LE SERMENT DE RIO JIM

 (VOSTFR)


Réalisation : Reginald Barker.

Casting : William S. Hart, J. Frank Burke, Clara Williams

Durée : 80 min

Année : 1914

Pays : USA

Genre : Western


Histoire : Le bandit Jim Stokes, traqué par le shérif Bud Walsh, est recueilli blessé par Phil Brent et sa fille Nell. Tombé amoureux de celle-ci, il l’épouse et renonce à sa vie de hors-la-loi…



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Parmi tout ce qui vaut la peine d’être vu, il y a bien sûr les chef d’œuvres, mais aussi les bons films, ou encore ceux qui sont intéressants ; mais on pense moins souvent à une autre sous-catégorie, celle des films importants. Il faut dire qu’elle renvoie à une approche plus intellectuelle que strictement récréative, encore qu’un film important soit généralement bon, comme c’est le cas ici je vous rassure ; car cette notion d’importance ne renvoie pas à une échelle de qualité, mais davantage à des considérations sur l’histoire d’un genre cinématographique, voire celle du cinéma dans son ensemble. Sorti au début du mois de décembre 1914, « The bargain » est le tout premier long-métrage mettant en vedette William S. Hart ; à ce titre, l’œuvre n’est pas seulement décisive pour la carrière de l’acteur, mais va représenter un important jalon dans la codification de ce qu’on appellera bientôt le western. Et faire fi de cette importance historique que revêt le film lorsqu’on s’apprête à le regarder ne peut qu’occasionner une certaine déception face à l’aspect très banal de l’histoire qu’il raconte, aux yeux de quiconque aurait vu ne serait-ce que trois westerns dans sa vie ; mais découvrir « The bargain » en faisant l’effort de se replacer dans le contexte d’un art cinématographique encore naissant se révèle en revanche être une expérience tout à fait passionnante, d’autant plus que 1914 fut l’année d’une importante montée en gamme pour le western, le genre entamant pour de bon son passage au format long-métrage.

Pour être exact, le premier long-métrage américain s’apparentant à un western fut « Arizona », réalisé par Augustus Thomas et sorti en 1913 ; ce film est aujourd’hui perdu. Le public montrant son engouement pour ces formats dépassant quatre bobines, les compagnies vont s’investir davantage dans la production de ces films de longueur plus conséquente ; il n’est donc pas surprenant de voir leur liste s’allonger considérablement dès l’année suivante. Parmi les westerns produits en long-métrage durant l’année 1914, on peut citer au moins quatre œuvres majeures : les premières versions de « The spoilers » et de « The Virginian », l’incontournable « The squaw man » de DeMille, et enfin « The bargain ». La liste n’est pas exhaustive, et d’autres westerns plus mineurs mais d’au moins trois bobines ont vu le jour cette même année ; citons par exemple « In the days of the thundering herd » avec Tom Mix. De tous ces films, le plus connu reste « The squaw man » du fait qu’il ait pris part à la création du mythe hollywoodien ; plus précisément, ce fut le premier long-métrage à avoir été tourné en partie dans cette banlieue de Los Angeles qui était en train de devenir Hollywood. Au moment où DeMille et de Jesse Lasky mettent en chantier leur projet, deux autres hommes vont commencer à développer le leur : il s’agit de William S. Hart et Thomas H. Ince ; il est inutile que je vous présente ces deux-là, je l’ai déjà fait largement dans des posts précédents. Leur amitié datait de 1903 : alors qu’ils étaient l’un comme l’autre des acteurs sans le sou, ils s’étaient rencontrés à Broadway et les deux compagnons d’infortune avaient alors partagé quelques vieilles histoires sur l’Ouest sauvage, leur passion commune. Ils ne se reverront que 9 ans plus tard : Ince est alors devenu producteur de cinéma, et tourne de nombreux westerns sur son domaine d’Inceville, notamment en employant les cowboys du fameux 101 Ranch, celui-là même où Tom Mix s’est familiarisé avec le monde du spectacle. William S. Hart, lui, a choisi le théâtre pour incarner son personnage d’homme de l’Ouest ; à l’occasion d’une tournée qui passe par la Californie, il va aller rendre visite à son ami Ince dans ses studios près des monts Santa Monica. Hart avait été consterné par les premiers westerns qu’il avait pu voir dans les nickelodéons de la côte Est ; il est alors très motivé par l’idée de transcrire au cinéma l’idée qu’il se fait de l’Ouest véritable, et il semble qu’il ait eu dès le début l’envie de faire un long-métrage. Mais Thomas H. Ince, lui, est beaucoup moins enthousiaste, car sa production de westerns semble sur le déclin : il se plaint par exemple des faibles recettes engendrées par « Custer’s last fight », tourné en 1912 par le frère aîné de John Ford. Ince va donc tenter dans un premier temps de dissuader Hart, qui approche de la cinquantaine, de se lancer dans l’aventure, en ne lui proposant que des courts-métrages à deux bobines, et un salaire d’à peine 75 dollars par semaine, ce qui est largement inférieur à ce que Hart percevait pour ses prestations théâtrales. Le comédien se retrouve désappointé, car il attendait beaucoup de la part d’Ince ; ce sera le début de relations difficiles entre les deux hommes, bien que fructueuses au bout du compte. William S. Hart se trouve de plus mal à l’aise avec le processus de production : « His hour of manhood », son premier court-métrage, sera tourné en 12 jours pour un budget d’à peine 2000 dollars. Après un deuxième film aux conditions similaires, « Jim Cameron’s wife », Hart dépité menace de retourner au théâtre, et demande à Ince de bénéficier pour la prochaine réalisation d’un sujet plus intéressant et d’un format de film plus avantageux : le producteur accepte, et voilà ainsi le projet de « The bargain » lancé sur les rails.


