HD
(VOSTFR)
Réalisation : Luis Garcia Berlanga
Casting : Lolita Sevilla, Manolo Morán, Jose Isbert
Durée : 78 min
Année : 1953
Pays : Espagne
Genre : Comedie
Histoire : Dans le nord de l’Espagne, un petit village attend fébrilement la visite d’une délégation américaine dans le cadre du plan Marshall. La perspective d’une manne financière en ces temps de sécheresse décide le maire à transfigurer son village et ses administrés.
M4V HDLight 720p 977 Mo VOSTFR
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Voilà une personnalité artistique comme on les aime : monstre sacré du cinéma classique espagnol, Luis Garcia Berlanga reste néanmoins un franc-tireur insaisissable, tant son œuvre tout comme son parcours personnel résistent aux catégorisations univoques et aux interprétations hâtives. Ce n’est pourtant pas que son inspiration parte en tous sens : si l’on considère à juste titre la période 1952-1963 comme la plus intéressante de sa filmographie, on ne peut qu’y trouver une unité de style, une persistance de certains thèmes et un goût sans cesse réaffirmé pour une forme de comédie amère. Pour autant, rien n’est simple chez celui qui parvint avec « Bienvenue Mr Marshall » à faire connaître le cinéma ibérique hors de ses propres frontières, pas plus ses relations compliquées avec le franquisme, la censure, l’intelligentsia ou l’Amérique, que la teneur équivoque de ses films, tout à la fois bienveillants et provocateurs : une teneur sans doute politique mais que curieusement, ni la droite ni la gauche ne parvinrent à s’accaparer sans que cela ne coince à un moment ou à un autre. Alors, Berlanga, anarchiste narquois ? Vraisemblablement, oui, mais sans doute aussi un amoureux du cinéma, à qui l’expérience personnelle et les contraintes liées à la dictature franquiste auront fait porter un regard distancié sur ce qu’il aime montrer à l’écran, et auront finalement conféré à ses œuvres les plus reconnues une ambigüité grinçante qui leur donne aujourd’hui encore beaucoup de relief. Berlanga fit ses premiers pas dans le 7e art en intégrant la toute première promotion de l’école de cinéma de Madrid (IIEC, Instituto de Investigaciones y Experiencias Cinematográficas) fondée en 1947, puis tourna son premier film en 1951 ; mais ce n’est réellement qu’avec la sortie en 1953 de « Bienvenue Mr. Marshall » qu’aura débuté son trajet personnel et singulier de metteur en scène.
Il faut dire qu’en matière politique, rien n’est bien clair dans le parcours de Berlanga, né dans un milieu aisé d’un père qui œuvra comme parlementaire durant la Guerre civile, au service de la cause républicaine (on l’a dit proche du président Manuel Azaña). La Deuxième guerre mondiale venue, le jeune Luis Garcia s’engagera pourtant dans la Division Bleue, formée de volontaires espagnols intégrés dans la Wehrmacht, sorte d’équivalent de la LVF en France… Un curieux revirement, qu’on explique généralement par la volonté du jeune homme d’éviter ainsi à son père emprisonné que ne soit mise à exécution la condamnation à mort prononcée à son encontre par les franquistes à l’issue de la Guerre civile ; rien n’est tout à fait clair cependant dans cette histoire, et c’est bel et bien en phalangiste que Luis Garcia Berlanga reviendra du front russe. Certains ont affirmé par la suite que la relative mansuétude dont fera preuve le régime de Franco à l’encontre du cinéaste turbulent s’expliquerait par cet engagement de jeunesse dans les rangs d’une armée de l’Axe. C’est pourtant avec un communiste convaincu que Berlanga va se lier lors de ses études de cinéma à l’IIEC : Juan Antonio Bardem, un scénariste avec lequel il entamera une collaboration artistique sur 4 films de 1948 à 1954, incluant donc « Bienvenue Mr. Marshall ». Berlanga gardera cependant à distance le militantisme de Bardem, ainsi que la tendance qu’a eue son camarade à vouloir opérer le renouveau du cinéma espagnol à partir de modèles extérieurs. A ce titre, c’est vers l’Italie que se tournaient bien souvent les regards ; d’où