(VOSTFR)
Réalisation : Robert Wienne
Casting : Gregori Chmara, Pawel Pawloff, Michael Tarschanow
Année : 1923
Pays : Allemagne
Genre : Drame

100 ans tout rond, ça se fête ! C’était donc il y a tout juste un siècle que Robert Wiene entreprenait le tournage de cette adaptation de « Crime et châtiment », le roman de Dostoïevski le plus prisé par l’industrie cinématographique, puisqu’on en compte une trentaine de versions pour le grand écran à partir de 1909. Celle-ci doit sa célébrité à son expressionnisme débridé, le titre de gloire de son réalisateur étant d’avoir tourné 4 ans auparavant le fameux « Cabinet du docteur Caligari ». Pour autant, « Raskolnikow » est un film mal aimé, et le fait qu’aucune édition numérique digne de ce nom ne le propose à la curiosité des cinéphiles en dit long sur cette défiance de la critique à son égard. Même les principaux ouvrages consacrés au cinéma expressionniste, sans oser quand même le passer sous silence, le traitent de manière singulièrement expéditive, alors même qu’il est un des représentants les plus explicites de ce mouvement d’avant-garde. En ce qui me concerne, ce désamour me remplit d’incompréhension ; car si le film n’est pas exempt de défaut, sa découverte m’aura fait forte impression, et par conséquent donné l’envie de vous le faire découvrir ici. Mais alors, d’où vient le problème ? Tâchons d’y voir plus clair.
Version 65 min (Bonne qualité)
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Version 112 min (Mauvaise qualité)
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Commençons par l’expressionnisme, puisque que « Raskolnikow » appartient au noyau dur de ce courant esthétique, lequel mériterait d’ailleurs de voir nettement se restreindre son acceptation commune. Il me semble en effet qu’on a trop souvent tendance à taxer à tort et à travers d’ « expressionniste » n’importe quel film bizarre tourné durant le république de Weimar, quand bien même son esthétique naturaliste sauterait aux yeux : ainsi « Nosferatu » de Murnau, film fort peu expressionniste, me paraît être un bon exemple de ce genre d’abus de langage. Mais aucun doute, en revanche, au sujet de « Raskolnikow », dont le moindre élément de décor explose dans des perspectives toutes plus ahurissantes les unes que les autres, semblant issues d’une sorte de géométrie non-euclidienne qui aurait germé dans les recoins d’on ne sait quel cerveau halluciné. Bien plus que Robert Wiene lui-même, le maître d’œuvre de ce déchaînement esthétique virtuose est le russe Andrei Andrejew, architecte de formation ayant émigré en Allemagne après la révolution d’Octobre. Oeuvrant comme décorateur dans le Berlin des années 20 (on lui doit notamment le décor du cabaret « L’oiseau bleu »), il fait avec « Raskolnikow » son entrée fracassante dans le monde du cinéma. Andrejew poursuivra sa carrière dans le 7e art en travaillant pour Pabst (« Loulou », « L’opéra de 4 sous », avec une esthétique cette fois plus proche de la Nouvelle Objectivité), puis en France pour Duvivier et Clouzot. Dans les années 50, il fit don à la Cinémathèque Française d’un fond de 83 dessins datant de sa période allemande, avec entre autres plusieurs lavis d’encre ou fusain sur papier constituant des travaux préparatoires pour « Raskolnikow », et dont je ne doute pas que Jany aura pensé à agrémenter ce post afin que vous puissiez en admirer quelques-uns. Il en résulte pour le film de Wiene une dimension avant-gardiste et un intérêt esthétique certains, mais dont la validité du choix pose cependant question ; et c’est là que commencent à apparaître les réserves de certains critiques, pas dénuées de fondement lorsqu’elles interrogent les relations qu’entretiennent « Raskolnikow » avec deux œuvres marquantes qui le contraignent : « Caligari » d’une part, et d’autre part, bien entendu, le roman de Dostoïevski.
