QUAND LA BÊTE HURLE

 (VOSTFR)


Réalisation : André De Toth 

Casting : Cameron Mitchell, Dianne Foster, Paul Richards

Durée : 94 min

Année : 1957

Pays : USA

Genre : Drame, Biopic 


Histoire : Après sa première défaite, Barney Ross, un champion de boxe, va peu à peu sombrer dans l’amertume. Celui-ci décide alors de s’engager dans les Marines où il se distingue, durant la guerre du Pacifique. Mais à son retour il est traumatisé par la guerre et devient, cette fois-ci, dépendant de la Morphine…



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Abordé par de discrètes productions à partir de 1923 (« Human wreckage ») jusqu’en 1936 (« Reefer madness »), le thème de la toxicomanie a ensuite disparu totalement des écrans hollywoodiens durant une vingtaine d’années jusqu’à ce que Preminger et la United Artists, forts d’une victoire obtenue sur la censure pour « The moon is blue », prennent le risque d’aborder le sujet en 1955 avec « The man with the golden arm ». Le résultat eut le succès que l’on sait, ouvrant la voie pour d’autres producteurs souhaitant aborder ce sujet alors hautement inflammable. Deux s’y risquèrent en 1957 : Buddy Adler et la Fox pour « A hatful of rain », tourné par Zinnemann, et Edward Small pour « Monkey on my back », une production indépendante distribuée par la United Artists, que je vous propose aujourd’hui. Le film commença à être tourné par Ted Post, qui tomba malade ; il fut alors remplacé par André de Toth, seul crédité au générique, sans que l’on sache précisément quelles scènes Ted Post avait eu le temps de tourner. Toute proportion gardée, car il s’agit d’une œuvre à budget relativement modique, le film sensation à l’époque à cause du thème qui y était abordé. Cet aspect retentissant peut cependant nous paraître aujourd’hui très daté, et il en va de même pour « The man with the golden arm », étant donné que l’addiction à la morphine puis à l’héroïne sont devenus dès le milieu des années 60 des problèmes sociaux d’une triste banalité. Reste un film qui peut encore, à défaut de susciter une marée d’admiration chez les cinéphiles, provoquer néanmoins quelques vaguelettes d’enthousiasme sur des points précis qu’il s’agit maintenant de relever.

« Monkey on my back » prend la forme d’une biographie, celle de Barney Ross, un boxeur né dans une famille juive biélorusse émigrée aux Etats-Unis, qui obtint dans le courant des années 30 le titre de champion de monde dans 3 catégories. Il s’illustra ensuite durant la Seconde guerre mondiale, et fut décoré de la Silver Star pour sa combattivité durant la bataille de Guadalcanal. Blessé et gravement atteint par le paludisme, il reçut à l’hôpital militaire des injections de morphine pour calmer la douleur et développa ainsi une dépendance aux opiacées. De retour aux Etats-Unis, il devint héroïnomane, allant parfois jusqu’à dépenser 500 dollars dans l’achat de substance dans une même journée. Conscient de sa déchéance, il se rend en 1946 dans un centre spécialisé où il finira par vaincre sa dépendance à la drogue. Barney Ross décide alors de faire connaître son histoire, tout d’abord à la radio en 1949 dans une émission sur NBC ; les droits sont ensuite rachetés pour le cinéma par Edward Small en 1955, juste avant que ne soit mis en chantier le célèbre film avec Sinatra : parler de toxicomanie à l’écran était donc davantage quelque chose dans l’air du temps qu’une initiative isolée de Preminger, qui cependant dégainera le premier avec « Golden arm ». Peu après la sortie de « Monkey on my back », Ross publiera son histoire sous forme d’un livre, « No man stands alone ». A noter également que l’ancien boxeur avait proposé au milieux cinématographique un scénario dès 1947 (basé sur sa vie ? Cela n’est pas très clair…), acheté alors par John Garfield en vue du tournage de « Body and soul », mais qui finalement ne sera pas retenu. Quant à « Monkey on my back », le film occulte une composante importante de la vie de Ross, liée à son appartenance à la communauté juive : il s’agissait sans doute pour la United Artists de ne pas trop s’aliéner le public des « red states » encore largement racistes… Car Barney Ross (né Dov-Ber Rosofsky) était le fils du rabbin d’un ghetto juif de Chicago, et c’est à l’encontre des valeurs de son père qu’il entama sa carrière de boxeur. C’est en fait la mort tragique de ce père, lors du braquage de sa petite épicerie, que se fit la bascule pour le jeune Barney, qui devint alors livré à lui-même à l’âge de 14 ans dans les rues de Chicago : ainsi, avant d’officier sur un ring, c’est au profit de la pègre locale (Jack Ruby, et même Al Capone) qu’il fit usage de ses poings. Par la suite, son succès comme boxeur professionnel lui valut de devenir un porte-étendard de sa communauté, en cela que sa figure de Juif qui savait se défendre résonnait admirablement bien avec les consternants événements qui commencèrent à secouer l’Allemagne à partir de 1933. Mais enfin, ne reprochons rien à Edward Small, puisque le sujet qui l’intéressait était avant tout celui de la drogue, et que ces considérations-là n’y ont pas trait. Signalons enfin que si Ross désapprouva le film avec véhémence, ce ne fut sans doute pas pour des raisons ni objectives ni tout à fait avouables, une rallonge de 50 000 dollars non prévue dans les droits d’auteur et que lui a refusée la United Artists étant vraisemblablement à l’origine de cette mauvaise humeur…


