LE FILS DE LA PRAIRIE

 (VOSTFR)


Réalisation : King Baggot

Casting : William S. Hart, Barbara Bedford, Lucien Littlefield

Durée : 85 min

Année : 1925

Pays : USA

Genre : Western


Histoire : Don Carver, un cow-boy nomade travaillant pour les éleveurs, tombe sous le charme de Molly Lassiter et envisage de s’installer et fonder une famille. Alors qu’il est prêt à participer à la course à la terre, il est accusé à tort d’être un Sooner. Arrêté et emprisonné, il risque de manquer la course qui lui permettrait de prétendre à un ranch.



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Après le premier long-métrage de notre bon vieux Bill Hart la semaine dernière, voici l’ultime, son film-testament… Depuis 1917, c’est la Paramount qui produisait les œuvres de Hart ; mais au début des années 20 voit le public se lasse des anti-héros aux habits poussiéreux incarnés par l’acteur, et lui préfère en fin de compte les cowboys d’opérette façon Tom Mix. Aussi en 1924, après la sortie de « Singer Jim McKee », la compagnie décide de ne plus renouveler son contrat avec William S. Hart. Ce dernier, âgé de 61 ans, décide cependant de tourner l’année suivante « Tumbleweeds », mais qu’il va devoir cette fois financer sur ses propres deniers, assorti d’un contrat avec United Artists pour la distribution. Les choses se gâtèrent lorsque le studio demanda à faire des coupes dans le montage, ce que Hart refusa catégoriquement ; United Artists sabota la distribution du film, qui ne fut présenté que dans des salles de second ordre, et tout cela finit par un procès ruineux que Hart finit par gagner 15 ans plus tard. Au résultat, le film qui avait coûté 312 000 dollars ne fit que des recettes à peine suffisantes à couvrir les frais, malgré un accueil critique plutôt favorable. Astor Pictures réédita le film en 1939 en l’agrémentant de quelques effets sonores et d’une introduction où William S. Hart fait ses adieux à son public, émouvante séquence sur laquelle je vais revenir et qui vaut donc sans conteste à « Tumbleweeds » son statut de film testamentaire dans l’œuvre de Hart.


Pour être tout à fait franc, certaines informations trouvées ici ou là me semblent douteuses, et vont même contre l’évidence. Il en va ainsi de ce chroniqueur américain qui affirme que la Paramount avait suggéré à William S. Hart de changer quelque peu sa formule pour la mettre au goût du jour, et que le refus de l’acteur de faire la moindre concession aurait déclenché la rupture avec le studio. Or non seulement « Tumbleweeds » rompt à de nombreux égards avec le type de personnages et d’intrigues qui l’avaient rendu célèbre jusqu’ici, mais il semble en outre assez clair que notre homme de l’Ouest cherche ici à embrayer le pas au western épique, un sous-genre mis à la mode par les gros succès que furent « The covered wagon » de Cruze en 1923 puis « The iron horse » de Ford l’année suivante. Il y avait d’ailleurs quelque chose de prévisible à cela : j’avais souligné dans le post consacré à « Wagon tracks » que ce film de Hart avait vraisemblablement préfiguré la vague épique. Quant à l’épopée choisie ici par Hart (d’après une nouvelle de Hal G. Evarts), il s’agit du célèbre « land run » de 1893, au cours de laquelle une bande de territoire Cherokee, comprise dans ce qui deviendra en 1907 l’Etat de l’Oklahoma, fut ouverte à la colonisation par le gouvernement suite à la pression populaire. Ce n’était pas le premier land run dans ce territoire, un premier avait eu lieu en 1889 ; celui de 1893 fut le quatrième et le plus important en terme de participants, puisque 100 000 personnes se pressèrent sur la ligne de départ dans l’espoir de se délimiter un terrain, selon la règle du premier arrivé, premier servi. La fraude fut massive, ceux qu’on appelait les Sooners ayant pénétré par avance dans le territoire pour s’approprier les meilleures terres ; l’Etat de l’Oklahoma est ainsi surnommé « The Sooner State » par les Américains. « Tumbleweeds » semble être le tout premier film à représenter ce type d’événements de l’histoire américaine, et va influencer par la suite un certain nombre d’œuvres importantes : une fois encore, William S. Hart apparaît dans l’univers du western comme un préfigurateur génial. Il y aura donc en 1929 « Cimarron », célèbre roman d’Edna Ferber qui fut adapté une première fois au cinéma en 1931 avec beaucoup de succès, puis bien plus tard par Anthony Mann. Les deux ruées vers l’Oklahoma de 1889 et 1893 apparaissent également dans des westerns de moindre importance comme « The new frontier » (1936) ou encore « The Oklahoma kid » (1939). Quant à « Three bad men », le chef d’œuvre de John Ford sorti un an après en 1926, il emprunte de nombreux éléments à « Tumbleweeds », même si le land rush qu’il montre est celui du Dakota en 1877 ; et même si le film de Ford est incontestablement supérieur à celui de Hart et Baggot, on ne peut nier qu’il lui doive beaucoup.