Le choix du recours esthétique à un expressionnisme appuyé, très (trop ?) virtuose, c’est-à-dire à ce que certains appellent le « caligarisme », procède en effet d’une interprétation discutable de « Crime et châtiment », parce qu’elle tend à effectuer un rapprochement thématique entre la figure de l’étudiant Raskolnikov et celle du docteur Caligari. Dans le célèbre film de 1919 consacré à ce dernier, le parti-pris esthétique hors-norme trouve sa pleine justification dans le scénario, puisque le spectateur apprend finalement que toute cette histoire n’était que le rêve d’un fou. Cauchemar et folie : le film-manifeste du cinéma expressionniste venait donc d’exprimer d’énoncer très clairement les thèmes que ce mouvement artistique entendait illustrer. Oui, mais Raskolnikov est-il fou, lui ? Le débat devient alors sans doute littéraire ; mais d’un point de vue cinématographique, la réponse du film semble alors être affirmative, et le plan d’ouverture en atteste clairement : d’un gros plan sur le visage tourmenté de Raskolnikov, on passe à un plan plus large qui l’insère dans un décor expressionniste, reflet de l’état mental du personnage. Or, depuis « Caligari », les codes esthétiques ont été établis sans ambigüités : nous sommes donc dans la tête d’un fou. Je vous renvoie alors à vos années de jeunesse, lorsque vers 15 ou 20 ans, vous avez lu « Crime et châtiment », et à l’impression que vous a donnée Raskolnikov : un personnage passablement exalté, oui, perturbé, sans doute ; mais fou ? Certainement pas. Plutôt qu’une banale histoire de crime suivi de remords, Dostoïevski a écrit une œuvre dans laquelle il règle ses comptes à une idée née chez les romantiques, et que Nietzsche formalisera par la suite : celle du surhomme (Ubermentsch), et qui commençait à avoir un certain retentissement dans les milieux intellectuels. Le point de vue de l’écrivain est alors exprimé par Razhoumikine, l’ami de Raskolnikov : « L’autorisation morale de tuer m’apparaît plus terrible que ne le serait une autorisation officielle et légale. ». Ainsi l’étudiant meurtrier de « Crime et châtiment » n’est-il dès lors que le partisan d’une philosophie marginale et révoltante, et que des circonstances matérielles et le goût du défi vont amener à passer à l’acte ; quant à être dément, ça, il ne l’est certainement pas.
Il y aurait donc, à la base du projet cinématographique de « Raskolnikow », une interprétation du roman de Dostoïevski qui serait sinon erronée, tout au moins excessive, parce qu’elle traite le sujet de l’exaltation intellectuelle avec les codes esthétiques de l’aliénation mentale ; ce qui n’empêche pas le scénario de rester par ailleurs globalement fidèle à l’histoire originelle, dans le déroulé des évènements. Mais j’estime cependant que, sans contester fondamentalement cette réserve qui est faite au film, on peut tout au moins y apporter quelques légères nuances. Tout d’abord, l’équipe russe qui a initié le projet aux côtés de Robert Wiene (voir paragraphe suivant) n’aurait certainement pas commis une erreur d’interprétation aussi grossière, mais le cadre cinématographique de leur entreprise les a certainement poussés à laisser un peu de côté l’aspect philosophique de l’œuvre (l’accent est mis davantage sur les tourments psychologiques du meurtrier) au profit de quelque chose de plus spectaculaire, quitte à sacrifier un peu de la rigueur interprétative sur l’autel d’une l’avant-garde artistique au goût du jour. Et libre à eux, après tout, d’estimer que Raskolnikov est fou. D’autre part, certaines circonstances matérielles intervenant dans cette sombre histoire ne pousseraient-elles pas à penser que l’étudiant, par moment, ne serait tout de même pas en proie au délire ? Car la misère matérielle qui broie son existence lui fait connaître les affres de la faim, et on le voit même tomber d’inanition au poste de police ; dès lors, il n’est pas interdit de penser que cette épreuve physique puisse finir par entamer sa raison, et lui donner des hallucinations qui justifieraient alors le recours à l’expressionnisme. Malgré tout, on sent bien que quelque chose coince dans le choix esthétique de « Raskolnikow », dès lors qu’on considère la séquence-clé, celle du cauchemar dans l’escalier. Si l’on peut considérer que l’histoire appelait plutôt un traitement naturaliste dans son ensemble, on ne peut nier que dans cette séquence particulière (à partir de la 59e minute dans le fichier aux intertitres russes, de la 44e dans l’autre), le choix de l’expressionnisme tient tout au contraire de l’évidence, et c’est d’ailleurs dans ce genre de scène de cauchemar sur fond de culpabilité que survivra au cinéma ce type d’esthétique si particulier : qu’on songe, par exemple, aux séquences de rêves qui ponctuent certains films noirs des années 40. Le film semble alors atteindre une