Passons maintenant au cœur du sujet, le traitement par le cinéma (ou la littérature) classique du thème de la dépendance à l’héroïne. Selon les œuvres, la perception qu’elles donnent des causes de la toxicomanie peuvent être classées en deux grandes catégories. La première lie cette addiction à l’appartenance à certains milieux, avec 3 sous-catégories : milieu ethnique, social ou culturel. Passons sur la première de ces sous-catégories, qui ne concerne presque exclusivement que des œuvres du début du XXe siècle, une période durant laquelle la consommation d’opium renvoyait immanquablement aux communautés asiatiques. Le milieu social, lui, est celui de l’« underworld », et c’est l’image qui est la plus répandue dans l’esprit des gens aux lendemains de la Seconde guerre mondiale : l’usage de la drogue est alors vu de manière assez floue comme une habitude liée au mode de vie des criminels. La 3e sous-catégorie associe l’usage de l’héroïne à certains milieux artistiques : tout d’abord celui du jazz, puis du rock’n’roll à partir de la fin des années 50. Naturellement, ces 3 sous-catégories peuvent se trouver mêlées ; ainsi dans « The man with the golden arm », le personnage interprété par Sinatra est un batteur de jazz dont la toxicomanie, antérieure à sa pratique musicale, est lié à sa fréquentation du milieu de la pègre. Or dans ce genre de film, il est important de voir que cette appartenance du drogué à un milieu bien spécifique le met clairement à distance du spectateur. Et c’est sur ce point que réside la différence essentielle entre le film de Preminger et « Monkey on my back » : le second met cette fois en scène un personnage dont l’addiction n’est pas une habitude nocive apanage d’un milieu marginal, mais résulte d’un aléa de la vie. Certes, la mise à distance avec le spectateur opère encore car Barney Ross n’est pas un quidam mais une célébrité ; il n’empêche qu’un pas décisif est franchi et qu’on entre cette fois dans la 2e catégorie d’œuvres, d’autant plus que l’accident de la vie à l’origine de l’addiction du personnage n’a rien de répréhensible, bien au contraire : c’est parce que Ross est un héros de guerre qu’il a rencontré la morphine. L’autre film de 1957 qui aborde le sujet procède de la même logique : dans « A hatful of rain », c’est après avoir été vétéran de la guerre de Corée que Don Murray devient morphinomane. Un aspect très intéressant du film de De Toth est qu’il adjoint à cela une composante ayant trait à la personnalité du toxicomane : plutôt qu’un aléa de la vie uniquement, c’est plus précisément la rencontre entre une substance et un type de personnalité addictive qui crée la dépendance. Ainsi, la première partie du film insiste sur les rapports un peu trop compulsifs que Barney Ross entretient avec les paris et les jeux d’argent, et qui ne laissent pas d’inquiéter son épouse ; tout cela avant même la rencontre du personnage avec la drogue, laquelle trouvera en Ross un terreau favorable pour tisser son emprise. Ainsi, même si le film est sans doute d’une facture moins prestigieuse que celui de Preminger, je trouve son approche du sujet bien plus subtile, et à ce titre l’œuvre me semble faire date. Bien entendu, d’autres étapes seront franchies par la suite, les drogués devenant progressivement des quidams, jusqu’à celle décisive opérée par « The connection » en 1963, curieux film dans lequel les toxicomanes sont simplement montrés pour ce qu’ils sont, sans discours explicatif, faisant presque figure d’alter ego du spectateur ; mais bon, ça, c’est une autre histoire. 