Hormis le thème général qui cède donc au goût du jour, d’autres aspects de « Tumbleweeds » montrent que William S. Hart semble avoir bel et bien eu l’intention de rompre avec certains clichés dans lesquels il avait eu tendance à s’enfermer. Son personnage récurrent de « good badman » est abandonné ici au profit d’un archétype de cowboy promis à un bel avenir : d’une moralité cette fois irréprochable, notre nouvel homme de l’Ouest se montre immédiatement chevaleresque dès qu’une veuve ou qu’un orphelin entre dans son périmètre. Sa posture est adéquate : droit comme un piquet, le regard sans peur et le menton relevé ; mais qu’il s’adresse à une jolie femme et le voilà qui se recourbe brusquement, prenant un air timide et gaffeur, et l’on comprend aussitôt d’où Randolph Scott tirera son aspiration quelques décennies plus tard pour composer ses personnages. Une nouveauté importante dans « Tumbleweeds » est que William S. Hart y est secondé par un acolyte, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant ; ce personnage est lui aussi un archétype, il s’agit du vieux plouc truculent, sale et laid comme un pou, le genre redneck brave et sympa à l’accent à couper au couteau (retranscrit par les intertitres) et qui se mouche dans sa manche. Promis à un long avenir – des acteurs comme Walter Brennan ou Gabby Hayes l’interpréteront un nombre incalculable de fois dans les westerns parlants – ce type de personnage tout droit sorti d’une bande dessinée figurait déjà dans « The covered wagon » de James Cruze. Il permet en outre d’introduire dans le film une forte dose d’humour, pas toujours finaud il est vrai ; or il y a là la preuve manifeste que Hart a fait dans « Tumbleweeds » d’importantes concessions au goût du jour. Je pense d’ailleurs que la thématique générale du film est mise en résonance avec cet abandon par Hart d’une formule qu’il aura tant aimé décliner : en effet, l’année 1893 peut être considérée comme l’ultime date de fin du mythe de la Frontière (une fin proclamée en fait dès 1890), et donc de celle des fameux cowboys menant leurs troupeaux à travers des immensités encore à peu près vierges de la présence des Blancs. Un intertitre très explicite fait d’ailleurs dire à Carver « Les gars, cette fois, c’est vraiment la fin de l’Ouest ! ». Western nostalgique, western testament, « Tumbleweeds » présente donc ce curieux paradoxe faisant se côtoyer une légèreté nouvelle autorisant l’humour, et une profonde tristesse liée au thème de la fin d’une époque, une disparition à laquelle William S. Hart avait lui-même assisté. Fin d’un certain cinéma pour Hart, fin d’une époque mythique de l’histoire américaine, et fin d’un mode de vie sans barrières : « Tumbleweeds », c’est aussi la classique opposition entre éleveurs et fermiers sédentaires ; mais ici l’opposition ne sera pas conflictuelle. Et s’il y a un aspect de son cinéma que Hart a en revanche bien préservé, c’est sa dimension poétique. Un peu de botanique western pour comprendre cela : les fameux tumbleweeds (virevoltants, en français), ce sont ces buissons des zones semi-désertiques dont la tige s’est coupée, et qui se déplacent ensuite en roulant au gré du vent ; ils constituent dans le film une excellente métaphore pour évoquer les cowboys épris de liberté. Et nos deux acolytes de l’Ouest sauvage s’étant résigné à y renoncer en échange d’un lopin de terre, cela nous vaut un très beau plan final nous montrant quelques virevoltants ayant tristement achevé leur course joyeuse dans des barbelés qui les immobilisent : une telle image n’est pas d’ailleurs sans rappeler le beau plan qui ouvrira trente ans plus tard « The man without a star » de King Vidor. Dans sa manière d’évoquer cette problématique, Hart a conservé une de ces figures de style favorite : on remarque ainsi que c’est parce qu’ils ont trouvé chacun une femme que les deux amis vont finalement franchir le pas de la sédentarisation, de la même manière que les « good bad men » chers à Hart s’amendaient par amour.