cette méprise d’une partie de la critique consistant à rapprocher un peu trop vite le cinéma de Berlanga du courant néoréaliste. Car c’est bien plus dans une tradition nationale que le cinéaste a cherché à inscrire ses œuvres, y compris d’un point de vue formel. Certes, le modèle italien avait une forte influence sur le milieu cinématographique espagnol de l’après-guerre : la conception de l’IIEC voulue par les commissaires culturels de Franco avait été calquée sur celle du CSC (Centro Sperimentale di Cinematografia) créé par Mussolini, et en 1951, une semaine de projections consacrée au cinéma italien eut un fort retentissement auprès de la nouvelle génération de cinéastes, Bardem en particulier. Mais alors que ce dernier ne cessait de fustiger un cinéma national que, de manière trop caricaturale, il présentait comme étant uniquement au service de la dictature franquiste et des valeurs qu’elle promouvait, souhaitant au fond substituer un moralisme réactionnaire par un moralisme progressiste, Berlanga prit quant à lui ses distances avec toute tentative d’idéologisation pour adopter un ton bien plus grinçant et désenchanté : ce virage personnel différencie sensiblement « Bienvenue Mr. Marshall » de « Ce couple heureux », que le cinéaste avait coréalisé la même année avec Bardem. Et si Berlanga porte un intérêt thématique pour le peuple, il ne le fait guère à la manière des néoréalistes italiens : sa référence formelle est entièrement espagnole, car c’est de la tradition de la « sainete », petit morceau d’opéra-comique en forme de satire de la vie sociale, que le cinéaste affirme avoir tiré toute sa causticité. Et un visionnage des scènes introductives de « Bienvenue Mr. Marshall » me parait en effet attester que sur la forme, on se situe bien loin des productions italiennes de l’époque, les artifices narratifs mis en œuvre par Berlanga (voix off complice du spectateur, plan arrêté de la place du village avec trucage venant y insérer les personnages) m’évoquant bien plus le type d’inventions formelles de Sacha Guitry que celles du cinéma néoréaliste, même lorsque celui-ci a investi le domaine de la comédie.
La force corrosive du cinéma de Berlanga, telle qu’elle se met à jour dans « Bienvenue Mr. Marshall », provient non pas de la férocité du trait (on qualifie généralement de douce-amère la tonalité de son humour) mais de l’ambivalence constante, quant à leur possible interprétation, des situations qu’il met en scène. Le projet originel du film paraissait pourtant bien anodin, et sans équivoque : il s’agissait bel et bien de faire la promotion, dans un esprit typiquement franquiste, de la culture nationale sous la forme d’un cliché pittoresque et animé, et plus particulièrement de servir de dépliant publicitaire pour une jeune chanteuse de flamenco alors très en vogue, Lolita Sevilla, dont quelques chansons viennent parsemer le film. Dans ce village de carte postale, le réalisateur installe donc un échantillon tout aussi factice de types sociaux attendus (le maire, le curé, l’institutrice, l’aristocrate, le paysan, le gendarme, etc), mais sur lesquels il pose un regard narquois et ambigu : si en effet ces personnages suscitent chez le spectateur une sympathie attendrie, comme le stipulait sans doute le cahier des charges, les sourires qu’ils provoquent chez ce même spectateur proviennent pourtant davantage du ridicule de leurs vanités que de leur pittoresque appuyé. Ainsi, par une étrange alchimie, Berlanga est-il parvenu tout à la fois dans ce film à satisfaire une commande consistant à flatter la fierté nationale, tout en prenant le risque de la corrompre aussitôt par une satire sociale parfois mordante. Il faut dire que les rapports entretenus par les œuvres du cinéaste avec le peuple (soit en tant que thématique des films, soit en tant que public à qui ils sont destinés) ont toujours été assez complexes et équivoques ; auteur d’un excellent article sur ce sujet, Steven Marsh parle à propos de Berlanga d’un auteur « souvent situé à une