sorte d’aporie : en effet, comment fabriquer une scène expressionniste dans un film qui l’est déjà pleinement ? Il ne reste alors que la solution de la surenchère : ainsi voit-on le personnage évoluer dans des lieux qu’il a déjà parcourus précédemment (sa chambre, chez l’usurière, l’escalier qui y mène), mais il s’agit pourtant de nouveaux décors (puisqu’il s’agit cette fois d’un rêve) dans lesquels toutes les caractéristiques expressionnistes, déjà présentes dans les scènes précédentes, deviennent cette fois-ci exacerbées : les perspectives sont encore plus obliques, les lignes brisées encore plus torturées, les ombres et les architectures plus menaçantes encore. Il faut que le résultat est absolument saisissant, et je ne saurais jamais vous convaincre assez de l’extraordinaire puissance de cette séquence mémorable, qui à elle seule justifierait qu’on réhabilite sur-le-champ « Raskolnikow » aux yeux de la critique. Quitte à me livrer un peu, je dirais qu’après toutes ces décennies de cinéphilie acharnée, je ne pensais pas pouvoir ressentir encore à la vision d’un film une telle sensation d’effroi, d’oppression et de malaise comparable à celle que m’a donnée cette effrayante scène de cauchemar ; il me faudrait en effet remonter jusqu’à ma découverte il y a bien longtemps de « Eraserhead » pour retrouver le souvenir d’avoir ressenti avec autant d’acuité ce que pouvait être une représentation saisissante de la dépression la plus noire, de la culpabilité honteuse et du désespoir suicidaire. Pauvre Raskolnikov…
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Un autre aspect important du film concerne son interprétation par les comédiens, et là encore les choix ont été assez critiqués, et cela dès la sortie film en 1923. Tout d’abord, un mot sur l’attribution : si Robert Wiene est effectivement le réalisateur de « Raskolnikow », il semble difficile d’en faire l’auteur du film tant son effort de mise en scène semble insignifiant en regard de la part apportée par le reste de l’équipe ; d’ailleurs, c’est à peine si l’on peut considérer qu’il s’agisse d’un film allemand. J’ai déjà évoqué le rôle central tenu par Andrei Andrejew dans la mise en forme d’une œuvre aussi graphique que celle-ci ; mais c’est également toute la distribution qui provenait de Russie, et plus précisément du célèbre Théâtre d’art de Moscou. Or c’est bel et bien les membres de cette célèbre compagnie de théâtre qui sont à l’origine du film, et ils souhaitaient de cette manière faire leur entrée dans le monde du cinéma ; et bien que les sources divergent à ce sujet, il semble que ce furent eux qui choisirent Robert Wiene comme réalisateur, avec pour conséquence l’embauche d’un traducteur sur le plateau de tournage. Le choix de Wiene, encore auréolé du succès de « Caligari » (malgré les échecs qui suivirent, (« Genuine » et « Les mains d’Orlac »), est assez inattendu et marque une volonté de rupture de la part de cette troupe de comédiens. En effet, le Théâtre d’art de Moscou se voulait le fer de lance d’un type de jeu dit naturaliste, et la méthode d’interprétation mise au point par Constantin Stanislavski, créateur de ce théâtre en 1898, resta un pilier théorique de la pratique du métier d’acteur : elle fut notamment remise au goût du jour bien plus tard à Hollywood par le célèbre Actor’s studio. Or le type naturaliste est fondamentalement opposé au type expressionniste, ce qui crée dans « Raskolnikow » une disjonction entre l’aspect graphique (les décors d’Andrejew) et le jeu des comédiens. Mais pour ma part, je ne comprends pas bien pourquoi cela est reproché au film, car ce choix artistique non conformiste me semble relever bien plus de l’expérimentation réussie que de la faute de goût. Sur ce sujet, il est très intéressant de mettre en parallèle le film de Robert Wiene avec une autre adaptation réussie de « Crime et châtiment », celle tournée par Pierre Chenal en 1935 (les autres adaptations, tout au moins celles que j’ai pu voir, me semblent tout à fait négligeables, à commencer par celle de Sternberg, à peine regardable). Dans sa remarquable version, que je ne saurais trop vous recommander de découvrir, Pierre Chenal semble avoir pris le parti inverse de Wiene : l’expressionnisme y est bien présent, mais cette fois du côté de l’interprétation, avec le jeu halluciné de Pierre Blanchar, bien plus que dans les décors d’Aimé Bazin, très sages en regard de ceux d’Andrejew. Quant aux comédiens du Théâtre d’art de Moscou, ils sont irréprochables dans le film de 1923, à commencer par Grigori Chmara dans le rôle principal. On pourra toutefois émettre comme réserve le fait que Chmara soit bien trop âgé pour jouer l’étudiant Raskolnikov ; on m’objectera que Pierre Blanchar l’est aussi dans le film de 1935, mais curieusement, cela passe beaucoup mieux dans le film français.