Mais la vraie bonne raison pour visionner « Tumbleweeds », c’est la très spectaculaire scène du land rush dans la dernière partie du film, véritable morceau d’anthologie qui fut tourné au ranch La Aguerro à Newhall, en Californie, non loin du propre ranch de William S. Hart. Tout démarre par une belle prouesse de montage visant à faire monter la tension dans les instants qui précèdent le départ donné par un coup de canon. Un vaste plan d’ensemble nous montre 300 véhicules, un millier de figurants et autant de chevaux et autres animaux domestiques, tous prêts à foncer. Une fois la ruée lancée, ce ne sont pas moins de 19 caméras qui furent utilisées, avec notamment le recours à des « plans de fosse » pour lesquels le matériel était placé dans des tranchées, permettant d’obtenir de saisissantes vues au ras du sol avec les chariots passant au-dessus à pleine vitesse. Mais le plus impressionnant reste la course folle à cheval de William S. Hart ou de ses doublures : parti après tout le monde, il remonte toute la file à une incroyable célérité, l’homme et l’animal donnant littéralement l’impression de voler au-dessus de la prairie, suivis à bonne distance par de longs et vertigineux travellings. De toute évidence, la réussite d’une telle séquence place « Tumbleweeds » parmi les westerns majeurs des années 20, même s’il reste inférieur à celui de Cruze et ceux de Ford. On peut en revanche se montrer plus sceptique sur d’autres scènes d’action du film, notamment sur cette drôle de façon dont Hart s’y prend pour flanquer des coups de poings aux méchants : son bras étendu tout en raideur, après avoir décrit un large cercle, s’en va donner une sorte de baffe maladroite au vilain, lequel tombe à angle droit avec une raideur tout aussi improbable ; on est plus proche du spectacle de Guignol que de la patate de forain. Quant à l’histoire d’amour qui se noue à l’écran entre William S. Hart et la belle Barbara Bedford (une actrice qu’on voyait souvent chez Tod Browning), la différence d’âge entre les deux tourtereaux la rend parfaitement surréaliste, même si cela était la norme à Hollywood : 39 ans entre les deux partenaires, voilà un record absolu qui ne fait guère honneur à Hart… Enfin, en 1939, c’est le grand retour du western dans le paysage cinématographique, avec l’énorme succès de « Stagecoach » de Ford. Astor Pictures en profite pour ressortir « Tumbleweeds » ; l’idée est d’autant plus pertinente que les films de Hart ont préfiguré le passage du genre à l’âge adulte. En outre, la compagnie fait alors précéder le film d’une introduction de huit minutes dans laquelle William S. Hart, âgé de 75 ans, vient faire face caméra ses adieux aux spectateurs, dans l’arrière-plan de son ranch de Newhall où il s’était retiré ; on découvre alors avec curiosité la voix du comédien, et sa déclamation un brin emphatique qui renvoie à ses débuts sur les planches comme acteur shakespearien. A ce propos, je conçois parfaitement que certains puissent sourire devant une telle grandiloquence, mais pour ma part ces adieux m’émeuvent aux larmes (si, si !) : parce que je suis un inconditionnel de Hart, comme vous l’avez bien compris, mais aussi et surtout parce que cette emphase traduit la passion sincère et entière d’un homme pour la mythologie de l’Ouest et pour le cinéma. Et c’est cette irréductible conviction avec laquelle William S. Hart évoque son métier qui ne pourra que vous toucher au cœur vous aussi, si vous avez commencé grâce à ces posts à vous familiariser avec l’univers de l’acteur. Bien entendu, c’est cette version du film incluant ce prologue que je vous propose ici. Hart tire donc sa révérence, alors que dans les salles obscures le western renaît enfin et que le genre reconnaît ainsi tout ce qu’il doit à l’acteur : c’est à un émouvant passage de relais auquel nous assistons. William S. Hart passa sa retraite en s’impliquant dans les affaires communautaires de la vallée de Santa Clarita, où se trouvait son ranch, et en se consacrant à l’écriture d’une douzaine de romans, nouvelles et poèmes, ainsi que sa passionnante autobiographie « My life in East and West », jusqu’à sa mort en 1946.



Vous n’allez pas partir comme ça, vous prendrez bien quelques bonus ! En complément de ces 8 minutes d’adieux de Hart à son public, je vous propose d’autres documents vidéos ou sonores dans lesquels nous pouvons entendre la voix du comédien. Il s’agit tout d’abord d’une séquence filmée de quelques minutes, datée de 1930, dans laquelle Hart évoque son enfance en territoire Sioux, et nous fait une démonstration de cette langue des signes dans laquelle s’effectuaient les échanges dans les zones frontalières. On notera d’ailleurs qu’une séquence semblable se trouve dans « Tumbleweeds », dans un cadre fictionnel cette fois : on y voit en effet Hart communiquer de cette façon avec des Indiens Cherokee. Enfin, vous trouverez deux documents sonores, datés de 1928 et 1934, dans lesquels William S. Hart récite le poème « Pinto Ben » qu’il avait écrit en 1919 avec sa sœur Mary. L’enregistrement de 1934 est de meilleure qualité. Vous trouverez aussi dans l’archive un fichier bloc-note avec le texte du poème, dont je n’ai pas eu le temps d’entamer la traduction… 


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Le sous-titrage de « Tumbleweeds » résulte d’une traduction directe des très beaux intertitres anglais dus à C. Gardner Sullivan ; pour la séquence d’introduction où Hart fait ses adieux, ainsi que pour la petite vidéo de 1930, il s’agit d’une traduction à l’oreille avec l’aide des sous-titres autogénérés par youtube ainsi que de fragments de transcription que j’ai pu trouver. Et donc, ne vous étonnez pas si ces sous-titres contiennent quelques trous et approximations.


Un partage et une traduction de


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