Comme on fait souvent du neuf avec du vieux, Ince va alors reprendre le scénario d’un de ses courts-métrages de 1911, « Getting his man », et suggérer à Bill Hart de l’étoffer pour pouvoir l’adapter à un film de cinq ou sept bobines. Quelques jours plus tard, Hart revient avec un script complet qu’il soumet à C . Gardner Sullivan, scénariste et collaborateur d’Ince, un personnage de premier plan que j’ai déjà évoqué dans les posts précédents sur Hart ; Sullivan approuve le travail de Hart, et Clifford Smith va également apporter sa contribution à ce travail. Pour être tout à fait franc, et c’est un reproche qui est souvent formulé à propos du film, le scénario de « The bargain » porte la marque de ses origines à deux bobines et donne l’impression d’un sujet un peu mince qu’on se serait efforcé d’étirer sur un long-métrage ; mais rassurez-vous, le dynamisme de la mise en scène préserve le spectateur de toute sensation d’ennui. L’histoire que développe le film permet à William S. Hart d’installer solidement le type de personnage qui le rendra célèbre, c’est-à-dire le hors-la-loi qui va s’amender par amour. Or si l’on peut reprocher à William S. Hart d’avoir par la suite usé ad nauseam de cette formule scénaristique, elle trouvait cependant ici une première occurrence fort convaincante, l’ambivalence de ce personnage de « good bad man » trouvant un pendant habile dans la figure du shérif lancé à sa poursuite, et qui va se révéler quant à lui être une sorte de « bad good man » tenté par le vice. C’est donc tout l’univers sombre et ambigu des westerns de Hart qui se trouve donc d’emblée incarné dans « The bargain » sous la forme d’une superbe épure, dont l’éclatante réussite propulsa immédiatement notre cowboy favori au rang de star, même si cet univers en demi-teinte ne correspondait pas aux vraies attentes d’un public qui allait bientôt donner sa préférence aux visions plus simplistes de l’Ouest fournies par Tom Mix et ses imitateurs. Et si je parle d’épure, c’est aussi parce que « The bargain » est encore exempt de tout le moralisme victorien qui va bientôt venir se greffer aux personnages incarnés par Hart, et dont on a vu par exemple dans un post précédent qu’il était une composante essentielle du chef-d’œuvre à venir que sera « Hell’s hinges » ; dans le même ordre d’idée, ce tout premier long-métrage n’insiste pas sur le dilemme moral de son personnage principal avec cette lourdeur édifiante qu’on allait souvent retrouver par la suite dans presque tous les films de William S. Hart. De ce point de vue, la relative minceur du scénario de « The bargain » et la sécheresse du trait qui en résulte semblent finalement jouer en la faveur de l’œuvre, laquelle se trouve ainsi revêtir une réelle valeur archétypale ; c’est en cela que je qualifiais en introduction « The bargain » de film important, car il apparaît en fin de compte comme le tout premier prototype du western en tant que film de genre, c’est-à-dire narrant les aventures de personnages fictifs au sein d’un univers mythifié, en dehors de toute véritable contingence historique. Car si l’on considère les autres long-métrages en lien avec le western et qui ont précédé « The bargain » durant les années 1913-1914, ils sont tous liés à des thématiques spécifiquement prisées des producteurs de cette période : le problème des Indiens d’une part (sujet notamment traité par Griffith), et la guerre de Sécession d’autre part (sujet de prédilection de Thomas H. Ince). Or « The spoilers » ayant quant à lui une action délocalisée en Alaska, il ne reste donc au bout du compte que « The Virginian » et « The bargain » pour faire figure en 1914 de véritable archétype du western, et à ce titre le film de Hart et Ince va se révéler avec le recul du temps beaucoup plus marquant que celui de DeMille, et cela notamment parce qu’il présente une figure de anti-héros qui nous paraît aujourd’hui très moderne, alors que curieusement elle ne correspondait alors que fort peu aux attentes du public de l’époque.