frontière problématique entre la culture populaire et le populisme culturel ». Et il en va de même du rapport du réalisateur à la modernité, incarnée dans ce film par les Américains : à la nostalgie sensible pour une Espagne figée dans la tradition, répond le désir impatient des protagonistes d’accéder au même développement que les autres pays occidentaux. Et au plaisir qu’a Berlanga de filmer des mules et des charrettes répond celui qu’ont ses personnages à recevoir un tracteur, ou encore, tout simplement, le plaisir qu’ils ont à aller au cinéma, symbole lui aussi du monde moderne, et dont Berlanga représentait une avant-garde tournée vers l’avenir. Quant au M. Marshall du titre du film, c’est bien évidemment celui du fameux plan du même nom, et dans lequel l’Espagne n’avait pas été inclue du fait de son ralliement (moral à défaut d’être militaire) aux forces de l’Axe durant la guerre ; or c’est au moment précis où les Etats-Unis changèrent d’avis et décidèrent finalement d’apporter une aide économique au pays que fut tourné le film de Berlanga, situé donc à un instant charnière où l’accès au développement était encore un rêve mais aussi, tout à la fois, une réalité imminente. On remarquera que ce thème du village traditionnel pittoresque dont on s’amuse du contraste qu’il donne avec la technicité moderniste outre-Atlantique était déjà au cœur de « Jour de fête », et il est possible que le célèbre film de Tati ait servi en partie d’inspiration à Berlanga et Bardem, mais en donnant à leur comédie une tonalité bien plus amère. Notons enfin que le réalisateur n’en aura pas fini dans son étude des rapports antagonistes entre le fantasme d’une Espagne rurale figée dans son image d’Epinal et un monde extérieur qui avance à grand pas, puisqu’il y reviendra quelques années plus tard avec « Calabuch », qui à bien des égards apparaît comme une redite de « Bienvenue Mr Marshall ».
Enfin, un thème plus spécifique à « Bienvenue Mr Marshall » est le rapport à l’Amérique : ces Américains qu’on ne cesse d’évoquer durant tout le film mais que, paradoxalement, on ne verra jamais. Car tout comme ce village de carte postale n’est qu’un fantasme cultivé par l’idéologie franquiste, les Etats-Unis et leur culture ne sont à leur tour qu’un fantasme pour ses habitants. Et là encore, les intentions du réalisateur échappent à toute interprétation définitive ; car si on lit communément que « Bienvenue Mr Marshall » est également une satire de l’Amérique, il me semble que cela gagnerait à être nuancé, et qu’une toute autre lecture peut être faite de certaines scènes du film. Certes, la culture nord-américaine est traitée dans le film avec le même ton distancié et moqueur que l’est la culture locale, ramenées volontairement l’une comme l’autre à des clichés rabougris. Cependant, toute l’avant-dernière partie du film, faite de la succession des rêves de chacun des villageois, et sur laquelle la critique s’appuie généralement, me semble davantage relever d’un hommage du cinéaste à son propre art, et des rapports qu’il entretient avec le public populaire, que d’une moquerie acerbe envers la culture américaine. Certes, deux de ces saynètes pastichent avec une irrésistible truculence les deux genres-rois du Hollywood de l’immédiat après-guerre : le film noir, avec le cauchemar très expressionniste du curé, et le western avec le rêve du maire, dans lequel José Isbert incarne un improbable shérif de saloon. D’une part, comme le note fort justement A. Royer dans son article sur le site dvdclassik, il se joue là un questionnement sur l’appropriation culturelle de l’étranger réduit ainsi à des clichés ; le rêve du maire produit alors un effet miroir avec cette Espagne fantasmée par Hollywood qu’incarne ce village de pacotille où se déroule le film. Et d’autre part, les autres saynètes oniriques s’insèrent mal dans un supposé propos anti-américain, mais se trouvent plutôt dans la continuité d’un hommage teinté d’ironie aux réalisations les plus marquantes du 7e art : ainsi les