(VOSTFR)
Réalisation : Jiri Trnka
Durée : 75 min
Année : 1959
Pays : Tchécoslovaquie
Genre : Animation
D’après la pièce de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été, ce film de marionnettes destiné aux adultes met en scène les trois univers de cette histoire complexe : l’Athènes patricienne, le milieu populaire et le monde magique des elfes et des nymphes.
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Maître incontesté de l’animation tchèque, Jiri Trnka fut également illustrateur, sculpteur et peintre. Dès l’enfance il se passionne pour les marionnettes, une spécialité nationale, et commencera avant des études d’art plus générales par intégrer une école de marionnettiste. Au sortir de la guerre, un groupe de jeunes passionnés d’animation lui demandent de devenir leur patron : ainsi débute la carrière de Trnka dans le monde des poupées animées sur grand écran. Contraint par le régime communiste à ne traiter que des sujets issus du folklore national et destinés aux enfants, Jiri Trnka aspire pourtant à aborder en long-métrage des œuvres plus adultes et issues de la littérature internationale ; ainsi, alors qu’il aurait à cœur de réaliser une version de « Don Quichotte » en marionnettes animées, il devra se contenter des « Vieilles légendes tchèques ». Saturé par l’animation qui finit par le lasser, Trnka fait une pause de 2 ans durant laquelle il se consacre à l’illustration, puis y revient en 1956 avec un projet de film déjà bien avancé (script détaillé, nombreux dessins préparatoires), et cette fois à portée plus universelle : adapter « Le songe d’une nuit d’été » de Shakespeare en poupées animées. Ce sera le plus gros projet de sa carrière, tant en matière de travail et d’investissement, d’ambitions esthétiques que pour des enjeux de reconnaissance : il s’agit pour Jiri Trnka d’élargir sa stature internationale.
Après trois ans de travail acharné (perfectionniste, Jiri Trnka recommence systématiquement le tournage d’une séquence au moindre défaut) avec l’aide d’une équipe de collaborateur talentueux (Bretislav Pojar, Jiri Brdecka, Vaclav Trojan, « Le songe d’une nuit d’été » sortira finalement en 1959. Certains aspects techniques de la réalisation placent le film sous le signe d’une certaine modernité. Ainsi, Jiri Trnka va pour la première fois abandonner les traditionnelles poupées de bois au profit de matières plastiques, qui permettaient sans doute plus de commodité et de souplesse dans la manipulation, sans que ce changement ne paraisse dans le rendu des marionnettes. Au niveau de l’image, le film a été tourné simultanément en deux versions : une première caméra réalisant des prises de vues dans le ratio traditionnel 4/3 en vue des diffusions télé, et la seconde dans le format Cinémascope relativement nouveau à l’époque et luxueusement coloré en Eastmancolor, et c’est bien entendu cette version cinéma que je propose ici. Par ailleurs, afin de préserver au maximum l’aspect visuel de l’œuvre et l’onirisme lié à la pièce de Shakespeare, Jiri Trnka adopte des parti-pris intéressants. Ainsi il donne clairement à son film des allures de ballet en privilégiant la partition musicale de V. Trojan sur le commentaire en voix-off, dont l’usage est assez modéré ; en outre, Trnka inscrit clairement son film dans une tradition expressionniste en refusant d’animer le visage des poupées, leurs émotions ne devant uniquement s’exprimer que par leur gestuelle. Il en résulte cette curiosité que la voix-off, outre sa relative discrétion, sert autant à exprimer un commentaire narratif que les dialogues des protagonistes. A ce propos, il semble qu’il existe une version américaine du film, avec Richard Burton parmi les comédiens qui prêtent leur voix. Je n’en ai pas trouvé la trace sur le net, mais c’est sans regret : ces voix multiples laissent présager un commentaire envahissant qui irait à l’encontre des choix particuliers faits par Jiri Trnka, et dont je viens d’exposer la pertinence.
