la reconstitution du film à Buenos Aires. Si l’on considère d’une part le racisme anti-hispanique qui se fait clairement sentir dans certains films de Hart, et d’autre part le changement notable de titre de celui-ci lors de sa ressortie en Argentine, on ne peut s’empêcher de penser que l’aryanisme qui prévalait dans la version américaine aurait été sinon gommé, tout au moins atténué dans cette nouvelle version afin que le film puisse être présenté dans un pays d’Amérique latine sans qu’il y heurte les spectateurs locaux. Et de fait, la plupart des références à un conflit racial ont disparu dans les nouveaux intertitres rédigés en espagnol ; ainsi Denton, dans sa fureur d’avoir été berné et volé, s’écriait initialement : « Haine contre toute la race blanche ! », et sept ans plus tard il s’écrie « Haine contre toute l’humanité ! », et ainsi de suite. Il convient toutefois de se méfier de cette explication trop évidente, dès lors que l’on considère par exemple que le film avait déjà été diffusé en Amérique du Sud en 1916 peu après sa sortie américaine, et sous le titre « El Ariano », ce qui laisse penser que les intertitres consistaient alors en une traduction fidèle de ceux rédigés par Sullivan. Plus encore, comme le souligne Levinson, certaines compagnies ne reculaient pas à cette époque (et en particulier Triangle, qui produisait et distribuait Hart) devant des pratiques malhonnêtes consistant à faire passer la ressortie d’un film quelques années plus tard, avec un nouveau titrage et un remontage sommaire, pour la présentation d’une œuvre inédite ; cela pourrait fort bien être le cas ici. Koszarski de son côté remarque que l’aryanisme du scénario originel de Sullivan semble déjà avoir subi des atténuations lors de la première sortie du film ; quant à « La fiera domada », il souligne fort justement que la disparition de la composante ayaniste de l’histoire a pour effet d’en renforcer la misogynie exacerbée : comme on l’a vu, plus spécifiquement qu’à l’humanité toute entière, c’est bel et bien aux femmes que Benton voue une haine farouche. Et les rappels que lui faisait initialement Mary Jane (le personnage joué par Bessie Love) quant à son « devoir d’homme blanc de protéger les femmes de sa race » sont remplacés en 1923 par une évocation de « cette autre femme, qui avait été méchante » avec lui. Quant à savoir si tout cela constitue un progrès notable, je vous en laisse juge ; il semble en tout cas que dès la fin des années 10, la pénétration des thèses aryanistes au sein de la production cinématographique américaine avait déjà du plomb dans l’aile, fort heureusement. En la matière, c’est Griffith qui avait été le premier à franchir le pas de manière explicite et décomplexée, avec un intertitre de « The birth of a nation » qui mentionnait un « droit de naissance aryen », et qui aura fait depuis couler beaucoup d’encre. Sullivan paraît donc lui avoir emboîté le pas en développant ce concept délétère, un peu comme si Griffith avait « libéré la parole », pour reprendre un vocable de l’extrême-droite contemporaine. Or bien plus qu’un témoin trop passif, William S. Hart a vraisemblablement été le complice de cette dérive identitaire qu’a semblé prendre brièvement le cinéma américain aux alentours de 1915. Que l’on considère pour cela le fait que le comédien-cinéaste tenait beaucoup à ce que ce soit Mae Marsh qui interprète le personnage de Mary Jane ; mais cette actrice étant alors déjà accaparée par un tournage, il dut en fin de compte se contenter de Bessie Love, recommandée par Griffith. Or ce choix de Mae Marsh est lourdement symbolique, bien trop pour qu’il puisse avoir été fortuit, car à cette époque précise l’actrice incarnait auprès du public cet aryanisme fictionnel, qui plus est dans sa composante sexiste : Marsh était célèbre pour avoir interprété quelques mois auparavant dans « The birth of a nation » une héroïne blanche qui préférait le suicide au déshonneur que représentait pour elle le métissage avec un Noir. Difficile à évaluer de nos jours du fait de l’incomplétude de la version disponible et de la dénaturation qu’elle propose de l’œuvre originelle, « The Aryan » pourrait cependant fort bien avoir constitué une des grandes réussites de Hart si l’on s’en tient à des critères purement artistiques ; on sait en tout cas qu’il reçut à l’époque un accueil très favorable tant du public que de la critique. Sa teneur idéologique malaisante en ont cependant fait rapidement un film sulfureux difficile à assumer, et peut-être même fut-on soulagé qu’il se soit perdu. Auteur d’un ouvrage de référence sur le cinéma de cette époque, Andrew Brodie Smith a écrit à propos de « The Aryan » que « le racisme n’était pas nouveau dans le western, mais jamais il n’avait été articulé de manière aussi sophistiquée. ». Pas sûr qu’il faille de tout pour faire un monde…