plans qui composent le rêve du paysan qui se voit doté d’un tracteur m’ont fait semblé parodier ce qu’on peut voir dans certains grands classiques du cinéma de propagande soviétique, du type « La ligne générale ». Or l’une des singularités de ce village castillan idéalisé par le film est la place importante qu’y tient la salle de cinéma, devenue un lieu de communion populaire aussi fréquenté que la traditionnelle église, et une usine à rêves au sens propre du terme. On retrouvera d’ailleurs cet élément repris une nouvelle fois dans « Calabuch », la salle de cinéma étant là encore un élément central du village-modèle, Berlanga semblant poursuivre ainsi un propos ayant trait aux rapports du cinéma avec les milieux populaires. L’Amérique me paraît donc moins visée en tant que telle par ces scènes d’acculturation qu’on ne l’a dit ; il semble pourtant que l’Oncle Sam ait alors pris ombrage des facéties de Berlanga, « Bienvenue Mr Marshall » s’étant vu refuser la remise d’un prix au festival de Cannes de 1953 suite au veto d’Edward G. Robinson, lequel s’était plaint de l’anti-américanisme supposé du film. On a vu le petit César plus inspiré que sur ce coup-là…
Pour terminer, mentionnons qu’une séquence montrant le rêve de l’institutrice devait clore initialement cette petite série de saynètes oniriques, séquence au cours de laquelle on devait voir l’enseignante célibataire vivre une histoire d’amour avec un Américain… Que ce soit la teneur érotique de ce rêve qui ait posé problème au régime de Franco, ou bien que celui-ci ait considéré que les échanges culturels devaient s’arrêter à la chambre à coucher, toujours est-il que la saynète fut refusée par la censure, qui retoqua le scénario sur ce point. Et c’est bien plus tard, en 2002, que le réalisateur revint sur cette affaire en tournant « El sueño de la maestra », un court-métrage que je vous propose en bonus, et par lequel Berlanga est supposé avoir tourné 50 ans plus tard la séquence manquante à « Bienvenue Mr Marshall ». Mais force est de constater que ce n’est pas le cas, et qu’il aurait sans doute mieux fait d’en rester là… Car d’une part ce rêve de l’institutrice version 2002 n’a que fort peu à voir dans sa teneur avec celui prévu pour le film de 1953, et d’autre part le réalisateur vieillissant lui aura substitué une farce macabre tout à fait lourdingue et parfois même d’un goût douteux. Sur le fond, deux ou trois éléments ténus tentent d’établir le lien avec le long-métrage initial, comme le gamin-souffleur caché sous le bureau, ou encore le non-discours du maire, repris et synchronisé sur des images de Franco s’adressant à la foule, suggérant ainsi – mais a posteriori – que le personnage joué par José Isbert en 1953 aurait été une parodie du caudillo… Intéressant, oui, mais pour le reste, c’est un épouvantable ratage : l’Espagne n’est plus une dictature, et faute d’une censure à aller titiller, Berlanga n’aura trouvé d’autre moyen pour se montrer vainement subversif que d’aller chercher du côté de l’outrance et même de la vulgarité, situant ainsi son inspiration aux antipodes de la subtile ironie qui caractérisait « Bienvenue Mr Marshall ». Bref, comme disait André Gide, « L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt dans la liberté », et ce court-métrage consternant en est une bonne illustration.
EL SUENO DE LA MAESTRA (2002) VOSTFR 12 min
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Pour « Bienvenue Mr Marshall », le sous-titrage est un hybride concocté par mes soins en comparant et mélangeant deux sources complémentaires et parfois contradictoires : un sous-titrage français type TV ou DVD d’une part, et des sous-titres anglais d’autre part. Bien sûr, comme d’habitude, j’ai effectué un retiming intégral et d’autres petits soins, le tout calé sur un fichier vidéo de très bonne qualité. Pour « El sueño de la maestra », traduction personnelle indirecte d’après des sous-titres anglais, sur un fichier vidéo correct.
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