Dans les années 50, quiconque se propose de parler de toxicomanie sur grand écran doit se tenir prêt à affronter la censure. La United Artists avait déjà passé outre pour « The man with the golden arm », et les crises à répétition entre le studio et le PCA depuis « The moon is blue » ont fait de la United Artists le précurseur d’une nouvelle forme d’autorégulation dans la production de films, le studio arguant qu’il fallait laisser les cinéastes aborder des thèmes adultes (voir « Hollywood face à la censure », p125). Toujours est-il qu’en 1956, le PCA révise son code de censure en ce qui concerne les sujets liés à l’usage de stupéfiants ; et pourtant… Patatras ! La prise de bec recommence en 1957 pour « Monkey on my back », avec pour objet du litige une scène durant laquelle Ross est montré en train de se faire une piquouze, alors qu’un article du PCA stipule que dans un film, aucune image ne doit « montrer les détails d’un approvisionnement en drogue ou de prise drogue. ». S’ensuit un imbroglio au cours duquel Edward Small fait appel du refus du PCA d’homologuer le film, mais en vain ; une nouvelle fois, la United Artists décide alors avec raison d’envoyer promener le comité de censure et de sortir le film sans visa, sans que cela n’ait créé d’ailleurs de problèmes par la suite. Il semble cependant qu’il existe une version du film dans laquelle la scène litigieuse a été supprimée ; rassurez-vous, ce n’est pas celle que je vous propose ici. Quant à l’expression « Monkey on my back », hormis de servir de titre au film ainsi qu’à un tube bien connu d’Aerosmith, elle serait apparue à la fin du XIXe siècle pour désigner l’état de quelqu’un dont l’esprit est miné par un souci permanent ; à partir des années 30, les junkies vont progressivement se l’approprier pour évoquer leurs crises de manque.

Pour finir, donnons un point de vue plus cinématographique sur « Monkey on my back » : le film se présente donc comme un drame social à valeur biographique, mâtiné de mélodrame. Ce faisant, il juxtapose des scènes relevant de différents genres très balisés : film de boxe au début, film de guerre eu milieu, et film noir dans la dernière partie, lors des errances nocturnes de Ross à la recherche d’un dealer. S’il n’y a rien de particulier à signaler sur ce dernier aspect, ainsi que sur les scènes de boxe, il en va tout autrement de la scène centrale se déroulant à Guadalcanal (en fait tournée dans les studios de la Universal), et qui sert de pivot à l’histoire : je suis tout à fait d’accord avec Tavernier et Tarantino pour considérer que ce petit film dans le film constitue un morceau de bravoure d’une douzaine de minutes dans lequel explose le talent d’André de Toth. La sécheresse du trait y est remarquable, et cette abominable tuerie dans la boue sous une pluie battante, qu’aucun accompagnement musical ne vient tempérer, vaut à elle seule le détour ; elle s’achève sur un plan stupéfiant en plongée au cours duquel Ross, devenu fou de peur et de douleur, doit être maîtrisé par ses compatriotes après qu’il leur ait tiré dessus. Et il est tout à fait singulier de constater qu’une des meilleures scènes de guerre du cinéma des années 50 se trouve ainsi prendre place dans une œuvre qui n’est pas un film de guerre ; la même réflexion m’était venue lorsque j’avais vu « Verboten » de Samuel Fuller, avec sa stupéfiante scène d’ouverture. Pour le reste, « Monkey on my back » est d’une facture tout à fait correcte, avec parfois le côté étriqué du budget qui peut se faire sentir :  comme le signale fort justement un utilisateur d’imdb, les rues de la dernière partie sont étonnamment vides, avec un côté très studio, et la première partie consacrée à la boxe ne tente aucune reconstitution des années 30. Quant à Cameron Mitchell, son interprétation est plutôt de bonne qualité, et il est dommage que cet acteur soit par la suite allé se perdre dans des nanars italiens.

Pas de traduction originale, mais des sous-titres de type TV ou DVD que j’ai extraits et dont j’ai refait le découpage, le tout calé sur une vidéo type DVDrip de qualité acceptable. Le cadrage est en 4/3, mais le film était prévu pour être exploité en 1:85. A ce propos, moi qui n’arrêtais pas de pester contre les recadrages souvent effectués pour les éditions en blu-ray, pour l’occasion quelques lectures m’ont appris qu’en la matière il est parfois vain de jouer les puristes : j’ai ainsi découvert à ma grande surprise que davantage d’image peut signifier un mauvais cadrage (trop de plafond au-dessus des têtes). Alors oui, ça fait toujours du bien d’avoir quelques certitudes remises en cause, en tout cas j’y vois un peu plus clair dans toutes ces histoires d’open matte, de letterbox et autres pan-and-scan, qui jusqu’ici m’étaient un peu obscures. Bref, si quelqu’un met la main sur un beau 1:85 en HD, les sous-titres ne sont pas incrustés et il pourra les adapter à sa guise.



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