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Pour finir, quelques considérations techniques et « médicales », les films muets étant malheureusement et bien souvent de grands blessés dont la survie sur les écrans ne tient qu’à un fil, ou plutôt à quelques bobines retrouvées stockées çà et là, en plus ou moins bon état. Dans sa version originelle, le film comprenait 7 actes et mesurait 3168 m, ce qui donnait une durée approchant les deux heures et demi. D’après les renseignements qu’on trouve, seuls subsistent une copie néerlandaise de 2700 m, ainsi que 3 copies de 1900 m issues d’un même nitrate original russe. Pour compliquer le tout, ces deux sources s’avèrent fort différentes, les scènes qu’elles présentent ayant été tournées avec des caméras différentes, donc les points de vue différents, et certaines scènes ne sont pas montées de la même manière… Il semble que le Filmmuseum d’Amsterdam ait néanmoins effectué une restauration et une reconstitution du film en 1992, et obtenu une version de 3000 m, donc plus de 2 heures. A-t-elle été numérisée ? Mystère… En tout cas au niveau des fichiers, rien de ce que j’ai pu dénicher sur le net ne correspond à la documentation que j’ai trouvée, et dont je viens de vous faire le résumé. Comprenne qui pourra. Je vous propose donc 2 versions : la première avec des intertitres en italien, de bonne qualité d’image mais malheureusement très incomplète, un véritable massacre qui réduit le film à une durée d’à peine 65 minutes : des pans entiers de l’histoire manquent, d’où un ensemble très incohérent. En outre, il n’y a aucun accompagnement musical. La seconde version a des intertitres en russe, elle est bien plus complète (112 minutes), mais malheureusement la qualité d’image est nettement moins bonne. Elle possède néanmoins comme atout l’excellent accompagnement musical par Stockhausen, un choix fort judicieux. Quant à l’édition DVD américaine, d’une durée intermédiaire (87 minutes), je ne la propose même pas tant sa qualité est déplorable. Bref, étant donné les qualités certaines de l’œuvre que je vous ai longuement exposées, je trouve incompréhensible qu’une édition numérique digne de ce nom n’ait pas encore vu le jour, surtout si effectivement une reconstitution a bien eu lieu en 1992. Et si vous avez des informations complémentaires permettant de comprendre quelque chose à ce méli-mélo des versions, je serais curieux de les connaître.
Sous-titrage maison, comme on dit, effectué à l’aide de traductions indirectes, d’après des sous-titres anglais pour la version (trop) courte à intertitres italiens, et d’après des sous-titres tchèques pour la version plus longue (mais moche) à intertitres russes. Et concernant n’importe quelle adaptation de « Crime et châtiment » réelle ou imaginaire, fut-elle réalisée par Oson Welles assisté de Friedrich Murnau, elle ne vaudra de toute façon jamais le formidable roman de Dostoïevski, cela va sans dire. Et d’ailleurs, on peut sans crainte affirmer que plus généralement, en terme d’histoires et d’immersion, le cinéma ne vaudra jamais la littérature, l’affaire est entendue, et c’est un indécrottable cinéphile qui vous le dit !
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