Les deux mois de tournage de « The Bargain » s’effectuèrent du 11 juin au 5 août 1914 dans les environs du Grand Canyon en Arizona, à l’aide d’une petite équipe de 25 personnes sous la direction de Reginald Barker, un metteur en scène qu’appréciait Ince. Un premier voyage de repérage permit de tourner le plan panoramique d’introduction ; la presse de l’époque évoque les conditions difficiles de tournage dans ces lieux arides et difficiles d’accès. Aujourd’hui, avec nos téléphones portables et nos caméras miniatures, nous avons sans doute du mal à nous imaginer toutes les exigences liées à la pesanteur et la fragilité du matériel de tournage de cette époque ; il y a peut-être là l’explication à certains petits couacs techniques qui peuvent apparaître à certains moments, comme par exemple la mise au point défaillante qui entraîne une image floue sur deux ou trois plans. Les deux dernières semaines de tournage s’effectuèrent plus paisiblement dans les studios d’Inceville, avec des plans complémentaires utilisant le canyon de Topanga situé à proximité. Bien que très caractéristique du cinéma de William S. Hart, « The bargain » contient en outre des qualités qui, curieusement, sont plutôt celles que l’on attribue généralement aux films de Tom Mix : l’utilisation de paysages grandioses, comme je viens de l’évoquer, mais aussi un grand sens de l’action ; c’est aussi dans ce sens que le film est un jalon important du western. Cette dimension spectaculaire de l’œuvre s’effectue à deux niveaux ; tout d’abord William S. Hart est un excellent cavalier, et il se paye même le luxe d’une cascade dont la témérité n’a rien à envier aux morceaux de bravoure qui feront la gloire de Tom Mix : ainsi le voit-on dévaler à cheval une dune de sable à la pente si abrupte que tout le monde finit les quatre fers en l’air, au point que le spectateur médusé s’inquiète quand même pour la santé de l’homme et de l’animal, et je pense que vous serez comme moi rassurés de voir ce dernier repartir en trottinant à l’issue de cette dangereuse péripétie. Hart dira à propos du film : « Quel plaisir exquis ce fut de travailler dans ‘The bargain’ ! Je montais cinq chevaux dont le principal était Midnight, un superbe animal noir de charbon qui pesait environ 1200 livres. Nous parcourions les sommets des crêtes si rapidement que le caméraman ne parvenait pas à nous saisir, quelle que soit la façon dont il avait placé son matériel ». Le second aspect faisant de « The bargain » un solide film d’action est le dynamisme de la réalisation et du montage qui font de certaines scènes des réussites exemplaires : l’arrestation de Stokes dans sa chambre à l’étage, le vol de la diligence au début du film, ou encore le braquage de la table de jeu dans le saloon. Le film montre ainsi que dès 1914, le cinéma n’hésite pas à expérimenter une certaine virtuosité technique, et que l’utilisation de montages expressifs (parallèles ou alternés) visant à créer du suspense pour rendre l’action efficace ne va pas attendre les superproductions de Griffith pour être employée de manière convaincante par des cinéastes inspirés. Pourtant, la persistance de quelques archaïsmes est bel et bien là pour nous rappeler que l’art cinématographique est malgré tout en pleine phase d’évolution technique : on relèvera ainsi les maladresses liées à l’alternance trop peu visible du jour et de la nuit dans le déroulement du récit. Mais on notera, à l’inverse, la présence d’un autre morceau de bravoure de la mise en scène lors de ce panoramique long de plus d’une minute, et sans la moindre faute de raccord, nous dévoilant toute l’agitation qui règne dans le saloon lors de l’arrivée des protagonistes dans la ville frontalière : on voit là encore la volonté qu’avaient les cinéastes d’alors de porter le cinéma hors des conceptions trop statiques issues de l’inspiration théâtrale.