Le résultat me semble être pleinement à la hauteur des attentes, et même au-delà : les mots me manquent pour exprimer la magnificence éclatante de ce film qui reste, à mon sens, une des plus grandes réussites de l’histoire du cinéma d’animation, et de l’avis de nombreux critiques le point culminant de la carrière de son réalisateur. Et pourtant, ce fut un échec… Tristement, Jiri Trnka ne reçut pas en 1959 les acclamations qu’il méritait, malgré quelques petits prix au festival de Cannes et de Venise entre autres. L’ambition esthétique et thématique de son film dérouta le public au lieu de le ravir, même dans son propre pays où le régime communiste jugea que l’œuvre relevait de « l’art pour l’art » et que ce faisant, elle perdait le contact avec les masses populaires. En Occident, l’accueil fut plus favorable, et Jiri Trnka y acquit grâce à ce film une incontestable notoriété. Toutefois, les spectateurs se montrèrent là aussi quelque peu déconcertés, peut-être à cause de la complexité initiale de la pièce de Shakespeare, avec son intrication et mise en abyme de plusieurs intrigues amoureuses. Mais c’est la formule trouvée par un journaliste anglais à la sortie du film, puis très souvent réemployée par la suite dès qu’il s’agit de parler de Jiri Trnka, qui caractérise le mieux l’incompréhension que rencontra « Le songe d’une nuit d’été » : ce plumitif crut bon de qualifier le réalisateur tchèque de « Walt Disney de l’Est », alors même qu’il n’existe pas, au sein du cinéma d’animation, de styles plus dissemblables à tous les niveaux que ceux de Disney et de Trnka.
Enfin, un mot sur les rapports entre le film et l’œuvre théâtrale originelle : s’il reste assez fidèle à l’esprit de cette dernière, Jiri Trnka en simplifie naturellement les péripéties, très foisonnantes dans la pièce. La complexité de celle-ci réside par ailleurs dans la multiplicité des thématiques abordées : critique des mariages arrangés, moquerie des prétentions du théâtre amateur, et rêverie autour d’un curieux entrecroisement de folklores et mythologies : grec (Thésée), germanique (Obéron), celte (Puck). C’est presque exclusivement à cette dernière dimension onirique et féérique qu’a choisi de s’attacher Trnka, quitte à changer par moment de tonalité par rapport à la pièce (c’est particulièrement sensible dans la dernière partie), ce qui lui permet de nous livrer une œuvre tout à la fois personnelle mais qui ne trahit pas la pièce d’origine. Celle-ci bénéficiait déjà, bien entendu, d’une très large représentation iconographique, issue des représentations théâtrales, de nombreux ballets et opéras, de la peinture et gravure (J.H. Füssli, A. Rackham entre autres) et enfin au cinéma dès 1909. Cette version en marionnettes animées est incontestablement une des plus brillante qui en ait été faite. A noter que tout le travail graphique préparatoire à l’œuvre fut réemployé par Trnka l’année suivante pour la publication en livre d’une version illustrée par ses soins de la pièce de Shakespeare.
Les internautes francophones ont déjà eu accès au film grâce au blog de l’UFSF. Par rapport à la version qu’ils ont proposé, celle-ci n’apporte qu’une infime amélioration de la qualité vidéo (toujours du DVDrip, un poil meilleur). Du côté des sous-titres, ils étaient plutôt du genre vite-fait-mal-fait, et j’ai donc tout repris à zéro ; le résultat me semble plus acceptable maintenant, sans être toutefois pleinement satisfaisant : en effet, en l’absence de sous-titres tchèques, j’ai dû effectuer une traduction indirecte d’après diverses sources espagnoles, anglaises et russes qui ne cessaient de se contredire les unes avec les autres… Bref, en attendant dans l’idéal l’émergence d’une version HD avec sous-titres dans la langue originelle, on devra donc se contenter de cela.
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