Et le bonus, alors ? Il s’agit de « Riddle Gawne », un autre long-métrage sinistré de William S. Hart, puisque seules 13 minutes en sont aujourd’hui accessibles aux cinéphiles. Ce qui survit exactement de ce film long initialement de 5 bobines n’est cependant pas très clair. Toutes les sources sérieuses évoquent une seule bobine, détenue auparavant dans les archives du Gosfilmofond en Russie, puis transférée dans les collections de la Bibliothèque du Congrès, alors que wikipedia (tout aussi sérieux quoiqu’on en dise) en mentionne deux ; sur letterbox, un internaute évoque même la rumeur d’une copie complète, sans autre précision… Si une longueur de 13 minutes peut effectivement correspondre à une bobine, le visionnage donne toutefois l’impression que l’extrait couvre une partie plus importante de l’histoire, mais constellée de trous qui rendent l’action difficilement compréhensible au spectateur qui n’aurait pas lu auparavant un résumé de l’intrigue. Par exemple, la séquence de l’agression de Kathleen à l’arrivée de la diligence est absente, et l’épisode n’est évoqué qu’en intertitre ; en outre certains plans donnent la nette impression d’être tronqués. De toute évidence les intertitres ne sont pas d’origine, et semblent avoir été conçus récemment et sans grand soin qui plus est. Tout ceci me mène à penser que les éléments restitués par les archives russes consistaient peut-être en deux bobines différentes, mais qui n’auraient pas été exploitables dans leur intégralité ; ces 13 minutes aujourd’hui visibles seraient alors un montage bout à bout des parties restantes, une fois le tri effectué. « Riddle Gawne » fut tourné au milieu de l’année 1918, puis sortit sur les écrans dans la foulée ; aux côtés de William S. Hart on y retrouve Thomas H. Ince à la production et Lambert Hillyer à la mise en scène. Sullivan ne participe pas à l’écriture du film, et le scénario est adapté par Charles Alden Seltzer de son propre roman publié l’année précédente : une sombre histoire de vengeance, agrémentée d’une forte composante mélodramatique comme il se doit pour convenir à Hart. Si j’ai choisi « Riddle Gawne » pour servir de complément à ce post, c’est qu’hormis le fait d’être incomplet, le film a en commun avec « The Aryan » son personnage rendu misanthrope à la suite d’un événement douloureux ; et là encore, cette défiance vis-à-vis de l’humanité semble vouloir se diriger plus volontiers contre les femmes : c’est en tout cas ce que donne à penser un intertitre, sans qu’on puisse être certain que le texte soit d’origine, comme je l’ai écrit quelques lignes plus haut. Notre anti-héros grincheux va bien entendu revenir à de meilleurs sentiments envers la gent féminine lorsqu’il va tomber amoureux de la fille d’un colonel ; en entendant, il grommelle sa rancœur aux côtés de sa petite nièce, avec qui il m’a semblé, lorsque j’ai vu l’extrait, avoir des gestes assez équivoques : je ne sais s’il s’agit là de morale victorienne, en tout cas chez Hart tout est décidément toujours très tortueux en matière de relations avec le sexe opposé… Mais si « Riddle Gawne » est un peu moins oublié aujourd’hui que le reste de la filmographie de Hart, c’est pour une toute autre raison : le méchant de l’histoire n’a certes rien de mexicain (pour une fois…) mais étant interprété par Lon Chaney, cela a garanti à « Riddle Gawne » une certaine postérité chez les cinéphiles. Il s’agit en outre, si je me souviens bien, du plus ancien extrait de film qui nous soit parvenu dans lequel apparaît le célèbre histrion : vous ne manquerez pas de le reconnaître malgré la mauvaise qualité de la copie. Encore mal connu du public, Lon Chaney venait alors de quitter la Universal ; c’est Lambert Hillyer qui finit par convaincre Hart, plutôt réticent au départ, de le faire jouer dans son film. Il semble en tout cas que le succès de « Riddle Gawne » ait permis à Lon Chaney d’élargir sa notoriété, sa composition de méchant ayant été remarquée ; mais il lui faudra toutefois attendre l’année suivante et la sortie de « The miracle man » pour accéder au statut de grande vedette des écrans.


RIDDLE GAWNE (1918)

Riddle Gawne cherche à se venger de l’homme qui a volé sa femme et tué son frère.


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C’est tout seul comme un grand que j’ai effectué le sous-titrage des deux films proposés, par traduction directe des intertitres en espagnol pour « La fiera domada » et en anglais pour « Riddle Gawne ». Avant le démarrage du premier film, vous pourrez lire quelques lignes sur les conditions de sa restauration ; quant au second film, je l’ai fait précéder d’un texte narrant sommairement le début de l’histoire, afin que vous ne soyez pas trop largués en regardant l’extrait. En annonçant la semaine dernière une bonne qualité vidéo pour le post d’aujourd’hui, je me suis quand même beaucoup trop avancé : si le transfert numérique de « The Aryan » semble avoir été effectué avec soin pour le fichier que j’ai utilisé, l’état très endommagé (nombreuses rayures) de la pellicule retrouvée à Buenos Aires rebutera certainement beaucoup d’entre vous ; seules les quelques séquences provenant de la Bibliothèque du Congrès sont de bonne qualité. Pas mieux, et même pire concernant « Riddle Gawne », avec un fichier de qualité franchement exécrable. Ah ! si vous saviez comme cela me ferait plaisir, de pouvoir associer un jour les expressions « BRrip » ou « restauration en HD » à un post sur William S. Hart…



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