Pour autant, « The bargain » conserve dans son introduction un surprenant archaïsme tout droit venu des scènes de théâtre, mais auquel nous pouvons cependant trouver aujourd’hui, avec le recul, un charme particulier : ainsi les différents acteurs commencent-ils au tout début du film par venir saluer le public en tenue de soirée, puis repartent après un fondu enchaîné vers le fond de la scène dans leur costume de l’Ouest ; très amusant, ce curieux procédé m’a rappelé les génériques sophistiqués et interactifs que proposera plus tard Sacha Guitry dans certains de ses films les plus connus. Il permet en outre de singulariser William S. Hart au sein de la distribution du film : alors que les autres interprètes se montrent savamment grimés lorsqu’ils se retrouvent dans la peau de leurs personnages de western, jusqu’à en être méconnaissables, Hart ne subit de son côté quasiment aucun maquillage et ne fait que changer de costume, ce qui suggère bien sûr qu’il est quant à lui un authentique homme de l’Ouest. Cette étrange fusion de personnalité entre un acteur et son personnage à l’écran est typique de l’époque du cinéma muet, durant laquelle les grandes stars (Chaplin, Fairbanks, Keaton, Hart, Mix, etc) tendaient à interpréter film après film un personnage aux caractéristiques récurrentes. Celui de William S. Hart fut dessiné une fois pour toutes dans « The bargain » : pour le public américain, il sera désormais « Two-gun Bill », le cowboy aux yeux clairs et au regard tragique qui tient un pistolet dans chaque main, tandis que le public français allait le surnommer « Rio Jim ». Enfin, signalons que ce premier long-métrage de Hart permit aussi à une équipe stable de se constituer autour de notre cowboy impassible afin de narrer efficacement ses exploits : Thomas Ince bien sûr, ici à la production et l’écriture, avec qui Hart finira par se brouiller dans les années 20 ; les scénaristes Clifford Smith et C. Gardner Sullivan, déjà mentionnés, mais aussi l’opérateur Joseph H. August, qui aurait été de la partie bien que non crédité (c’est Robert Newhard qui est au générique) ; quant à Clara Williams et J. Frank Burke, ils feront régulièrement partie du casting des westerns de Hart, vous les connaissez déjà après avoir vu « Hell’s hinges ». « The bargain » fut un succès retentissant qui lança pour de bon la carrière cinématographique de Bill Hart ; preuve de la réussite du film, il fut immédiatement racheté par la Paramount qui le distribua. L’acteur continua cependant de tourner des courts-métrages à deux bobines durant toute l’année 1915, ce type de production s’avérant très rentable. C’est l’un d’eux que je vous propose en bonus : « The taking of Luke McVane », qui sortit la même semaine que « On the night stage », le deuxième long-métrage de Hart, et qui bénéficia d’un budget un peu plus fourni que pour ses autres films à deux bobines. Tourné avec beaucoup de plans en extérieur, il s’avère particulièrement réussi et montre quelques particularités originales : tout d’abord la présence d’Indiens, ce qui est assez rare chez William S. Hart, et le plan qui les montre apparaissant en file sur une crête est impeccablement filmé. En outre, le dénouement de l’intrigue s’avère assez inattendu et se montre d’une noirceur implacable, les initiatives prises par les personnages menant irrémédiablement l’histoire vers une fin tragique : William S. Hart meurt rarement à l’écran, or c’est le cas ici… Le plan final est à la fois beau et triste, subtilement amené vers le milieu du film par les prémonitions funestes de Mercedes. A noter que celle-ci est interprétée par Enid Markey, qui incarnera quelques années plus tard la toute première Jane du grand écran (toi Jane, moi Tarzan !). Réalisé sans fioritures mais avec un goût certain, « The taking of Luke McVane » est un morceau court mais de premier choix dans la carrière de Hart, à ne négliger sous aucun prétexte.


THE TAKING OF LUKE McVANE (1915)



Luke McVane tire sur un tricheur de cartes en légitime défense et doit s’enfuir avant que la ville ne le lynche.


Court-Metrage VOSTFR (24 min)

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Comme d’habitude, le sous-titrage est de mon cru et réalisé à l’aide d’une traduction directe des intertitres en anglais. Le fichier vidéo de « The bargain » est d’une très bonne qualité, si l’on fait toutefois abstraction des ravages du temps ; compte tenu de l’ancienneté du film, on peut s’estimer heureux. Curieusement, ce fichier n’incluait pas d’accompagnement musical ; je n’ai pas eu le temps d’en chercher un que je puisse adapter, je vous laisse donc le soin de prévoir cela (ou pas) lorsque vous regarderez le film. Pour « The taking of Luke McVane » la qualité vidéo est un peu moins satisfaisante, mais cela reste tout de même acceptable. Bon visionnage !



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